Critques de films américains

Autant en emporte le vent (1939)

publié le 12 juin 2020, 14:08 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 12 juin 2020, 14:45 ]

    Voici un article de l'Humanité (12 juin 2020) qui répond à une polémique ridicule à mes yeux.
   

Racisme. Faut-il brûler Autant en emporte le vent ?

    Autant en emporte le vent, qui est le plus gros succès du cinéma au box-office, est retiré des plateformes de streaming par Warner media, qui en détient les droits et veut donner un sous-titre explicatif au film.

    Autant en emporte le Vent n’est pas un documentaire sur la situation des esclaves noirs dans l’Amérique de la guerre de Sécession, ce qui a visiblement totalement échappé à HBO. C’est une fresque romanesque, qui raconte l’émancipation d’une jeune femme de la bonne société sudiste, esclavagiste. Son héroïne, Scarlett O’Hara est une enfant gâtée, qui va grandir en s’affranchissant de tous les codes moraux de son époque. Elle est une canaille, comme dit Rhett Butler, son troisième mari et éternel amoureux, qui en connaît un sacré rayon sur le sujet. Quand le roman est sorti, en 1936, ce que Scarlett faisait exploser, c’était aussi le rôle de mère parfaite, d’épouse qui se tient bien sagement à sa place, celle qui lui est assignée. Ce qu’avant Scarlett, Margaret Mitchell, son auteure, avait réalisé. Ce qui nous semble normal aujourd’hui, était alors une petite révolution.

La libération des esclaves est le prétexte du livre, mais pas son sujet

    Margaret Mitchell est née en 1900. Ses grands-parents, ses parents, ont largement construit ce Sud. Ils dirigeaient le type de plantations qui asservissaient des hommes et des femmes. Comme celle de coton des parents de Scarlett, le «Tara» de son roman. Elle-même y a grandi. Son imaginaire de femme blanche a baigné de toutes ces représentations, y compris celles du Ku Klux Klan. Pour autant, les esclaves, dans le livre comme dans le film, n’ont pas, en dehors de Mama (Hattie McDaniel), la nounou de Scarlett, de place centrale. Leur libération est le prétexte du livre, mais pas le sujet. Donc, oui, Margaret Mitchell les représente dociles, leur donne un langage indigne. Ce n’est pas une excuse, mais Margaret Mitchell était une femme blanche privilégiée d’un autre temps que le nôtre. Ce qui est embêtant, et ce n’est pas la faute d’Autant en emporte le vent, ce sont ces schémas mentaux qui durent.

    En Georgie, dont l'auteure est originaire, le 23 février dernier, Ahmaud Arbery a été abattu par un ancien policier et son fils. Il était noir, et il courait, ce qui parait logique quand on fait un jogging: un motif suffisant pour être assassiné. C’est dire l’ancrage de ce racisme, 155 ans après la fin de la guerre de Sécession, 52 ans après le Civil Rights Act qui donne un coup d’arrêt, dans les textes, aux lois ségrégatives. Georgie : études électorales (mid-term 2018) -3ème partie-

Hattie McDaniel,  Big Mamma, première femme noire à avoir obtenu un Oscar

    Pour autant, faut-il jeter Scarlett O’Hara, ce film et ce livre aux orties ? La réponse est non. Ils sont les témoins de leur temps, pas du nôtre. Ce film est majeur, à bien des égards, dans l’histoire du cinéma. Le premier film en technicolor, des moyens démentiels pour filmer l’incendie d’Atlanta, la scène mythique où sont étalés les blessés de la bataille de Pittsburgh... Un casting incroyable avec Clark Gable, Vivien Leigh et Olivia de Havilland au générique. Pour ce film, Hattie McDaniel, sera la première femme noire à avoir obtenu un Oscar. Ségrégation oblige, elle n’a pas été invitée à la projection du film, et a pu raisonner Clark Gable de ne pas la boycotter. Il a fallu que David O Selznick, le producteur du film, menace, pour qu’elle puisse entrer à la cérémonie des Oscars. A ceux qui l’accusaient de n’accepter que des rôles de servantes, et de véhiculer des clichés sudistes, Hattie McDaniel répondait qu’elle préférait être payée à jouer les bonniches plutôt que d’en être une. Et on revenait de loin en la matière.

    Dès 1919, on a l’œuvre d’Oscar Micheaux, réalisateur, acteur, producteur et scénariste, qui déconstruit tous les clichés racistes véhiculés dans la société américaine ( within our gates, the symbol of the Ku Klux Klan). Quatre ans auparavant, et c’est l’œuvre retenue, il y a le «naissance d’une nation», de D.W. Griffith, qui encense les tueurs aux chapeaux pointus. Rappelons-le, aux débuts du cinéma, il n’est même pas question d’embaucher des acteurs à la peau noire. Ce sont des blancs grimmés qui tiennent les rôles. Du black face, comme on dit aujourd’hui, soit l’une des formes les plus scandaleuses du racisme, puisqu’il participe à la négation de l’autre.

    Dans les deux cas, Naissance d’une nation comme Autant en emporte le vent,  la guerre de sécession est en toile de fond. Les États-Unis ont produit nombre de séries et de films pour héroïser cette période sans jamais exorciser cette fracture sociétale. Les films peuvent nous montrer le chemin parcouru. Mais ce ne sont pas des films vieux de 80 ans qui construisent la société d’aujourd’hui. Autant en emporte le Vent est un film de 1939 écrit par une femme sudiste. Mais nous sommes 81 ans plus tard. Entre temps, il y a quelques films, quelques livres, quelques avancées de l’histoire. On doit être capable de regarder une œuvre en la resituant dans son contexte. Fin de citation.


    Concernant la Guerre de Sécession - the Civil War pour les Etats-Uniens - vous pouvez lire trois articles ici-même dans la rubrique "Histoire d'ailleurs"

    I. 12 AVRIL 1861 : La guerre de Sécession commence…

    II. GUERRE DE SECESSION et REVOLUTION

    III. GUERRE DE SÉCESSION : WILLIAM T. SHERMAN

Hommage à Kirk DOUGLAS par P. Lescure

publié le 17 févr. 2020, 02:57 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 14 mai 2020, 06:07 ]

 
   
   
"LA  RÉVOLTE DE SPARTACUS, CETTE RAGE, CETTE COLÈRE, C'EST SA VIE"

   
    
 
Le premier film que j’ai vu de Kirk, c'est "20 000 Lieues sous les mers". Dans sa longue filmographie, mes préférés... "La Caravane de feu", de Burt Kennedy en 1967. À ses côtés, au générique, il y a John Wayne. De là date leur amitié, une amitié qui a duré même s'ils n'étaient d'accord sur rien. Avec "Règlements de comptes à OK Corral", Reglements de compte à OK Corral : Burt Lancaster et Kirk Douglas (1957) ce sont là ses deux meilleurs westerns. Au-dessus de tout, je mets "les Sentiers de la gloire"et "Spartacus", tous deux réalisés par Stanley Kubrick. Pour la symbolique qui en dit long sur son engagement de citoyen, d'homme en colère, sa vision claire, positive, vigoureuse et généreuse du monde. C'est magnifique. Dans l'un, il rend justice aux soldats envoyés à la boucherie de 14-18. Quant à "Spartacus", c'est la symbolique absolue pour Kirk Douglas: il venait du prolétariat, et la révolte de Spartacus, cette rage, cette colère, c'est sa vie. En mettant au générique de "Spartacus" Dalton Trumbo [1], c'est une bravade vis-à-vis d’ Hollywood, un grand geste, le geste d'un homme magnifique. Ça symbolise sa vie et c'est du grand cinéma une rigueur dans le filmage, la mise en scène, son jeu... c'est à tomber. II ne pourrait y avoir que le côté péplum, il va plus loin. Il y a le torse puissant, certes, mais on n'est jamais dans l'emphase. On est dans le souffle de l'homme qui assume son destin et qui refuse la contrainte.
    J'adore cet homme-là quand il raconte ses engueulades avec John Wayne ! Il a toujours dit les choses simples, il avait des convictions. Il était fier d'être américain et il espérait l’être jusqu’au bout de sa vie : quand il dit ça, ce n'est pas une diatribe mais une affirmation, à l'image de celle des Pères de la nation. Et, surtout, il agit. Il a des principes et II les vit, tout ça sur un siècle.
    Avec sa mort, une page de l'histoire d’ Hollywood se tourne, se referme. C'est le dernier des géants. II est le dernier et, aujourd'hui, tout a changé. Même si on a un Brad Pitt, la distance avec les stars n'est plus la même. La star, c'est la distance. Ce mot est désormais employé dans tous les sens, Jean-Pierre Pernaut est la star des JT, un homme qu'on voit tous les jours, c'est dire... La force de Kirk Douglas, c'est d'être une star par sa manière d'être, par son œuvre, mais aussi pour être resté proche de la vraie vie. C'est une époque révolue. Il a été un acteur de cette période dorée qui n'est plus aujourd'hui. Une page se tourne. C'est beau, un homme comme lui, un homme qui n'a jamais dételé.

paru dans L’HUMANITÉ-DIMANCHE du 13 au 19 février 2020

[1] Trumbo est l'un des Dix d’ Hollywood, qui refusèrent de répondre à la question : "Êtes-vous encore, ou avez-vous été membre du parti communiste ?". Il était inscrit sur la liste noire de Hollywood ce qui lui interdisait de travailler dans le cinéma. Note de votre serviteur JPR.

Reglements de compte à OK Corral : Burt Lancaster et Kirk Douglas (1957)

publié le 10 févr. 2020, 08:40 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 17 févr. 2020, 06:39 ]


   
     A l'occasion de la mort de Kirk Douglas - à 103 ans - ARTE nous propose de revoir et voir (pour les plus jeunes) le célébrissime Gunfight at the O.K. Corral, film de John Sturges. Seule la négligence de ma part a fait que ce film ne figure pas déjà sur mon site : c'est un chef-d’œuvre que j'ai vu et revu. J'en parle ici sans l'avoir visionné et ce sont donc mes souvenirs qui vont le faire ressusciter. Allez sur youtube et programmer "musique de OK Corral" : immédiatement vous prolongerez les premières notes. L'apport historique est faible mais existe : c'est incontestablement la page d'une histoire du Far West.
Le scénario est librement inspiré de la célèbre bataille qui éclata le 26 octobre 1881 à Tombstone dans l'Arizona.  Il y eut trois morts et cette bagarre -qui impliqua la police locale- eut un retentissement régional (dans l'Ouest des Etats-Unis) et historique  : avant de mourir, en 1929 à 80 ans, Wyatt Earp fut interviewé par un journaliste. Cette dernière rencontre donna lieu à un livre publié en 1931, "Wyatt Earp, Frontier Marshall" puis le cinéma s’empara de ce qui est devenu une légende.
<= (Reproduction d'un article relatant l'évènement, Wiki).
    Je me dois, d'abord, de citer ma source principale : le livre encyclopédique de Jean-Louis Rieupeyrout , "Histoire du Far West" [1]. Cet auteur n'est pas tendre avec Wyatt Earp et parle du livre de 1931 "comme le recueil le plus complet des mensonges de Earp et source unique mais déterminante de sa mythologie".
    Il est sans doute utile de préciser la méthode Rieupeyrout.
                                                        "En toute ville du vieil Ouest, écrit-il, existait un quartier géographiquement délimité, celui         des plaisirs et du vice, des jeux et de la joie tarifée : le Red Light District encore appelé Hell's Haif-Acre (le « demi-arpent             de l'Enfer »). En certaines localités comme les cowtowns [2], par exemple, la ligne de séparation entre ce block et la ville         honnête portait le nom évocateur de Deadline (la «ligne de mort »)."
    Généralement, cette ligne marque la limite entre la ville où le port des armes à feu est interdit et le ghetto où advienne que pourra. Rieupeyrout classe alors les personnages qu'il présente selon qu'ils sont au-delà de cette ligne rouge et qui sont "Wanted dead or alive!" ou bien s'ils sont "à cheval sur la Deadline" ou encore, troisième et dernière possibilité, ceux qui sont en-deça et qui sont l'incarnation parfaite de la loi. Selon notre auteur, Wyatt Earp relève de la seconde catégorie car il était à la fois membre des forces de l'ordre et tenancier d'un tripot. L'un de ses frères, James, était barman cependant que son épouse tenait un bordel. Dans le film, Burt Lancaster- son personnage en tout cas - est à classer dans la troisième catégorie : il est l'ordre et le droit. Son compère Kirk Douglas est de la deuxième : border line !
    Le thème de la "Deadline" est omniprésent dans le film, on a même droit à la reproduction d'un écriteau qui mentionne "Déposez vos armes" autrement si l'on franchit la ligne avec ses armes, on tombera sous le coup de la loi du sheriff. Le règlement de compte aura lieu entre la famille Clanton qui veut passer à travers la ville avec ses armes et son bétail - volé au Mexique ! - et la famille Earp, gardienne de l'ordre.
    On a droit aussi à une bonne restitution de la vie économique de l'Arizona et de l’Ouest en général, avec la mise en mouvement de troupeaux généreux et meuglant qui arrivaient dans les cowtowns avec leurs hordes de cow-boys qui n'étaient là que pour quelques jours, de passage, et qui se moquaient bien des droits et us locaux. Une séquence forte nous donne à voir les dégâts causés par ces voyous - Rieupeyrout nous dit que "cow-boy" est un synonyme - dans les locaux de ce qui devait être une fête du village et l'incroyable placidité du Shériff qui arrive, seul, sans arme, dans la salle où il obtient le silence. Seul des acteurs de la carrure de Burt Lancaster peuvent donner du crédit à des scènes pareilles. C'est justement pour ces moments de passage que furent créés ces quartiers mal famés, véritables ghettos où tout pouvait se produire et que l'on isolait par la Deadline.
    Et Kirk Douglas ?  lui aussi est un immense acteur. Il joue le rôle du docteur Holliday, un médecin déchu, atteint d'une tuberculose incurable - et l'on souffre avec lui quand il est pris d'une quinte de toux - atteint d'une autre maladie incurable : le jeu. Le jeu source de tous les conflits, pouvant provoquer la mort et que, pour cette raison on confine au-delà de la Deadline. Doc Holliday, qui gagne toujours, a une mauvaise réputation : il a tué, en légitime défense dit-on mais ce gagneur qui vous prend tout votre argent est-il vraiment blanc comme neige ? c'est impossible. On voudra le lyncher après qu'il a tué un cow-boy venu pour se venger de la mort de son frère mais Wyatt le sauvera et une amitié va naître qui est la colonne vertébrale du scénario.  Le Doc a une relation avec Kate, une prostituée, - admirablement interprétée par Jo Van Fleet qui lui prête son visage ravagé - délabrée, défaite, alcoolique comme son partenaire. Leur relation est chaotique qui peut passer de l'amour à l'envie de meurtre,  Doc lui dit cruellement "tu incarnes tout ce que je déteste en moi"... à quoi Kate avait déjà répliqué "tu ne vaux guère mieux que moi". La liaison passagère qu'elle va avoir avec Ringo, simple cowboy qui se vend au clan Clanton, sera insupportée par Doc Holliday : ils se retrouveront face à face dans le corral [3]... Au final, ce couple formé par le Doc et Kate marque la présence permanente de la Deadline  dans l'histoire.

     Cette photo est emblématique du film. Dans la scène évoquée plus haut où le Shérif affronte la bande armée et alcoolisée, Doc Holliday arrive par la porte arrière du saloon. Avec son arme, il tient en respect les cow-boys  puis vient se poser face aux malfaiteurs et donne un revolver à Wyatt Earp. Les deux hommes sont, dès lors, invincibles. C'est une amitié virile, aucune embrassade, ni la moindre tape dans le dos. Mais une estime réciproque de la "classe" du partenaire. La veille du règlement de compte, le Shérif vient chercher le Doc pour lui demander son aide : les Clanton seront 6 et les Earp 3 seulement. Malheureusement, Doc Holliday est au fond de son lit, cloué par une crise paroxysmique. C'est la catastrophe. Le matin se lève, la tension est admirablement rendue, c'est un sommet du western. Rassemblant toutes ses forces, Doc se prépare, quitte à mourir "pour le seul ami qu'il a jamais eu". C'est prodigieux. Il va retrouver Wyatt Earp dans sa chambre, on échange les regards, pas un mot, rien. On s'est compris : c'est l'heure. On a alors la célébrissime marche au pas des protagonistes qui vont affronter l’ennemi, la rue est déserte, there will be blood...

    A droite du Shériff : doc Holliday, à sa gauche ses deux frères (Virgil et Morgan), le cadet Jimmy Earp a été tué dans l’exercice de ses fonctions par la bande à Clanton, la veille.

    On notera que le réalisateur J. Sturges a à cœur de ne pas exploiter cette tuerie. Au matin, lorsque on part pour le gunfight, celle qui devait être la femme du Shériff -et qui l'a quitté parce que cette vie de revolvers ne lui convient pas du tout - Laura, se recueille et, dans un plan séquence bref mais percutant, on voit M'am Clanton se prendre le ventre tordu par l'angoisse de la mère qui voit partir sa progéniture.
    
    En conclusion, très grand film aujourd’hui parfaitement restauré, qui donne à voir deux géants d’ Hollywood que l'on regarde toujours avec une nostalgie infinie. 




     [1] publié par Claude Tchou, éditeur à Paris, 1970, 720 pages. Les pages 634 à 650 sont consacrées à la famille Earp et à la fusillade de Tombstone.
    [2] mot à mot : ville-vaches : bourgade-marché où le bétail arrivait par les pistes avant d'être chargé dans les wagons à bestiaux.
    [3] le corral est un enclos destiné au bétail ; dans le cas présent il est comme intégré à la ville. Quant à OK il s'agit sans doute d'un moyen d'identification.
     

The charge of the light brigade (1936)

publié le 15 juin 2019, 01:49 par Jean-Pierre Rissoan

    Publié le 21 juil. 2011 à 16:43 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 3 avr. 2019 à 13:39 ]

juillet 2011.

Film de Michael Curtiz de 1936[1].

    Je rappelle que la charge de la brigade légère est un fait militaire authentique qui eut lieu lors de la guerre de Crimée (1854-1855) menée par les Anglais et les Français, contre les Russes. Dans la vallée de Balaklava, 600 lanciers de sa gracieuse majesté chargèrent des batteries de canons russes, les canonniers russes étant eux-mêmes secondés par une division de cavalerie. Ce fut un massacre, un désastre, une des pires fautes de commandement commises au sein de l’armée britannique.

    Concernant ce film de Curtiz le titre est parfaitement trompeur et le scénario ridicule.

    On arrive à Balaklava exactement 1 heure et 27 minutes après le début du film qui dure 1h 50. Le film se passe en Russie durant les 20 dernières minutes. Et auparavant ? Auparavant tout se déroule dans l’empire des Indes. C’est un film sur l’empire anglais des Indes.

    On sait que les Anglais auront toujours maille à partir avec les Indiens, ce sont des occupants qui mirent en place un système fiscal ingénieux tel que les recettes recouvraient entièrement les charges d’administration de l’empire et que les Anglais purent donc exploiter leur colonie gratuitement. Mais, bien entendu, le film les présente comme cherchant avant tout la paix, même à ne pas riposter à une agression armée, la guerre ne peut venir que des Indiens belliqueux. Le héros, capitaine Geoffrey Vickers (Errol Flynn), a su se faire aimer des enfants indigènes. Bref que du bonheur, comme nous l’offre la scène du bal où l’on voit que les Anglais sont vraiment chez eux à …Calcutta.

    Dans ce film sur la guerre de Crimée -si l’on en croit le titre - on a droit à une chasse au léopard à dos d’éléphant, dans la jungle indienne. On a droit à un conflit amoureux entre Elsa (l’immortelle Olivia de Havilland) et les deux frères Vickers, Geoffrey et Perry. Elsa s’était fiancée à Geoffrey, mais, loin des yeux loin du cœur, durant la longue absence de Geoffrey elle tombe amoureuse de Perry. Au retour de Geoffrey, elle retombe dans ses bras. Lorsqu’elle part avec son colonel de père et Geoffrey à la forteresse de Chukoti, elle fugue et retourne vers Perry qui, lui, avait été envoyé en mission à Lohara par l’état-major. Car, figurez-vous, l’état-major préfère la liaison Elsa-Geoffrey à l’autre. A Lohara, Elsa redit son amour à Perry : bref, c’est une chipie. Où est la puritaine Angleterre ? et la puritaine Amérique qui a, paraît-il, horreur du mensonge ?

    Mais le plus clair du film est la bataille de Chukoti. Elle résulte de la trahison -du point de vue anglais- de l’émir Surat Khan qui se soulève contre les Anglais. Casting et maquillage font tout pour que cet émir passe pour un vicieux, un retors, un filou, bref, rien de comparable au capitaine Geoffrey Vickers, au visage frais, glabre et fin, au regard limpide, le vrai WASP incarné par le sémillant Errol Flynn. C’est l’Orient du mensonge face à l’Occident lumineux. La garnison du fort Chukoti est cernée, l’émir donne sa promesse de laisser partir femmes, enfants, vieillards, et -comme de juste- il ne l’a respecte pas : c’est un massacre ignominieux. Les derniers soldats restés dans le fort, sentant leur mort prochaine, écoutent le colonel Campbell leur lire des passages de la Bible. On le retrouvera mort, ses doigts crispés sur le livre sacré.

 

La machine hollywoodienne

    Les Américains ne manquent pas d’air. Toute leur histoire est faite du non respect de leurs engagements. Histoire qui commence en Angleterre et d’ailleurs le film traite des Anglais aux Indes.

    Quelques exemples pris dans le tapuscrit de mon prochain livre.

    En Irlande, guerre de 1579-1584, une petite armée espagnole et vaticane - 800 hommes - fut cernée par les canons anglais, elle capitula pour garder –comme les Anglais lui avaient promis- la vie sauve et tout son effectif fut égorgé jusqu’au dernier.

    Après le soulèvement des catholiques, toujours en Irlande, Guillaume d’Orange triomphe. Comme ses prédécesseurs, il signe un traité (Limerick, 1691), traité « qui sauvegarde encore tout ce qui peut l’être » mais qui, dès 1695, « n’est plus bon que pour la corbeille à papier » (Cheviré). Et les Irlandais de subir les Lois pénales : « The penal laws against the Roman Catholics, both in England and Ireland, were the immediate consequence of the revolution (…) »[2]  c’est-à-dire qu’un Irlandais catholique n’a plus d’existence légale.

    En Écosse, après le soulèvement de 1745, les prisonniers dont certains s'étaient rendus sous promesse d'amnistie, furent déportés en masse aux Antilles et en Amérique, comme des esclaves « entassés dans d'infectes sentines, sans air pour respirer, sans espace pour se coucher ou se mouvoir ».

    En Amérique, en 1774, des colons ne songent qu’à aller toujours plus vers l’Ouest et à s’emparer, par la loi de la force, des terres des natives. Des pionniers s’invitèrent dans un village Mingo, saoulèrent les Indiens avant de les massacrer et de les scalper. Ils mutilèrent aussi la sœur du chef Logan, laquelle était enceinte. Ces crimes eurent un grand retentissement. C’est une nouvelle guerre qui débuta. Finalement, Lord John Murray Dunmore, gouverneur de Virginie, aida les colons de Pennsylvanie à la répression : sept villages Mingos sont détruits.

    A la veille de la bataille de Yorktown, « plus de 700 nègres infectés par la variole ont descendu le cours de la rivière. Je compte les renvoyer dans les plantations des rebelles » écrit le général A. Leslie à Cornwallis, généralissime. Les Britanniques n’avaient pas respecté leur promesse de libération des esclaves, lesquels avaient pourtant compté sur la sincérité des Anglais, et devaient maintenant retourner chez leurs maîtres.

    A. de Tocqueville écrit :"Les Européens ont condamné les tribus indiennes à une vie errante et vagabonde, pleine d’inexprimables misères. Je crois que la race indienne est condamnée à périr, et je ne puis m’empêcher de penser que le jour où les Européens se seront établis sur les bords de l’océan Pacifique, elle aura cessé d’exister " Pourquoi vagabonde ? Parce que les Européens, comme dit Tocqueville - en réalité, les Américains - ne respectent jamais leurs accords. On signe un « traité » qui prévoit une nouvelle "frontière" puis quand le nombre de pionniers est de nouveau élevé, on demande aux Indiens de déguerpir ou l’on crée les conditions pour qu’ils le fassent, et ainsi de suite. Il existe ainsi des dizaines de traités dans les archives. Tous non respectés. Un chef indien vaincu dit à ses ennemis : "Vous savez les raisons pour lesquelles nous vous avons fait la guerre. Tous les hommes blancs le savent et ils devraient en avoir honte. (…). Un indien qui serait aussi mauvais que les hommes blancs ne pourrait pas vivre parmi nous".

    Il y a comme ça bien d’autres méfaits. Ce film de Curtiz et de la Warner Bros. est une immense mystification, un énorme mensonge de propagande. Comment l’expliquer ? est-ce que la montée des tensions en Europe (1936) a poussé les Américains à rappeler la qualité de leurs cousins d’Angleterre et qu’il faudra peut-être, un jour, voler à leur secours ? je ne sais.

 

Et la charge ?

    Comment passe-t-on de Calcutta à Sébastopol ? Les scénaristes ont plus d’un tour dans leur sac. Surat Khan fuit l’Inde où il se sait traqué et rejoint ses alliés russes dont il avait appris qu’ils allaient combattre l’Angleterre. Il est donc logiquement à Sébastopol ! Apprenant cela, le 27° lanciers et son major Geoffrey Vickers n’ont qu’un désir : se venger du massacre de Chukoti.

    Mais le supérieur hiérarchique de Vickers, Sir Macefield, ne veut pas lancer sa brigade contre les canons russes et dicte à Vickers une lettre ordonnant le retrait de la cavalerie. Vickers est stupéfait et alors - chose invraisemblable- commet un faux en écriture, il rédige une nouvelle lettre ordonnant l’assaut qu’il signe Macefield ! et cette charge de cavalerie de la guerre de Crimée s’explique ainsi par le désir de Vickers et de ses camarades de tuer Surat Khan. Quelle histoire !

    Bref, ce film n’a guère d’intérêt. Il rappelle leur enfance à des gens de ma génération, enfance qui fut encadrée par la propagande des films américains mais la charge est un moment inoubliable. La mise en scène est parfaite, il faut le dire. Les lanciers mènent d’abord leur monture au pas, puis on passe au trot, progressivement on passe au galop jusqu’à la sonnerie de trompette qui annonce la charge menée au grand galop. La musique nous casse les oreilles mais on l’accepte comme élément du décor. Les canons russes crachent le feu, les chevaux s’effondrent. L’union jack va tomber par terre. Non ! un autre lancier est là pour le reprendre des mains du mourant. Les Anglais meurent. Pour quoi ? pour qui ? peu importe, ils meurent en gentlemen. N’est-ce pas l’essentiel. C’est un désastre mais Surat Khan subit le martyr de saint Sébastien : chaque lancier qui a réussi à sauter pas dessus les batteries russes -il y en eut quelques uns tout de même- lui plante sa lance dans le corps. Vickers peut alors rendre son âme à Dieu.

    Le poème déroulèdien d’Alfred Lord Tennyson The Charge of the Light Brigade est ici omniprésent. Et le film nous invite à rendre hommage à ceux qui ont tué Surat Khan…

Le film de Tony Richardson La charge de la brigade légère (1968) est d’une tout autre facture.  


“La captive aux yeux clairs”, film de Howard Hawks, 1952.

publié le 15 juin 2019, 01:36 par Jean-Pierre Rissoan

publié le 8 mai 2012 à 12:20 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 31 janv. 2019 à 16:43 ]

    L’Institut Lumière de Lyon a programmé pour la période d’avril-mai 2012, La captive aux yeux clairs (The Big Sky) de Howard Hawks.

    Il présente le film de la manière suivante : « la fille d’un chef indien provoque la rivalité entre deux amis aventuriers … Un chef-d’œuvre de Hawks, d’une simplicité et d’une beauté admirables, un grand film sur l’amitié masculine et le désir. ».

    C’est d’abord selon moi un beau western, au sens premier c’est-à-dire un film qui a pour cadre le Far West, « l’extrême-occident » comme on ne dit pas [1]. Sans tout dévoiler, disons que le scénario raconte les aventures d’un pionnier qui, sur son bateau le Mandan, remonte à partir de St-Louis, l’affluent du Mississippi, le Missouri. L’action se déroule en 1832. Le pionnier s’appelle Jourdonnais, nom à connotation française mais n’est-ce-pas le cas de Saint-Louis également ? Le cadre géographique choisi est celui de l’ancienne Louisiane française qui intégrait tout le bassin-versant du Missouri-Mississippi jusqu’au haut des Montagnes Rocheuses. Louisiane vendue pour une bouchée de pain par Bonaparte. Jourdonnais parle français dans le film original.

    Il fallait à Jourdonnais un équipage. Le trappeur Deakins (Kirk Douglas) et son nouveau copain Boone Caudill fuient les prisons de St-Louis et partent à l’aventure qui leur est proposée par l‘oncle de Boone, un vieil aventurier qui, lui, a tout connu. Tout cela renvoie à l’analyse que fait H. Arendt sur la nature sociale de ceux qui ont conquis l’Amérique. Mais, ici, nos deux protagonistes sont de bons bougres. Les aléas du voyage font que l’on découvre à bord du bateau la présence d’une femme - épreuve redoutable pour le capitaine Jourdonnais qui voulait dissimuler sa présence, sachant bien que dans cet univers masculin clos cette présence ouvrira une compétition qui peut être fatale à son expédition. Cette femme est une indienne, aux yeux bleus -d’où le titre français du film- belle et mystérieuse. L’amitié de Daekins et Caudill est exposée à ce risque car on se doute que nos deux stars hollywoodiennes ne vont pas être insensibles aux charmes de Teal Eye (Yeux bleus).

    Film d’aventure, La captive aux yeux clairs raconte la remontée du Missouri. Jourdonnais veut commercer avec une tribu indienne des Rocheuses, tribu de chasseurs qui vendent des peaux de bête recherchées. Si l’expédition réussie, la fortune à vie est assurée non seulement pour Jourdonnais mais pour tout l’équipage. H. Hawks reprend le célébrissime scénario du roman de Joseph Conrad Heart of Darkness, titre original du roman « Au cœur des ténèbres ». Nul n’ignore plus que ce scénario a fourni la trame à Apocalypse Now. Mais, historiquement, il semble bien que ce soit Hawks et son scénariste qui ont eu les premiers l’idée de porter à l’écran cette trouvaille [2]. Un autre film utilise les mêmes ressorts dramatiques : Aguirre ou la colère de Dieu. Mais dans ce cas, le radeau descend le fleuve amazonien pour aller aux devants de multiples dangers au lieu de le remonter comme dans le roman africain de Conrad.

    Donc tout y passe et l’atmosphère dramatique est à chaque fois bien rendue : au fur et à mesure que le Mandan progresse les ennuis se multiplient. Remonter un fleuve de montagne c’est forcément rencontrer des rapides tumultueux et le bateau s’échoue sur la rive, c’est rencontrer des Indiens hostiles - les Crows- qui se cachent derrière les arbres et courent aussi vite que le bateau qui peine à vaincre le courant contraire. Ces Indiens sont hostiles car ils sont, en réalité, stipendiés par une compagnie opposée à l’expédition de Jourdonnais. La Compagnie des Fourrures va tout entreprendre pour faire échouer l’entreprise. Et comme elle est constituée de bandits, on imagine ses méthodes. Mais encore une fois, la conquête de l’Ouest américain ne fut pas le fait de braves gens munis de leur seule Bible. Donc le bateau progresse lentement à travers moult difficultés haletantes et, enfin, il arrive à son Eden, son paradis, son Canaan. Fortune sera faite (et fête aussi, bien sûr).

    Je n’évoque pas la fin du film sur le qui des deux héros aura l’amour de la belle indienne. Laissons le suspense à ceux qui n’ont pas vu le film.  

    Les Yankees ont pris très au sérieux la « quête du bonheur ». Avec La captive aux yeux clairs nous avons sous les yeux une version soft de cette quête : L’action se déroule dans les années 1840’. Les luttes décisives contre les Indiens des Grandes Plaines sont encore loin. Le capitaine Jourdonnais réussit dans son entreprise d’aller chercher peaux et fourrures chez les Indiens Pieds-Noirs de la haute vallée du Missouri. Il en revient très riche, lui et tout l’équipage [3]. « Oui, mais vous aussi. Tout le monde est riche » dit-il. Que feras-tu de cet argent lui demande-t-on. « Ah ! Ça…Je n’avais jamais pensé que je serais riche. Et voilà ! J’achèterai une maison à ma femme. Les aventures, c’est fini, je reste à la maison avec ma femme. Puis, j’achèterai des habits pour elle et pour moi. Et je me promènerai dans la rue, en fumant un gros cigare. Tout le monde saura que je suis riche. Et on dira « ah ! Mr Jourdonnais, comment allez-vous ? Très bien, mon vieux, merci ». Je leur offrirai un cigare. Peut-être… Mon bonheur est là ».

    Ce film dont la réputation n’est plus à faire retrace l’esprit pionnier : Plus on pénètre les Rocheuses plus les dangers se multiplient. Mais on n’a rien sans rien. Et, au bout des efforts et sacrifices, on obtient le bonheur. Au fond, ce film est la présentation concrète de l’idéologie de la quête du bonheur.

    Et pour le brave Jourdonnais, le bonheur c’est l’argent.

 

P.S. Le film est une commande de Howard Hughes, le directeur de la RKO, troisième studio américain qui se trouve alors en difficulté. Le producteur veut réitérer la réussite de La Rivière rouge avec une nouveau fait historique de la conquête de l'ouest porté pour la première fois à l'écran. Si le film démarre très bien dans les salles, la RKO décide soudain d'en couper douze minutes pour pouvoir placer plus de séances. Une décision qui entraîne une défection du public et fait de The Big Sky un nouvel échec commercial qui précipite le déclin du studio. Source : encyclopédie Wikipaedia.

Moralité : la recherche effrénée du profit peut donc nuire au bonheur



[1] Alors que l’usage a accepté Far-East et Extrême-Orient.

[2] Le scénario s’appuie sur le roman « Teal eye » (1947) de A.B. Guthrie qui connaissait certainement l’œuvre de Conrad.

[3] N.B. : les dialogues qui suivent sont la retranscription exacte - effectuée par mes soins- de scènes de la version longue du film.

Lawrence d’Arabie de David Lean (1962) avec Peter O’Toole

publié le 15 juin 2019, 01:26 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 4 nov. 2019, 13:02 ]

    publié le 25 juil. 2012 à 18:05 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 30 oct. 2017 à 14:17 ]


    L’Institut Lumière de Lyon programme Lawrence d’Arabie pour la rentrée. Sur écran géant, le film qui se déroule pour l’essentiel dans le désert donnera toute sa mesure. Les auteurs nous offrent avec raison des plans prolongés sur la géomorphologie d’un pays aride mais aussi sur le ciel de la nuit ou encore les levers de soleil et le terrible zénith où l’on ne peut pas dire autre chose que le soleil écrase tout.

    

Soleil de mort car l’eau est nulle part et les bédouins doivent impérativement calquer leurs étapes sur la physiologie de leurs chameaux. Les rares puits sont des propriétés privées et le propriétaire -chef de tribu- se donne le droit de vie ou de mort sur l’aventurier qui oserait s’abreuver sans son autorisation. Le film commence d’ailleurs par une séquence relative à cette "justice" expéditive. Lawrence, officier de l’armée britannique, envoyé en mission par le Service des affaires arabes auprès de l’émir Fayçal est surpris par cet assassinat mais la réalité médiévale surgit de toute part. Les bédouins sont terrorisés par des avions turcs qui les mitraillent et s’éparpillent dans la débandade. L’un d’eux, par dignité, leur demande de "riposter" et charge l’épée à la main ces engins qui volent dans le ciel alors que son cheval reste les sabots dans le sable.

  



     Je parle de "Moyen Age" : c’est l’expression utilisée par l’auteur de l’article "Arabie saoudite" de l’ Encyclopaedia Universalis (1975), "introduire des changements dans une société figée à l’heure du Moyen Age". Et à quoi ressemble l’Arabie des bédouins au Moyen Age ?

« La vie au Bédouin est pauvre, sa nourriture insuffisante, ses biens matériels peu nombreux. Il meurt souvent de faim au sens littéral des mots. On comprend dès lors qu'il ait souvent recours au brigandage. Les razzias entre clans sont la règle el n'ont rien de déshonorant.

« La société bédouine est fragmentée en multiples sociétés économiques qu'on appelle des clans ou des sous-tribus. Les tribus sont des groupes de clans, plus ou moins artificiels, dont les relations étroites sont exprimées par des généalogies fictives. Parfois une tribu parvient à imposer sa suprématie à d'autres, mais en général de façon peu durable les vrais États de l'Arabie déserte ont été, le plus souvent, imposés de l'extérieur. Ainsi le royaume de Kinda protégé par les Sudarabiques. Des clans et des individus s'enrichissent par la razzia, le commerce, le prélèvement de prestations sur commerçants et agriculteurs, parfois sur d'autres nomades. Ils ont pu réduire des captifs en esclavage ou acheter des esclaves.


Mais les conditions de la vie arabe se prêtent mal à l'assujettissement permanent d’une classe. Les affranchissements étaient fréquents, laissant subsister un lien de « clientèle »[1].

    Le film donne à voir cette lutte des tribus entre elles, notamment entre les Harith et les Howeltat, cette dernière étant dirigée par Auda Abu Tayl (interprété par Antony Quinn, magistral comme toujours) qui contribuera à la création du royaume indépendant - mais éphémère- du Hedjaz [2]. La séance finale qui rend compte de la tenue du Conseil national arabe, dans Damas conquise sur les Turcs, est (involontairement ?) cocasse, avec des chefs qui montent sur les tables pour aller attraper celui qui dit le contraire de ce qu’il vient de dire. Avec un héritage pareil et le respect du traditionalisme religieux le plus fondamentaliste, on comprend que la démocratie soit difficile à mettre en place…

    Le film est un film de guerre : il s’agit du front d’Asie occidentale[3] de la 1ère guerre mondiale qui voit s’opposer les Anglais présents en Égypte et les Turcs alliés des Allemands qui possèdent -juridiquement- alors toute la péninsule arabique : c’est l’empire ottoman. En 1916, le 5 juin, Hussein ben Ali, chérif de La Mecque, famille des hachémites, de la tribu des Harith, se dresse contre les Turcs qui méprisaient et maltraitaient les Arabes. Ce faisant, il devient l’allié objectif des Anglais. La lutte armée est menée par son fils, l’émir Fayçal (1883-1933). Mais le film est centré sur l’action de Lawrence qui connaît bien la région pour y avoir travaillé avant la guerre, qui pratique la langue arabe et qui est chargé de tenter une coordination entre ce qui doit devenir une alliance en bonne et due forme. Lawrence est vite partagé entre son devoir de sujet de sa Majesté et son attirance pour le désert et ceux qui y vivent. Au point qu’il revêt le vêtement arabe, blanc brodé d’or -et le blond Peter O’Toole avec ses yeux bleus fascinants y est comme un lion superbe et généreux-. C’est d’ailleurs lui qui préside la séance du Conseil national arabe

  
 
La domination turque s’est concrétisée par la construction d’une voie de chemin de fer entre Médine et Damas. http://fr.wikipedia.org/wiki/Chemin_de_fer_du_Hedjaz Cette voie ferrée est une aubaine pour David Lean et ses scénaristes. L’attaque d’un train stoppé brutalement par une opportune explosion de mines, avec déraillement des wagons, riposte des mitrailleuses, assaut des attaquants dissimulés derrière un obstacle naturel ou aménagé, tout cela est digne d’un bon western. Là ce sont les bédouins qui se cachent derrière les dunes du sable surabondant, Lawrence qui fait sauter ces pétards -il s’était spécialisé dans les explosifs-, les fusils fournis pas les Anglais qui font donner la poudre et finalement, les bédouins se livrent à leur sport préféré : la razzia. Tout y passe et les passagers du train sont non seulement morts mais dépouillés.

    La fin de la 1ère partie du film (qui dure 3h 30mn..) est dominée par la prise du port d’ Aqaba. Fait d’armes authentique. Aqaba est un port de la Mer Rouge (au fond de l’antenne d’escargot droite) qui donne accès à ce qui est aujourd’hui port -et le seul- de la Jordanie, voie de ravitaillement importante. Les Turcs l’ont fortifié et équipé de batteries de canons lourds. La marine anglaise ne peut y accoster. Côté terre, Aqaba a pour arrière-pays un hyper-désert, infranchissable, un four. A tel point que les Turcs n’ont rien aménagé, estimant impossible un assaut par voie de terre. Les canons sont fixes et ne peuvent être retournés. Lawrence, homme qui écrit son destin, réussit à convaincre le chérif de Fayçal (Omar Sharif, magnifique et expressif dans ses doutes qui naissent en lui lorsqu’il s’éveille à la politique) et Auda Abu Tayl à tenter l’exploit. Il l’entreprend sans en référer à ses supérieurs et en tenue d’émir. Et il réussit ! Son aura devient dès lors immense chez les bédouins. D’autant que tous les ravitaillements que les Anglais vont fournir passent par lui et, pour les Arabes, c’est Lawrence qui les donne, c’est une corne d’abondance mieux, la Providence.

 

« Je me bats comme Clausewitz et vous comme Saxe… ! »

    Dans ce film hollywoodien destiné au grand public, ne voilà-t-il pas un dialogue de (très) haute tenue ? C’est assez rare pour être souligné. Clausewitz est un officier allemand qui combattit Napoléon Ier. Il a écrit un célébrissime « De la guerre… » et l’on connaît son adage « La guerre n'est qu'un prolongement de la politique par d'autres moyens ». Maurice de Saxe, maréchal de France, a écrit dans les années 1730, un ouvrage sur la guerre et la tactique, qu’il intitule bizarrement Mes Rêveries. En substance, là où Clausewitz préconise une guerre totale visant l’ennemi au cœur avec le maximum de moyens, Saxe pense qu’il est possible de manœuvrer, de louvoyer, il écrit : «Je ne suis cependant point pour les batailles, surtout au commencement d’une guerre, et je suis persuadé qu’un habile général peut la faire toute sa vie sans s’y voir obligé». C’est le général Allenby qui se bat comme Clausewitz, concentrant ses tirs d’artillerie sur des cités stratégiques, etc... Alors que Lawrence est l’instigateur, nécessité oblige, d’une guerre de guérilla. Avec ses bédouins, courageux mais démunis face à l’armée turque formée à l’allemande et équipée, il ne peut entreprendre des batailles rangées, sauf en automne 1918. Il harcèle, il sabote, coupe les voies de ravitaillement et ainsi de suite. Son ingéniosité est telle qu’il ne détruit pas la voie ferrée Médine - Damas. Il faut que les Turcs, malgré les attentats dont elle est l’objet, y voient encore quelque utilité. Il s’en explique :

"…. Considérant les milliers de Turcs enfermés à Médine, mangeant les chameaux qui auraient dû les porter à La Mecque et qu’ils étaient incapables d’emmener paître alentour, Lawrence pousse la réflexion jusqu’à son terme : « (à Médine, JPR), immobiles, (les Turcs) étaient inoffensifs ; faits prisonniers, il faudrait les nourrir et les garder en Égypte ; repoussés vers le nord en Syrie, ils rejoindraient le gros de leurs forces qui bloquaient les Britanniques dans le Sinaï. À tout point de vue, ils étaient mieux là où ils étaient, et de plus, ils attachaient du prix à Médine et tenaient à la conserver. Qu’ils la conservent ! »[4]

C’est là un bel exemple de non-guerre qui neutralise des milliers d’ennemis.

 

La lutte finale






La carte ci-jointe montre la participation de Lawrence et de ses colonnes de bédouins à l’assaut final sur Damas. A l’ouest, Allenby longe ce qu’on appelle aujourd’hui la bande de Gaza, traverse la Palestine puis franchit le Golan pour déboucher sur Damas. A l’est, l’armée de l’émir Fayçal et les bédouins de Lawrence traversent la Transjordanie, rive gauche du Jourdain. Le film adopte la thèse, discutée par les historiens, selon laquelle Lawrence a à cœur d’arriver à Damas AVANT l’armée anglaise. Il veut que les Arabes d’ Hussein soient gratifiés de la victoire. Il a, en effet, appris l’existence des accords Sykes-Picot. De quoi s’agit-il ?
















    C’est une magouille internationale, l’aspect le plus crû de la diplomatie secrète. Anglais et Français envisagent de dépecer l’empire ottoman. On n’a pas fait la 1ère guerre mondiale parce qu’on était mécontent de l’assassinat de l’archiduc Ferdinand à Sarajevo ! Ce fut une guerre impérialiste. "On croit mourir pour la patrie et on meurt pour des industriels" (Anatole France). Cette zone est névralgique au double point de vue des transports, avec le canal de Suez visible dans le film, et surtout avec le pétrole dont le nom, en revanche, n’est jamais prononcé.

    Les Anglais qui étaient présents en Égypte mais aussi au Koweït (dès 1899) reniflaient le pétrole un peu partout avec la Shell au nez fin qui s’unira à la Royal Dutch en 1907. Les Français étaient présents économiquement en Syrie [5]. En secret donc, MM. Sykes et Picot élaborèrent un plan de partage du gâteau avec les Russes (encore en guerre du côté allié en 1916) et les Italiens. Au nez et à la barbe des Arabes auxquels on promettait monts et merveilles. (cartes). Lawrence comprend que tout ce qu’on lui a demandé jusqu’à présent n’avait pour but que de faire jouer aux Arabes un rôle de supplétifs et qu’après la domination turque ils auraient la domination anglaise… Pourtant, le Haut Commissaire Britannique d’Égypte, Sir Henri Mac-Mahon avait échangé une correspondance avec Hussein ben Ali.

    

Tout cela n’est pas très ragoûtant et si l’on ajoute que les Anglais par la plume de Lord Balfour ont promis aux Juifs (2 novembre 1917) "l’établissement en Palestine d’un Foyer National", on est ici aux sources des problèmes du Proche-Orient.

    Mais le film ne va pas jusque là. Les accords Sykes-Picot sont cependant au cœur d’une séquence intéressante. Il y a là un personnage de fiction, véritable commissaire politique du gouvernement de Londres, Mr. Dryden, qui parcourt tout le film. Voici comment Wikipaedia en anglais en dresse le portrait (c’est moi qui souligne).

Mr. Dryden is a major character in the film Lawrence of Arabia (1962). He is portrayed by veteran actor Claude Rains. He is a diplomat and political leader, the head of the Arab Bureau, who first enlists T. E. Lawrence (Peter O'Toole) for work as a liaison to the Arab Revolt, and manipulates Lawrence and the Arabs to ensure Allied dominion over the post-war Middle East. He is an amalgamation of several historical figures, mainly thought to be the British diplomatic adviser Colonel Sir Mark Sykes and the French diplomat François Georges-Picot, authors of the controversial Sykes-Picot Agreement.

 

    Il est temps de conclure. Peter O’Toole prête sa frêle silhouette à ce personnage d’exception que fut Lawrence qui finit la guerre au grade de colonel, la poitrine bardée de décorations. Le film semble aller vers l’hagiographie mais Lawrence est rabaissé brutalement lorsqu’on le voit couvert de sang - sang et or - parce qu’il s’est vengé d’une humiliation infligée par le bey turc de Dera’ a. On sait que Lawrence qui est mort célibataire à 37 ans sans partenaire féminine connue est toujours l’objet de curiosité plus ou moins saine. Le film passe outre. En 1962, l’Occident a besoin de héros.Et de l'amitié des Arabes après la piteuse expédition de Suez.

 

Voir aussi :

- Histoire de la Palestine contemporaine (1ère partie ; avant 1914- 1945)

- Le Proche-Orient à l'issue de la première guerre mondiale

- Article Wikipaedia "Partitions de la Palestine"

- compulsory : http://www.jolimai.org/?p=381 : Lawrence d’Arabie et Clausewitz par T. Derbent

- "Lawrence et le rêve arabe", brève biographie par Suleiman Mousa, historien jordanien, revue L’Histoire, n°39, année 1981


[1] E.U. (1975), article "Arabie".

[2] Lequel sera conquis par Ibn Saoud en 1925, unification qui est à l’origine de l’Arabie saoudite (1932).

[3] Sur ce front, luttaient également des Français, des Australiens, des Indiens côté anglais et des soldats allemands côté turc.

[4] Cité par T. Derbent (voir les références en bas de l’article). Je n’ignore pas le caractère schématique de mon analyse. C’est pourquoi je renvoie le lecteur intéressé à l’intégralité de l’article de T. Derbent.

[5] Voir par exemple l’article Wikipaedia "expédition française en Syrie (1860-1861)"


« La nuit du chasseur » de Charles Laughton (1955)

publié le 15 juin 2019, 01:21 par Jean-Pierre Rissoan

publié le 12 sept. 2012 à 00:37 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 27 sept. 2017 à 20:20 ]
     Au programme du festival LUMIÈRE  de Lyon 2012.
   
   

    La Nuit du chasseur est considéré comme l'un des plus grands films de tous les temps. Beaucoup de choses ont été écrites sur ce chef-d’œuvre, quelle peut bien être la valeur ajoutée de l’article que je suis en train d’écrire ?

    Ce film condense toutes les interrogations qu’un progressiste peut avoir à l’égard du monde anglo-saxon.

    Il est une charge formidable contre l’hypocrisie religieuse d’une large proportion de protestants d’outre-Manche et d’outre-Atlantique. On sait que l’argent fut au cœur de la Réforme.

    Le règne de Henri VIII Tudor tout entier se vit qualifier « d’âge du pillage » et « l’évolution religieuse du pays se doubla, il faut bien l’avouer, de menées assez sordides en vue d’un enrichissement personnel par le biais des spoliations religieuses » ; un autre historien affirme que « la dissolution et la suppression des monastères furent une manipulation politique et financière déguisée, au début, en réforme religieuse ». Auparavant, en Allemagne, il en fut de même. Voici l’aveu du roi de Prusse Frédéric II, lui-même très proche de ses sous : « Si l’on veut réduire les causes du progrès de la Réforme à des principes simples, on verra qu’en Allemagne, ce fut l’ouvrage de l’intérêt ». Cette originalité est observée par les contemporains étrangers ; ainsi la reine Christine de Suède (1654) : « Vous autres Anglais êtes des dissimulateurs et des hypocrites (…) je crois qu’il y a en Angleterre beaucoup de gens qui font profession de plus de sainteté qu’ils n’en ont réellement, espérant en tirer profit ». À quoi Guillaume III d’Orange, Hollandais de naissance mais nouveau roi d’Angleterre, fera écho quelques temps plus tard (1689) : « ce pays (…) parle toujours de religion mais en a certainement moins que vous ne sauriez le croire » (à l’électrice de Hanovre). "L’argent est ici souverainement estimé, l’honneur et la vertu peu". Ainsi s’exprima Montesquieu, par ailleurs laudateur des "libertés anglaises".

    Les WASP - white anglo-saxons-protestants - d’Amérique sont les héritiers de cette tradition. Alexis de Tocqueville parle du « peuple le plus civilisé et j’ajouterai le plus avide du globe ». Le sénateur Theodore Frelinghuysen (1787–1862) (New Jersey, Église réformée hollandaise) qui s’opposa à la loi sur le déplacement des Indiens, 1830, notamment par un discours de plus de six heures qui est resté célèbre, vitupéra : « notre insatiable avidité de sangsues qui continue de nous faire hurler "Encore ! Encore ! " » .

    Étrange coïncidence, le film, La nuit du chasseur, est tourné l’année même où la maxime « In God We Trust » à imprimer sur le dollar-papier est approuvée par un acte du Congrès. Mais dès 1864, elle figurait sur la pièce de 2 cents. Religion et argent sont intimement mêlés chez les Anglo-saxons.

  

    Les jeunes lecteurs qui n’auraient pas vu le film ont compris qu’il y est question d’argent. Voici d’ailleurs ce qu’en dit Wikipaedia : « Lors d'un court séjour en prison, le pasteur Harry Powell a comme compagnon de cellule Ben Harper, un homme désespéré qui, pour sauver sa famille, a commis un hold-up et assassiné deux hommes. Powell cherche à faire dire à Harper où se trouvent les 10.000 dollars dérobés, mais celui-ci ne cède pas. Le prêcheur fanatique se rend chez la veuve de Harper, qui a été pendu. Willa Harper ne tarde pas à épouser l'homme d'Église, ne voulant pas voir que ce dernier ne désire qu'une chose : faire avouer à ses enfants, John et Pearl, l'emplacement du magot ».

    C’est en effet un homme d’Église, un pasteur, qui va harceler les deux enfants. C’est un harcèlement criminel avec menaces de mort, utilisation d’un couteau terrorisant, etc… Powell a toute une théorie sur ce couteau : il va jusqu’à citer l’Évangile "je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée" (Mathieu X-34). Son goût par trop visible pour l’argent avait fait s’interroger Ben Harper dans sa cellule et il avait demandé au pasteur quelle était son Église ? Powell répondit avec l’esprit du Malin « je prêche la religion qu’on a échafaudée, le Tout puissant et moi». Autrement dit, il a créé sa propre Congrégation, chose non rare chez les adeptes du dogme du sacerdoce universel mis en avant par Luther. Powell n’a donc que l’Écriture à la bouche, il parle amour mais il ne pense qu’à l’argent. Le début du film a prévenu le spectateur et donné le la en l’occurrence la parole de Jésus (Mathieu VII-15.20) "Gardez-vous des faux prophètes qui viennent à vous vêtus en Brebis mais qui en dedans sont des loups".

    Le pasteur est un serial killer : sa proie préférée est la veuve de fraîche date, la veuve désemparée qui peut facilement succomber à l’écoute de son baratin mielleux. Ce sera le cas de l’épouse de Ben Harper, Willa, un peu sotte et naïve et qui ne s’aperçoit de rien. On découvre à cette occasion que le pasteur a de gros problèmes de sexualité. Déjà, une séquence l’a montré au cinéma visionnant un film exhibant une danseuse court vêtue, ça le dégoûte, sa colère monte ainsi que la pulsion de mort et la lame de son couteau qu’il a fait éjecter de son manche perce sa veste. Ayant épousé Willa, il la repousse méchamment lors de ce qui aurait dû être la nuit de noces : "pour moi, le mariage unit deux esprits devant le Ciel !". Willa va dès lors sombrer dans le mysticisme, elle fera amende honorable devant toute la paroisse, -curieuse séquence où l’on voit son visage encadré par deux torches aux flammes virevoltantes, on dirait une séquence de désenvoûtement-. Elle mourra dans son lit, comme une sainte entourée d’un halo de lumière vive au cœur de la nuit noire.

 

    Fuyant le monstre, les deux enfants montent dans une barque et descendent l’Ohio river. La comparaison avec Moïse dans son berceau sur le Nil est explicite et dite dans les dialogues du film. Le garçon, John Harper, qui tient absolument à respecter la promesse qu’il a faite à son père de ne pas dévoiler la cachette des 10.000 dollars, est interprété par Billy Chapin. Merveilleux casting. L’enfant blond est à l’évidence le WASP qui incarne l’avenir de l’Amérique. Il est White de race pure - son père géniteur est un grand blond aussi (le rôle est interprété par Peter Graves alors âgé de 27 ans) - il est courageux, plein d’initiatives… Certes son père a tué mais nous sommes en pleine crise des années 30' et comme dit Jésus : "On juge l’arbre a ses fruits" (Mathieu VII-15.21) et ayant engendré un si bon fils, le père ne pouvait pas avoir mauvais fond. Néanmoins, avant d’assumer sa vie d’adulte, le fils a besoin de la protection de la brave dame qui a recueilli le John-Moïse dont la barque s’est échouée sur la berge : Rachel Cooper (définitivement incarnée par Lillian Gish). L’affrontement entre Mitchum/Powell versus Gish/Cooper est un moment d’anthologie.

    Rachel est imbibée de l’Écriture sainte comme un buvard. Elle aussi n’a que l’Évangile à la bouche. Quelle différence avec le pasteur ? Ils disent la même chose. Mieux, ils chanteront le même chant, l’un dans le jardin attendant sa proie ; l’autre calfeutrée chez elle, le fusil dans son rocking-chair, comme Ma’ Dalton. La différence vient du cœur. Rachel élève des enfants abandonnés comme une vraie mère. Elle sait -elle le dit- qu’elle est utile en ce monde. Mais, en mettant l’accent sur les œuvres, Laughton ne donne-t-il pas raison aux catholiques plutôt qu’aux protestants pour qui seule compte la foi ? On ne lui en voudra pas : mieux vaut de bonnes œuvres que des paroles qui cachent la soif de remplir son coffre-fort.

 

    La fin du film montre la populace américaine qui brûle ce qu’elle a adoré. Après avoir été subjuguée par le pasteur, la voici qu’elle veut le lyncher : It’s a long way to le royaume de Dieu sur la Terre…

    Mais ce film pose encore une question : cette dénonciation de l’hypocrisie essentielle à nombre de puritains, hypocrisie qui condamne les États-Unis à ne pas diriger le monde, voici précisément un film américain réalisé par un Anglais qui se positionne du bon côté, qui montre la bonté d’une Rachel Cooper. Les États-Unis ne sont-ils pas le pays de ceux qui savent voir le mal qui est en eux et qui justement sont aptes à donner l’exemple ?

 

Pilgrims Fathers et Puritans Fathers 

    Les États-Unis sont un Janus aux deux visages. D’où vient cette ambivalence ? Faut-il établir une distinction entre les Pilgrims Fathers et les Puritans Fathers ? Je pense que oui. C’est E. Ryerson [1] qui donne l’explication, comme par ailleurs l’historien F. Roz[2]. Tout le monde admet qu’il y eut deux colonies très distinctes en Nlle-Angleterre : la colonie de Plymouth et celle de la Massachusetts Bay (Boston - Salem), qui vécurent juxtaposées avant que Plymouth ne fût absorbée par Boston.

La colonie de Plymouth fut créée par les Pères Pèlerins, les Pilgrims Fathers, en 1620. "Pèlerins" parce qu’ils avaient quitté l’Angleterre pour s’installer en Hollande, pays de la liberté religieuse together with the spirit of commerce (p.3) avant de partir, après onze ans, pour le Nouveau Monde via une courte escale à Plymouth. C’est l’épopée bien connue du Mayflower. Une compagnie hollandaise leur avait proposé de s’installer dans la baie de l’Hudson, site de New Amsterdam, en son nom, mais les Pèlerins préférèrent demeurer fidèles à la mère-patrie. Ces hommes avaient appris en Hollande l’esprit de tolérance, ce sont eux qui remercièrent les Indiens, ils étaient fidèles à la Couronne :

    Les débuts de la colonisation furent, en effet, difficiles et la moitié des arrivants périrent du scorbut. Les Anglais ne durent leur salut qu'à l'intervention d’une tribu d’autochtones qui leur offrit de la nourriture, puis leur apprit à pêcher, chasser et cultiver du maïs. Afin de célébrer leur première récolte, à l’automne 1621, le gouverneur de la toute jeune colonie, William Bradford, décréta trois jours d'action de grâce, Three thanksgiving days. Les colons invitèrent alors le chef indien Massasoit et quatre-vingt dix de ses hommes à venir partager leur repas avec dindes sauvages et pigeons en guise de remerciement pour l'aide apportée. Comment expliquer ce paradoxe, scandaleux pour l’esprit, entre ce repas de remerciements fraternel et le génocide qui commence quelques années plus tard, en 1636, avec le début de la Guerre des Pequots, tribu qui sera quasi exterminée ? Comment expliquer ce qui apparaît comme une tricherie, une traitrise, une fourberie, que sais-je ?

"They were honourable and faithful to their treaty engagements with the aborigines as they were in their communications with the Throne » et Ryerson ajoute quelque chose de très important pour la suite de l’histoire des Treize colonies : « it was among the sons and daughters of the Plymouth colony that almost the only loyalty in New England during the American revolution was found".

"En 1628, une autre colonie puritaine, celle du Massachusetts, était fondée à Salem, par John Endicott. (…). Sa capitale, Boston, future métropole de toute la région, est fondée en 1630"[3]. Mais ces puritains-là ne sont pas aussi purs que les précédents. Au-delà des péripéties, disons simplement que les meneurs obtinrent une charte royale pour une compagnie à vocation commerciale et de prosélytisme religieux qui servit en même temps de couverture pour l’exil de puritains persécutés - c’est l’époque des premiers rois Stuart suspects de crypto-catholicisme -.

"It was professedly a religio-commercial undertaking" écrit Ryerson et "the religious aspect of the enterprise was presented under the idea of connecting and civilizing the idolatrous and savage Indian tribes of New England".

    Ces puritains s’administrèrent rapidement en prenant de larges libertés avec la mère-patrie. Les membres du conseil d’administration de la Massachusetts Bay Company résidaient tous en Nlle-Angleterre et au plan religieux, tout lien était rompu avec the Church of England. « Sous le gouvernement de John Endicott, la fidélité à l’idéal puritain atteint les proportions de la plus cruelle intolérance » écrit F. Roz. Quant à l’apport de la "civilisation" aux Indiens idolâtres, il prit, presque immédiatement, la forme de la guerre avec l’usage des méthodes pratiquées en Irlande. Cet état d’esprit explique les cris de joie du révérend Cotton Mather qui célèbre l’anniversaire du massacre du 26 mai 1637 "ce jour-là, il est probable que nous avons envoyé pas moins de six cents âmes pequots en enfer"[4]. Nous sommes loin de la dinde partagée convivialement au premier Thanksgiving !

    La colonie de Plymouth disparut en 1690, absorbée par celle de Boston.

"Si elle eut peu d’importance au point de vue politique, elle exerça, au point de vue religieux et moral, une influence considérable " (ROZ).

    La suite montrera que c’est plutôt les Endicott et les Cotton Mather qui façonnèrent l’Amérique mais il est vrai qu’il y aura toujours un courant fidèle à la tradition des Pilgrims Fathers pour exprimer un autre point de vue, fût-il minoritaire. On aura compris également que les Puritans Fathers sont les ancêtres des futurs Insurgents qui rompront définitivement les liens avec l’Angleterre lors de la guerre d’Indépendance.

    Les Puritains ont maintenu la tradition du Thanksgiving, chaque année les médias français s’empressent de nous le rappeler. Mais ce n’est plus une commémoration de l’accueil humanitaire des Indiens, c’est une fête religieuse qui remercie le Dieu des Américains d’en avoir fait une puissance dominante. Pour les survivants des Natives, les quelques Indiens qui connaissent l’histoire de leurs différentes ethnies, c’est le jour de la catastrophe nationale.

    Pour conclure, Rachel Cooper, Theodore Frelinghuysen et d’autres, bien sûr,mais minoritaires, sont les descendants spirituels des Pilgrims Fathers, des Pères pèlerins. Le pasteur Harry Powell est un épigone dégénéré des Puritans Fathers, des pères puritains, majoritaires depuis longtemps et pour longtemps.

 



[1] "The Loyalists of America and their times", vol. I., 2° edition, 1880, (ré-imprimé en 1970).

[2] Qui écrit par exemple, qu’un "adventurer" vécut assez "pour voir le succès des Pèlerins et des Puritains dans le Massachusetts".

[3] F. ROZ (Institut de France) "Histoire des Etats-Unis", Fayard éditeur, Paris, 1930, nouvelle édition 1938, 486 pages..

[4] Ce massacre est connu sous le nom de Mystic massacre, parce qu’il eut lieu le long de la Mystic River. Les Pequots vivaient dans le Connecticut et ont été anéantis. Pas tout à fait, car H. Zinn nous signale qu’en 1972, un recensement dénombra 21 indiens Pequots dans cet Etat de la Nouvelle-Angleterre. Lire H. Zinn, pp. 20-22.

"Le train sifflera trois fois" (High Noon) avec Gary Cooper (1952)

publié le 14 juin 2019, 07:20 par Jean-Pierre Rissoan

publié le 28 sept. 2012 à 16:24 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 30 sept. 2016 à 09:15 ]

 

    Ce film est un chef-d’œuvre absolu qui marqua durablement mon enfance : c’est tout dire ! La musique (oscar) du « si toi aussi tu m’abandonnes » et la chute de la croix métallique du sheriff que Gary Cooper laisse choir à ses pieds dans la poussière de la rue avant de quitter ses concitoyens minables sans jeter un œil en arrière, tout cela je le revois et je l’entends de nouveau à chaque fois.

    Je dis quelques mots sur ce film parce que je voulais évoquer le film Rio Bravo - Howard Hawks, 1959- qui est programmé au festival Lumière-2012 de Lyon "Rio bravo" de Howard Hawks (1959). En me documentant, j’ai vu que Rio Bravo était une réplique à High Noon, autre nom du film de Fred Zinnemann. John Wayne, parangon de l’acteur américain défenseur des valeurs de son pays impérialiste, jamais perturbé par le moindre doute, "in his Playboy interview from May 1971, stated he considered High Noon "the most un-American thing I’ve ever seen in my whole life" and went on to say he would never regret having helped blacklist liberal screenwriter Carl Foreman from Hollywood". Ce qui peut se traduire de la manière suivante : "Wayne dans son entretien avec Playboy de mai 1971 déclara qu’il considérait High Noon comme le truc le plus antiaméricain qu’il a jamais vu de toute sa vie et alla jusqu’à dire qu’il ne regrettera jamais d’avoir contribué à faire inscrire le scénariste gauchiste Carl Foreman sur la liste noire d’Hollywood". Foreman devra quitter les États-Unis -comme Dassin, comme Chaplin et d’autres.. - pour poursuivre sa carrière.

    Cette saillie de Wayne s’explique de la manière suivante : le sheriff Will Kane - admirable et définitif [1] Gary Cooper, oscar du meilleur acteur - attend le train de midi qui déposera un truand -Miller- qui vient se venger de lui. Trois compères attendent déjà ce dernier à la gare. Quatre bandits prêts à tout, le sheriff cherche de l’aide. Et alors tout se dérobe sous ses pieds. Sa fraîche épouse - quakeresse et, donc non violente - l’enjoint de renoncer à toute épreuve de force. Son adjoint le laisse tomber, un autre était d’accord mais à condition d’être nombreux, à deux avec le sheriff, ça ne marche plus ! Un bistrot - un saloon ! on est au Far West ! - rempli d’hommes qui chôment le jour du Seigneur- lui fait un accueil d’abord glacial puis ricaneur : le sheriff n’a réussi à convaincre personne ! Beaucoup de consommateurs sont même ravis du retour de Miller [2]. Au temple, Kane interrompt l’office, l’heure est trop grave. Les paroissiens admettent le courage de Kane qui a débarrassé la ville d’un truand, mais on ne veut pas d’ennui, la partie est perdue d’avance, que Kane s’en aille, Miller ne trouvera personne face à lui, il n’y aura donc aucune victime !

    Bref, le peuple est lâche, c’est une débâcle morale, une débandade des valeurs… l’Amérique est bien malade.

    Cette succession de dérobades est d’autant plus dramatique que l’heure d’arrivée du train approche. Les multiples horloges, pendules, balanciers, réveils que l’on voit sans cesse scandent le temps qui passe vite et l’on sait que l’un des traits de génie du scénario du film est de faire correspondre 1 minute de scénario avec 1 minute de temps réel. Sheriff Kane apprend l’arrivée de Miller à 10h37, le train arrivera à High Noon : midi pile. Le spectateur va rester 1h 23 minutes à attendre sur le gril les trois sifflets de la machine à vapeur.  Lorsque Miller est arrivé, il se dirige immédiatement vers le centre-ville. C'est alors le grand rendez-vous qui rend célèbre ces westerns américains, le gunfight final comme disent les cinéphiles : chaque camp se dirige l'un vers l'autre, la tension est au sommet. Les pleutres sont derrière leurs fenêtres : ils attendent, mi-vautour, mi-vaches à traire.


    De l’avis même des persécutés d’ Hollywood - c’est l’époque de la chasse aux sorcières, de la deuxième Red Scare [3], on pourchasse tout ce qui pourrait être communiste - le film, le scénario serait une métaphore de ce qu’ils subissent : la ville lâche, c’est Hollywood qui laisse tomber tous ces/ses artistes qui ont fait la grandeur du cinéma américain dans les années trente et quarante, l’arrivée de Miller, c’est l’irruption de la Commission parlementaire d’enquête (HUAC) qui pourchasse les "Red", faisant fi de tout respect des droits de l’homme, de la liberté de conscience, et le sheriff, c’est l’un des 10 d’ Hollywood, blacklistés, voués au piloris sur la place publique, solitaire mais conscient de ses droits et devoirs.

    Cela peut cependant se retourner comme une crêpe. Si on ignore le contexte de la guerre d’ Hollywood, que voit-on ? Un homme seul, déterminé, sûr de son fait, qui affronte seul l’ennemi et l’élimine. C’est le triomphe de l’action individuelle : c’est le héros qui fait l’histoire comme disait Maurras, pas les masses populaires comme le disaient Marx et les communistes d’ Hollywood. C’était d’ailleurs le film préféré du président Eisenhower et R. Reagan déclara apprécier ce film comme porteur des valeurs de la nation américaine.


    D’ailleurs, cela montre la monstruosité de la chasse aux sorcières : un scénariste communiste était capable de construire des films édifiants pour le bon peuple, ce dernier fût-il méprisable.

 NB. Dans la série "the Sopranos", Tony Soprano -le boss - pose la question : mais où est passé Gary Cooper ? Il s'agit bien de celui de High noon, celui qui se défend seul , fait face seul à l'adversité, celui qui n'a besoin d’aucune aide. Bref, Tony appelle au secours l'Amérique, la vraie. John Wayne était donc bien un imbécile.



[1] « définitif » parce qu’aucun remake qui a été ou qui sera ne pourra jamais égaler cette performance d’acteur : élégance, maitrise de soi, force intérieure mais qui laisse parfois la place -car ce n'est pas une tête-brûlée - à la crainte sinon à la peur. Magnifique.

[2] Il est à noter que Rio Bravo reprendra cette idée d’un saloon majoritairement fréquenté par les ennemis du sheriff.

[3] La première a eu lieu lors des années 1920’ avec l’arrivée des immigrants méditerranéens -donc ni anglo-saxon, ni protestants - (affaire Sacco et Venzetti).

"Rio bravo" de Howard Hawks (1959)

publié le 14 juin 2019, 06:50 par Jean-Pierre Rissoan

publié le 8 oct. 2012 à 16:45 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 13 sept. 2017 à 12:02 ]

Film programmé au festival Lumière-Lyon 2012.


    Ainsi que je l’ai souligné par ailleurs, "Le train sifflera trois fois" (High Noon) avec Gary Cooper (1952) la critique de Rio bravo est inséparable de celle de High Noon dont le scénario a été écrit par Carl Foreman, blacklisté d’ Hollywood. Il est donc indispensable de s’informer sur ce film avant de lire ce qui suit et qui est relatif à ce film d’ Howard Hawks Rio bravo.


    En termes de cinéma de divertissement, disons-le de suite, Rio bravo est un excellent western qui se laisse voir avec plaisir. Tous les ingrédients sont réunis : le sheriff et sa bande qui veut faire régner l’ordre, le mauvais gars (Nathan Burdette) et sa bande qui veut faire régner sa propre loi, la rousse sulfureuse - une femme libre est rare dans le très masculin Ouest lointain du XIX° siècle américain, les braves gens plus ou moins pleutres qui comptent les coups, la grand’rue sableuse, le saloon, la bagarre finale (gunfight) toujours très attendue avec suspense préalable, etc…

    En réaction au film de Foreman, le sheriff de Rio bravo n’est pas seul. Il a un adjoint (Dean Martin) et le gardien de la prison municipale (Walter Brennan dans le rôle de Stumpy). Si John Wayne est toujours aussi monolithique et inexpressif, Dean Martin -le Dude- interprète un sheriff déchu, ruiné physiquement et mentalement par l’alcool. Quant à Walter Brennan il excelle dans ces rôles de vieillards décalés, claudiquant, un peu fous. Tout cela constitue une équipe de bric et de broc mais c’est une des leçons que le film veut donner : tout le monde peut sauver l’Amérique !

    Le film est, en effet, aussi une histoire de rédemption. Et Dean Martin, du rôle d’alcoolique, est appelé à se muer à celui d’authentique soldat de l’ordre qui retrouve sa joie de vivre et sa voix de crooner que complète harmonieusement l’harmonica. Au début du film, désargenté et assoiffé, il quémande au saloon une pièce de monnaie qu’accepte de lui donner un gars de la bande adverse mais en la jetant dans le crachoir au pied du comptoir... et le Dude s’abaisse à la prendre mais le sheriff veille et donne un coup de pied dans le crachoir… Puis, le Dude traverse une crise morale intense qui lui fait réaliser qu’il n’est qu’un raté, une merde, et que l’alternative est d’en finir ou de se ressaisir. Ce thème de la nouvelle chance donnée à des marginaux constitue la trame de films comme Les douze salopards. C’est en réalité un thème religieux ancien créé, sauf erreur, par Bernard de Cîteaux. Au XII° siècle, ce moine-soldat, initiateur des croisades, pense que les plus criminels des hommes peuvent être sauvés : "Admirez les abîmes de la miséricorde du Seigneur" prêche Bernard, "n'est-ce pas une invention exquise et digne de lui que d'admettre à son service des homicides, des ravisseurs, des adultères, des parjures et tant d'autres criminels et de leur offrir par ce moyen une occasion de salut ? Ayez confiance, pécheurs, Dieu est bon". Dans la pieuse Amérique anti-communiste de la Guerre froide et de John Wayne, cette interprétation salvatrice est…pain béni.

    Ce trio est renforcé progressivement. La « rousse sulfureuse » (Angie Dickinson, aux formes adéquates), une joueuse-tricheuse de poker, tombe amoureuse du sheriff, un homme un vrai. Son rôle n’est pas capital dans la défaite de la bande à Burdette mais enfin, elle s’implique. L’homme d’armes, chargé de veiller à la sécurité d’un ami du sheriff, après avoir refusé d’aider ce dernier, se ravise après l'assassinat de son patron et deviendra même sheriff-adjoint. Même l’hôtelier - il y a toujours un hôtel dans les westerns - prendra part à bagarre finale. Bref, on le constate, à la grande différence de High Noon, film « anti-américain » selon J. Wayne, il y a du monde dans la ville de Rio bravo pour défendre la loi, l’ordre, Dieu et son roi. Pardon, Dieu et l’Amérique élue.


    Rio bravo a une richesse baroque, colorée, costumée. H. Hawks est très à l’aise avec sa caméra pour embrasser des plans larges et filmer des scènes à rebondissements. On peut préférer Le train sifflera trois fois, en noir et blanc, une épure, une stylisation. La finesse absolue.

 

Chimpanzés (Chimpanzee), une production de Disneynature (2012) par L. Sève, philosophe

publié le 14 juin 2019, 06:49 par Jean-Pierre Rissoan

publié le 23 févr. 2013 à 14:42 par Jean-Pierre Rissoan

Le film de Disney et la primatologie n’ont-ils comme objet que la défense d’espèces en danger ?

Chimpanzés, les grands singes, l’homme et le capitalisme

 

Par Lucien SÈVE, philosophe

 

    Décidément, les grands singes font la une : orangs-outangs à la Géode, double page du Monde sur nos «si proches cousins», et voici Chimpanzés de Disney. On est comblé. Un peu perplexe, aussi.

    S’agit-il d’instruire en émerveillant ? Bien. D’aider au sauvetage d’espèces menacées ? Bravo. Mais en vérité, il y a plus. Depuis des années, on s’efforce de nous mettre une idée en tête : entre les grands singes et nous, la frontière s’efface. Ce Chimpanzés y va carrément. Jadis un évêque disait à un grand singe : «Parle et je te baptise». Disney l’a fait : par la voix du commentateur, nous entendons l’imaginaire langage intérieur (sic) d’un jeune chimpanzé, du coup «baptisé Oscar», comme dit le prospect... Scénario et voix off visent sans cesse à nous le faire conclure nous-mêmes : humain comme un grand singe ! Comme nous, ils ont des outils, transmettent une culture, se font la guerre, et ne trouvent le bonheur que dans l’affection familiale.

    L’histoire touchante dudit Oscar – sa mère est tuée, il va mourir, mais sera sauvé par son «grand-père Teddy», mâle dominant qui l’adopte –, Disney nous l’affirme, c’est une «histoire vraie». Admettons. Le curieux est que c’est à peu de chose près le scénario de Bambi... Mais ici nous ne sommes plus dans le dessin animé, nous sommes dans le film animalier : ce n’est pas Disney qui invente, non, c’est vrai de vrai. Aussi vrai qu’il «s’appelle Oscar», comme il est dit d’entrée...

    Que cherche-t-on, en vérité ? À faire du profit en captivant ? Sans nul doute. Mais ne sous-­estimons pas Disney : tout ça propage une vision du monde qui n’a rien d’innocent. Et qu’on connaît depuis des lustres.

 

La mystification des «propres de l’homme»

    Car elle est au cœur de la bibliographie sur les primates, depuis les observations de Jane Goodall (qui dialoguait avec le public à l’avant-première de Chimpanzés) et des écrits de spécialistes, comme Pascal Picq, jusqu’à d’intarissables repiquages médiatiques. Et que disent-ils, par-delà leurs nuances ?

    Ceci : on a cru expliquer l’immense différence de destin entre Homo sapiens et les grands singes en invoquant des «propres de l’homme», capacités comportementales supposées n’appartenir qu’à l’individu humain : usage d’outils, transmission culturelle, respect de normes, langage... Or, plus nous découvrons la vie sauvage des grands singes, plus nous constatons que rien de cela ne leur est étranger. Les chimpanzés usent d’outils, initient leurs petits, respectent l’autorité des dominants... Conclusion : où sont-ils donc, ces fameux «propres de l’homme» ? Entre ces primates et nous, la frontière est un préjugé. Le film de Disney en rajoute. Un «propre de l’homme» résiste : le langage ; à ses chimpanzés, Disney fait cadeau du langage intérieur et du nom propre, artifice filmique qui à soi seul est scientifiquement disqualifiant. Ce film va tromper les enfants, on l’a vu déjà lors de l’avant-première (l’un d’eux a demandé : «Pourquoi il s’appelle Oscar ?»).

    Montrons bien la mystification. On croyait expliquer l’abîme entre eux et nous par des propres de l’homme individuel, or on n’en trouve guère, donc «la frontière s’efface». L’explication supposée du fait ne tenant pas, le fait s’évanouit ! Cela s’appelle un sophisme. La vraie conclusion, Marx la donnait il y a bien longtemps : ce qui fait de nous les humains que nous sommes devenus, ce n’est pas en effet un propre «inhérent à l’individu pris à part», c’est «l’ensemble des rapports sociaux» (1) enracinés dans une activité que ne pratique absolument aucune espèce animale : la production sociale des moyens de subsistance. Dans un gros livre sur nos origines, Pascal Picq écrit que pour Engels la différence entre les singes et nous «c’est l’outil» (2), formule qu’il a beau jeu d’écarter. Or c’est parfaitement faux, il n’est que de lire : ce que met en relief Engels, comme Marx, c’est le rôle non de l’outil mais du travail – un mot que bien étrangement Pascal Picq ne prononce pas. Ce qui fait frontière entre les grands singes et nous, ce n’est pas une série de propres individuels mais un gigantesque propre social : le cumul historique continu de productions collectives.

    Pourquoi donc la primatologie semble-t-elle ne pas le voir ? C’est qu’elle est dominée par un dogme anglo-saxon : l’individualisme méthodologique, suivant lequel tout fait humain doit s’expliquer à partir de l’individu naturel, à l’exclusion de toute donnée supra individuelle. Voilà l’idéologie dans laquelle baigne le Chimpanzés de Disney, comme tant de films animaliers. L’attention va au côté naturel des choses, certes de première importance. Nous sommes originairement des animaux, grande vérité matérialiste ; les chimpanzés sont nos proches cousins, on le sait depuis Darwin ; et qu’il y ait chez eux des «germes» de comportements comme la confection d’outils, Marx le disait déjà en clair dans le Capital. Mais on laisse dans l’ombre tout l’autre côté, qui est décisif : ce qui a produit le passage d’Homo sapiens au genre humain civilisé, ce n’est pas la nature mais l’histoire sociale.

 

Des chimpanzés au néolibéralisme

    On comprend bien alors les illusions, exploitées partout sans vergogne, que peut susciter la primatologie de terrain : elle incite à comparer terme à terme le chimpanzé et l’homme – où voyez-vous tant de différences ? Or, derrière l’homme individuel, il y a cet invisible qui crève les yeux : le monde humain sans lequel en effet nous ne serions guère autres que les grands singes. Dans Chimpanzés, on nomme sans complexe «marteau» la simple pierre avec laquelle sont cassées des noix. On efface ainsi l’abîme entre un donné naturel grossièrement approprié à son usage par un singe et un outil au fort sens humain du terme, techniquement sophistiqué parce que socialement produit. A-t-on jamais vu un atelier chimpanzé d’écorçage de branchettes pour pêche aux termites ? Est ainsi escamoté tout uniment le propre de l’humanité.

    Or, je n’invente pas, cet individualisme méthodologique est le soubassement majeur de l’idéologie libérale : la société ne serait qu’une somme d’individus aux comportements inscrits dans la nature humaine, laquelle commande un ordre social inchangeable. Voyez Chimpanzés : dans le groupe il y a des dominants et des dominés, et tous ne survivent qu’en pillant le voisin. Ainsi le capitalisme est-il dans l’ordre naturel des choses.

    Mais j’entends déjà l’objection : voilà bien ces marxistes qui veulent tout politiser ; Chimpanzés ne veut être qu’un divertissement, doublé d’une bonne action pour la sauvegarde d’une espèce magnifique. Cela, c’est la vitrine. Derrière, il y a la boutique. La preuve ? Voilà maintenant une bonne décennie que déferle dans tous les médias le thème «entre eux et nous la frontière s’efface», peut-on le nier ? Le film de Disney s’inscrit consciemment dans ce qui est bel et bien une campagne idéologique. Acte généreux en faveur des chimpanzés ? C’est encore la face visible, mais il y en a une autre. Derrière Jane Goodall, scientifique humaniste qui mérite respect même si on discute ses vues, il y a de tout autres profils. Tel Peter Singer, patron américain du Great Ape Project, projet richement financé de faire reconnaître les grands singes comme des «personnes», et qui est aussi idéologue du néolibéralisme acharné. Pour lui, «la vie d’un nouveau-né a moins de valeur que celle d’un cochon, d’un chien ou d’un chimpanzé», aussi a-t-il proposé d’euthanasier les bébés chétifs, ce qui allégerait bien les charges de la Sécurité sociale (3). Est-ce nous qui politisons ? Ce qu’il faut voir par-delà toute naïveté, c’est le terrible double jeu de cette campagne sur la prétendue disparition de frontière. Côté bavard : traiter humainement les grands singes – très bien ; côté muet : traiter bestialement les humains – nous y sommes en plein. Mais dans ces milieux-là, on sait enrober la pilule. Chimpanzés évoque ce que Michel Clouscard appelait le «capitalisme de la séduction»...

    Et quant à sauver les chimpanzés, urgente obligation, que faire ? En accueillir quelques milliers dans des réserves protégées ? C’est mieux que rien. Mais Jane Goodall le dit elle-même : le drame de fond, c’est la déforestation galopante qui détruit leur milieu naturel de vie. Or à quoi tient-elle ? À la pauvreté des peuples concernés, héritage colonial ravivé par la prédation économique de l’Afrique (l’A-fric...), et à l’exploitation forestière sans foi ni loi par des sociétés privées. Est-ce politiser abusivement que nommer la cause ? On ne sauvera pour de bon les grands singes, ce trésor de la nature, qu’en mettant à la raison la sauvagerie planétaire du capital.

 

(1) Je cite ici la 6e des Thèses sur Feuerbach, écrites en 1845.

(2) Aux origines de l’humanité, Fayard, 2001, t. 2, p. 14.

(3) J’ai cité les textes et leurs références dans mon livre Qu’est-ce que la personne humaine ? La Dispute, 2006, p.45-47.

 

 

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