Reglements de compte à OK Corral : Burt Lancaster et Kirk Douglas (1957)

publié le 10 févr. 2020 à 08:40 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 17 févr. 2020 à 06:39 ]

   
     A l'occasion de la mort de Kirk Douglas - à 103 ans - ARTE nous propose de revoir et voir (pour les plus jeunes) le célébrissime Gunfight at the O.K. Corral, film de John Sturges. Seule la négligence de ma part a fait que ce film ne figure pas déjà sur mon site : c'est un chef-d’œuvre que j'ai vu et revu. J'en parle ici sans l'avoir visionné et ce sont donc mes souvenirs qui vont le faire ressusciter. Allez sur youtube et programmer "musique de OK Corral" : immédiatement vous prolongerez les premières notes. L'apport historique est faible mais existe : c'est incontestablement la page d'une histoire du Far West.
Le scénario est librement inspiré de la célèbre bataille qui éclata le 26 octobre 1881 à Tombstone dans l'Arizona.  Il y eut trois morts et cette bagarre -qui impliqua la police locale- eut un retentissement régional (dans l'Ouest des Etats-Unis) et historique  : avant de mourir, en 1929 à 80 ans, Wyatt Earp fut interviewé par un journaliste. Cette dernière rencontre donna lieu à un livre publié en 1931, "Wyatt Earp, Frontier Marshall" puis le cinéma s’empara de ce qui est devenu une légende.
<= (Reproduction d'un article relatant l'évènement, Wiki).
    Je me dois, d'abord, de citer ma source principale : le livre encyclopédique de Jean-Louis Rieupeyrout , "Histoire du Far West" [1]. Cet auteur n'est pas tendre avec Wyatt Earp et parle du livre de 1931 "comme le recueil le plus complet des mensonges de Earp et source unique mais déterminante de sa mythologie".
    Il est sans doute utile de préciser la méthode Rieupeyrout.
                                                        "En toute ville du vieil Ouest, écrit-il, existait un quartier géographiquement délimité, celui         des plaisirs et du vice, des jeux et de la joie tarifée : le Red Light District encore appelé Hell's Haif-Acre (le « demi-arpent             de l'Enfer »). En certaines localités comme les cowtowns [2], par exemple, la ligne de séparation entre ce block et la ville         honnête portait le nom évocateur de Deadline (la «ligne de mort »)."
    Généralement, cette ligne marque la limite entre la ville où le port des armes à feu est interdit et le ghetto où advienne que pourra. Rieupeyrout classe alors les personnages qu'il présente selon qu'ils sont au-delà de cette ligne rouge et qui sont "Wanted dead or alive!" ou bien s'ils sont "à cheval sur la Deadline" ou encore, troisième et dernière possibilité, ceux qui sont en-deça et qui sont l'incarnation parfaite de la loi. Selon notre auteur, Wyatt Earp relève de la seconde catégorie car il était à la fois membre des forces de l'ordre et tenancier d'un tripot. L'un de ses frères, James, était barman cependant que son épouse tenait un bordel. Dans le film, Burt Lancaster- son personnage en tout cas - est à classer dans la troisième catégorie : il est l'ordre et le droit. Son compère Kirk Douglas est de la deuxième : border line !
    Le thème de la "Deadline" est omniprésent dans le film, on a même droit à la reproduction d'un écriteau qui mentionne "Déposez vos armes" autrement si l'on franchit la ligne avec ses armes, on tombera sous le coup de la loi du sheriff. Le règlement de compte aura lieu entre la famille Clanton qui veut passer à travers la ville avec ses armes et son bétail - volé au Mexique ! - et la famille Earp, gardienne de l'ordre.
    On a droit aussi à une bonne restitution de la vie économique de l'Arizona et de l’Ouest en général, avec la mise en mouvement de troupeaux généreux et meuglant qui arrivaient dans les cowtowns avec leurs hordes de cow-boys qui n'étaient là que pour quelques jours, de passage, et qui se moquaient bien des droits et us locaux. Une séquence forte nous donne à voir les dégâts causés par ces voyous - Rieupeyrout nous dit que "cow-boy" est un synonyme - dans les locaux de ce qui devait être une fête du village et l'incroyable placidité du Shériff qui arrive, seul, sans arme, dans la salle où il obtient le silence. Seul des acteurs de la carrure de Burt Lancaster peuvent donner du crédit à des scènes pareilles. C'est justement pour ces moments de passage que furent créés ces quartiers mal famés, véritables ghettos où tout pouvait se produire et que l'on isolait par la Deadline.
    Et Kirk Douglas ?  lui aussi est un immense acteur. Il joue le rôle du docteur Holliday, un médecin déchu, atteint d'une tuberculose incurable - et l'on souffre avec lui quand il est pris d'une quinte de toux - atteint d'une autre maladie incurable : le jeu. Le jeu source de tous les conflits, pouvant provoquer la mort et que, pour cette raison on confine au-delà de la Deadline. Doc Holliday, qui gagne toujours, a une mauvaise réputation : il a tué, en légitime défense dit-on mais ce gagneur qui vous prend tout votre argent est-il vraiment blanc comme neige ? c'est impossible. On voudra le lyncher après qu'il a tué un cow-boy venu pour se venger de la mort de son frère mais Wyatt le sauvera et une amitié va naître qui est la colonne vertébrale du scénario.  Le Doc a une relation avec Kate, une prostituée, - admirablement interprétée par Jo Van Fleet qui lui prête son visage ravagé - délabrée, défaite, alcoolique comme son partenaire. Leur relation est chaotique qui peut passer de l'amour à l'envie de meurtre,  Doc lui dit cruellement "tu incarnes tout ce que je déteste en moi"... à quoi Kate avait déjà répliqué "tu ne vaux guère mieux que moi". La liaison passagère qu'elle va avoir avec Ringo, simple cowboy qui se vend au clan Clanton, sera insupportée par Doc Holliday : ils se retrouveront face à face dans le corral [3]... Au final, ce couple formé par le Doc et Kate marque la présence permanente de la Deadline  dans l'histoire.

     Cette photo est emblématique du film. Dans la scène évoquée plus haut où le Shérif affronte la bande armée et alcoolisée, Doc Holliday arrive par la porte arrière du saloon. Avec son arme, il tient en respect les cow-boys  puis vient se poser face aux malfaiteurs et donne un revolver à Wyatt Earp. Les deux hommes sont, dès lors, invincibles. C'est une amitié virile, aucune embrassade, ni la moindre tape dans le dos. Mais une estime réciproque de la "classe" du partenaire. La veille du règlement de compte, le Shérif vient chercher le Doc pour lui demander son aide : les Clanton seront 6 et les Earp 3 seulement. Malheureusement, Doc Holliday est au fond de son lit, cloué par une crise paroxysmique. C'est la catastrophe. Le matin se lève, la tension est admirablement rendue, c'est un sommet du western. Rassemblant toutes ses forces, Doc se prépare, quitte à mourir "pour le seul ami qu'il a jamais eu". C'est prodigieux. Il va retrouver Wyatt Earp dans sa chambre, on échange les regards, pas un mot, rien. On s'est compris : c'est l'heure. On a alors la célébrissime marche au pas des protagonistes qui vont affronter l’ennemi, la rue est déserte, there will be blood...

    A droite du Shériff : doc Holliday, à sa gauche ses deux frères (Virgil et Morgan), le cadet Jimmy Earp a été tué dans l’exercice de ses fonctions par la bande à Clanton, la veille.

    On notera que le réalisateur J. Sturges a à cœur de ne pas exploiter cette tuerie. Au matin, lorsque on part pour le gunfight, celle qui devait être la femme du Shériff -et qui l'a quitté parce que cette vie de revolvers ne lui convient pas du tout - Laura, se recueille et, dans un plan séquence bref mais percutant, on voit M'am Clanton se prendre le ventre tordu par l'angoisse de la mère qui voit partir sa progéniture.
    
    En conclusion, très grand film aujourd’hui parfaitement restauré, qui donne à voir deux géants d’ Hollywood que l'on regarde toujours avec une nostalgie infinie. 




     [1] publié par Claude Tchou, éditeur à Paris, 1970, 720 pages. Les pages 634 à 650 sont consacrées à la famille Earp et à la fusillade de Tombstone.
    [2] mot à mot : ville-vaches : bourgade-marché où le bétail arrivait par les pistes avant d'être chargé dans les wagons à bestiaux.
    [3] le corral est un enclos destiné au bétail ; dans le cas présent il est comme intégré à la ville. Quant à OK il s'agit sans doute d'un moyen d'identification.
     
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