Critques de films américains

The charge of the light brigade (1936)

publié le 15 juin 2019 à 01:49 par Jean-Pierre Rissoan

    Publié le 21 juil. 2011 à 16:43 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 3 avr. 2019 à 13:39 ]

juillet 2011.

Film de Michael Curtiz de 1936[1].

    Je rappelle que la charge de la brigade légère est un fait militaire authentique qui eut lieu lors de la guerre de Crimée (1854-1855) menée par les Anglais et les Français, contre les Russes. Dans la vallée de Balaklava, 600 lanciers de sa gracieuse majesté chargèrent des batteries de canons russes, les canonniers russes étant eux-mêmes secondés par une division de cavalerie. Ce fut un massacre, un désastre, une des pires fautes de commandement commises au sein de l’armée britannique.

    Concernant ce film de Curtiz le titre est parfaitement trompeur et le scénario ridicule.

    On arrive à Balaklava exactement 1 heure et 27 minutes après le début du film qui dure 1h 50. Le film se passe en Russie durant les 20 dernières minutes. Et auparavant ? Auparavant tout se déroule dans l’empire des Indes. C’est un film sur l’empire anglais des Indes.

    On sait que les Anglais auront toujours maille à partir avec les Indiens, ce sont des occupants qui mirent en place un système fiscal ingénieux tel que les recettes recouvraient entièrement les charges d’administration de l’empire et que les Anglais purent donc exploiter leur colonie gratuitement. Mais, bien entendu, le film les présente comme cherchant avant tout la paix, même à ne pas riposter à une agression armée, la guerre ne peut venir que des Indiens belliqueux. Le héros, capitaine Geoffrey Vickers (Errol Flynn), a su se faire aimer des enfants indigènes. Bref que du bonheur, comme nous l’offre la scène du bal où l’on voit que les Anglais sont vraiment chez eux à …Calcutta.

    Dans ce film sur la guerre de Crimée -si l’on en croit le titre - on a droit à une chasse au léopard à dos d’éléphant, dans la jungle indienne. On a droit à un conflit amoureux entre Elsa (l’immortelle Olivia de Havilland) et les deux frères Vickers, Geoffrey et Perry. Elsa s’était fiancée à Geoffrey, mais, loin des yeux loin du cœur, durant la longue absence de Geoffrey elle tombe amoureuse de Perry. Au retour de Geoffrey, elle retombe dans ses bras. Lorsqu’elle part avec son colonel de père et Geoffrey à la forteresse de Chukoti, elle fugue et retourne vers Perry qui, lui, avait été envoyé en mission à Lohara par l’état-major. Car, figurez-vous, l’état-major préfère la liaison Elsa-Geoffrey à l’autre. A Lohara, Elsa redit son amour à Perry : bref, c’est une chipie. Où est la puritaine Angleterre ? et la puritaine Amérique qui a, paraît-il, horreur du mensonge ?

    Mais le plus clair du film est la bataille de Chukoti. Elle résulte de la trahison -du point de vue anglais- de l’émir Surat Khan qui se soulève contre les Anglais. Casting et maquillage font tout pour que cet émir passe pour un vicieux, un retors, un filou, bref, rien de comparable au capitaine Geoffrey Vickers, au visage frais, glabre et fin, au regard limpide, le vrai WASP incarné par le sémillant Errol Flynn. C’est l’Orient du mensonge face à l’Occident lumineux. La garnison du fort Chukoti est cernée, l’émir donne sa promesse de laisser partir femmes, enfants, vieillards, et -comme de juste- il ne l’a respecte pas : c’est un massacre ignominieux. Les derniers soldats restés dans le fort, sentant leur mort prochaine, écoutent le colonel Campbell leur lire des passages de la Bible. On le retrouvera mort, ses doigts crispés sur le livre sacré.

 

La machine hollywoodienne

    Les Américains ne manquent pas d’air. Toute leur histoire est faite du non respect de leurs engagements. Histoire qui commence en Angleterre et d’ailleurs le film traite des Anglais aux Indes.

    Quelques exemples pris dans le tapuscrit de mon prochain livre.

    En Irlande, guerre de 1579-1584, une petite armée espagnole et vaticane - 800 hommes - fut cernée par les canons anglais, elle capitula pour garder –comme les Anglais lui avaient promis- la vie sauve et tout son effectif fut égorgé jusqu’au dernier.

    Après le soulèvement des catholiques, toujours en Irlande, Guillaume d’Orange triomphe. Comme ses prédécesseurs, il signe un traité (Limerick, 1691), traité « qui sauvegarde encore tout ce qui peut l’être » mais qui, dès 1695, « n’est plus bon que pour la corbeille à papier » (Cheviré). Et les Irlandais de subir les Lois pénales : « The penal laws against the Roman Catholics, both in England and Ireland, were the immediate consequence of the revolution (…) »[2]  c’est-à-dire qu’un Irlandais catholique n’a plus d’existence légale.

    En Écosse, après le soulèvement de 1745, les prisonniers dont certains s'étaient rendus sous promesse d'amnistie, furent déportés en masse aux Antilles et en Amérique, comme des esclaves « entassés dans d'infectes sentines, sans air pour respirer, sans espace pour se coucher ou se mouvoir ».

    En Amérique, en 1774, des colons ne songent qu’à aller toujours plus vers l’Ouest et à s’emparer, par la loi de la force, des terres des natives. Des pionniers s’invitèrent dans un village Mingo, saoulèrent les Indiens avant de les massacrer et de les scalper. Ils mutilèrent aussi la sœur du chef Logan, laquelle était enceinte. Ces crimes eurent un grand retentissement. C’est une nouvelle guerre qui débuta. Finalement, Lord John Murray Dunmore, gouverneur de Virginie, aida les colons de Pennsylvanie à la répression : sept villages Mingos sont détruits.

    A la veille de la bataille de Yorktown, « plus de 700 nègres infectés par la variole ont descendu le cours de la rivière. Je compte les renvoyer dans les plantations des rebelles » écrit le général A. Leslie à Cornwallis, généralissime. Les Britanniques n’avaient pas respecté leur promesse de libération des esclaves, lesquels avaient pourtant compté sur la sincérité des Anglais, et devaient maintenant retourner chez leurs maîtres.

    A. de Tocqueville écrit :"Les Européens ont condamné les tribus indiennes à une vie errante et vagabonde, pleine d’inexprimables misères. Je crois que la race indienne est condamnée à périr, et je ne puis m’empêcher de penser que le jour où les Européens se seront établis sur les bords de l’océan Pacifique, elle aura cessé d’exister " Pourquoi vagabonde ? Parce que les Européens, comme dit Tocqueville - en réalité, les Américains - ne respectent jamais leurs accords. On signe un « traité » qui prévoit une nouvelle "frontière" puis quand le nombre de pionniers est de nouveau élevé, on demande aux Indiens de déguerpir ou l’on crée les conditions pour qu’ils le fassent, et ainsi de suite. Il existe ainsi des dizaines de traités dans les archives. Tous non respectés. Un chef indien vaincu dit à ses ennemis : "Vous savez les raisons pour lesquelles nous vous avons fait la guerre. Tous les hommes blancs le savent et ils devraient en avoir honte. (…). Un indien qui serait aussi mauvais que les hommes blancs ne pourrait pas vivre parmi nous".

    Il y a comme ça bien d’autres méfaits. Ce film de Curtiz et de la Warner Bros. est une immense mystification, un énorme mensonge de propagande. Comment l’expliquer ? est-ce que la montée des tensions en Europe (1936) a poussé les Américains à rappeler la qualité de leurs cousins d’Angleterre et qu’il faudra peut-être, un jour, voler à leur secours ? je ne sais.

 

Et la charge ?

    Comment passe-t-on de Calcutta à Sébastopol ? Les scénaristes ont plus d’un tour dans leur sac. Surat Khan fuit l’Inde où il se sait traqué et rejoint ses alliés russes dont il avait appris qu’ils allaient combattre l’Angleterre. Il est donc logiquement à Sébastopol ! Apprenant cela, le 27° lanciers et son major Geoffrey Vickers n’ont qu’un désir : se venger du massacre de Chukoti.

    Mais le supérieur hiérarchique de Vickers, Sir Macefield, ne veut pas lancer sa brigade contre les canons russes et dicte à Vickers une lettre ordonnant le retrait de la cavalerie. Vickers est stupéfait et alors - chose invraisemblable- commet un faux en écriture, il rédige une nouvelle lettre ordonnant l’assaut qu’il signe Macefield ! et cette charge de cavalerie de la guerre de Crimée s’explique ainsi par le désir de Vickers et de ses camarades de tuer Surat Khan. Quelle histoire !

    Bref, ce film n’a guère d’intérêt. Il rappelle leur enfance à des gens de ma génération, enfance qui fut encadrée par la propagande des films américains mais la charge est un moment inoubliable. La mise en scène est parfaite, il faut le dire. Les lanciers mènent d’abord leur monture au pas, puis on passe au trot, progressivement on passe au galop jusqu’à la sonnerie de trompette qui annonce la charge menée au grand galop. La musique nous casse les oreilles mais on l’accepte comme élément du décor. Les canons russes crachent le feu, les chevaux s’effondrent. L’union jack va tomber par terre. Non ! un autre lancier est là pour le reprendre des mains du mourant. Les Anglais meurent. Pour quoi ? pour qui ? peu importe, ils meurent en gentlemen. N’est-ce pas l’essentiel. C’est un désastre mais Surat Khan subit le martyr de saint Sébastien : chaque lancier qui a réussi à sauter pas dessus les batteries russes -il y en eut quelques uns tout de même- lui plante sa lance dans le corps. Vickers peut alors rendre son âme à Dieu.

    Le poème déroulèdien d’Alfred Lord Tennyson The Charge of the Light Brigade est ici omniprésent. Et le film nous invite à rendre hommage à ceux qui ont tué Surat Khan…

Le film de Tony Richardson La charge de la brigade légère (1968) est d’une tout autre facture.  


“La captive aux yeux clairs”, film de Howard Hawks, 1952.

publié le 15 juin 2019 à 01:36 par Jean-Pierre Rissoan

publié le 8 mai 2012 à 12:20 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 31 janv. 2019 à 16:43 ]

    L’Institut Lumière de Lyon a programmé pour la période d’avril-mai 2012, La captive aux yeux clairs (The Big Sky) de Howard Hawks.

    Il présente le film de la manière suivante : « la fille d’un chef indien provoque la rivalité entre deux amis aventuriers … Un chef-d’œuvre de Hawks, d’une simplicité et d’une beauté admirables, un grand film sur l’amitié masculine et le désir. ».

    C’est d’abord selon moi un beau western, au sens premier c’est-à-dire un film qui a pour cadre le Far West, « l’extrême-occident » comme on ne dit pas [1]. Sans tout dévoiler, disons que le scénario raconte les aventures d’un pionnier qui, sur son bateau le Mandan, remonte à partir de St-Louis, l’affluent du Mississippi, le Missouri. L’action se déroule en 1832. Le pionnier s’appelle Jourdonnais, nom à connotation française mais n’est-ce-pas le cas de Saint-Louis également ? Le cadre géographique choisi est celui de l’ancienne Louisiane française qui intégrait tout le bassin-versant du Missouri-Mississippi jusqu’au haut des Montagnes Rocheuses. Louisiane vendue pour une bouchée de pain par Bonaparte. Jourdonnais parle français dans le film original.

    Il fallait à Jourdonnais un équipage. Le trappeur Deakins (Kirk Douglas) et son nouveau copain Boone Caudill fuient les prisons de St-Louis et partent à l’aventure qui leur est proposée par l‘oncle de Boone, un vieil aventurier qui, lui, a tout connu. Tout cela renvoie à l’analyse que fait H. Arendt sur la nature sociale de ceux qui ont conquis l’Amérique. Mais, ici, nos deux protagonistes sont de bons bougres. Les aléas du voyage font que l’on découvre à bord du bateau la présence d’une femme - épreuve redoutable pour le capitaine Jourdonnais qui voulait dissimuler sa présence, sachant bien que dans cet univers masculin clos cette présence ouvrira une compétition qui peut être fatale à son expédition. Cette femme est une indienne, aux yeux bleus -d’où le titre français du film- belle et mystérieuse. L’amitié de Daekins et Caudill est exposée à ce risque car on se doute que nos deux stars hollywoodiennes ne vont pas être insensibles aux charmes de Teal Eye (Yeux bleus).

    Film d’aventure, La captive aux yeux clairs raconte la remontée du Missouri. Jourdonnais veut commercer avec une tribu indienne des Rocheuses, tribu de chasseurs qui vendent des peaux de bête recherchées. Si l’expédition réussie, la fortune à vie est assurée non seulement pour Jourdonnais mais pour tout l’équipage. H. Hawks reprend le célébrissime scénario du roman de Joseph Conrad Heart of Darkness, titre original du roman « Au cœur des ténèbres ». Nul n’ignore plus que ce scénario a fourni la trame à Apocalypse Now. Mais, historiquement, il semble bien que ce soit Hawks et son scénariste qui ont eu les premiers l’idée de porter à l’écran cette trouvaille [2]. Un autre film utilise les mêmes ressorts dramatiques : Aguirre ou la colère de Dieu. Mais dans ce cas, le radeau descend le fleuve amazonien pour aller aux devants de multiples dangers au lieu de le remonter comme dans le roman africain de Conrad.

    Donc tout y passe et l’atmosphère dramatique est à chaque fois bien rendue : au fur et à mesure que le Mandan progresse les ennuis se multiplient. Remonter un fleuve de montagne c’est forcément rencontrer des rapides tumultueux et le bateau s’échoue sur la rive, c’est rencontrer des Indiens hostiles - les Crows- qui se cachent derrière les arbres et courent aussi vite que le bateau qui peine à vaincre le courant contraire. Ces Indiens sont hostiles car ils sont, en réalité, stipendiés par une compagnie opposée à l’expédition de Jourdonnais. La Compagnie des Fourrures va tout entreprendre pour faire échouer l’entreprise. Et comme elle est constituée de bandits, on imagine ses méthodes. Mais encore une fois, la conquête de l’Ouest américain ne fut pas le fait de braves gens munis de leur seule Bible. Donc le bateau progresse lentement à travers moult difficultés haletantes et, enfin, il arrive à son Eden, son paradis, son Canaan. Fortune sera faite (et fête aussi, bien sûr).

    Je n’évoque pas la fin du film sur le qui des deux héros aura l’amour de la belle indienne. Laissons le suspense à ceux qui n’ont pas vu le film.  

    Les Yankees ont pris très au sérieux la « quête du bonheur ». Avec La captive aux yeux clairs nous avons sous les yeux une version soft de cette quête : L’action se déroule dans les années 1840’. Les luttes décisives contre les Indiens des Grandes Plaines sont encore loin. Le capitaine Jourdonnais réussit dans son entreprise d’aller chercher peaux et fourrures chez les Indiens Pieds-Noirs de la haute vallée du Missouri. Il en revient très riche, lui et tout l’équipage [3]. « Oui, mais vous aussi. Tout le monde est riche » dit-il. Que feras-tu de cet argent lui demande-t-on. « Ah ! Ça…Je n’avais jamais pensé que je serais riche. Et voilà ! J’achèterai une maison à ma femme. Les aventures, c’est fini, je reste à la maison avec ma femme. Puis, j’achèterai des habits pour elle et pour moi. Et je me promènerai dans la rue, en fumant un gros cigare. Tout le monde saura que je suis riche. Et on dira « ah ! Mr Jourdonnais, comment allez-vous ? Très bien, mon vieux, merci ». Je leur offrirai un cigare. Peut-être… Mon bonheur est là ».

    Ce film dont la réputation n’est plus à faire retrace l’esprit pionnier : Plus on pénètre les Rocheuses plus les dangers se multiplient. Mais on n’a rien sans rien. Et, au bout des efforts et sacrifices, on obtient le bonheur. Au fond, ce film est la présentation concrète de l’idéologie de la quête du bonheur.

    Et pour le brave Jourdonnais, le bonheur c’est l’argent.

 

P.S. Le film est une commande de Howard Hughes, le directeur de la RKO, troisième studio américain qui se trouve alors en difficulté. Le producteur veut réitérer la réussite de La Rivière rouge avec une nouveau fait historique de la conquête de l'ouest porté pour la première fois à l'écran. Si le film démarre très bien dans les salles, la RKO décide soudain d'en couper douze minutes pour pouvoir placer plus de séances. Une décision qui entraîne une défection du public et fait de The Big Sky un nouvel échec commercial qui précipite le déclin du studio. Source : encyclopédie Wikipaedia.

Moralité : la recherche effrénée du profit peut donc nuire au bonheur



[1] Alors que l’usage a accepté Far-East et Extrême-Orient.

[2] Le scénario s’appuie sur le roman « Teal eye » (1947) de A.B. Guthrie qui connaissait certainement l’œuvre de Conrad.

[3] N.B. : les dialogues qui suivent sont la retranscription exacte - effectuée par mes soins- de scènes de la version longue du film.

Lawrence d’Arabie de David Lean (1962) avec Peter O’Toole

publié le 15 juin 2019 à 01:26 par Jean-Pierre Rissoan

    publié le 25 juil. 2012 à 18:05 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 30 oct. 2017 à 14:17 ]


    L’Institut Lumière de Lyon programme Lawrence d’Arabie pour la rentrée. Sur écran géant, le film qui se déroule pour l’essentiel dans le désert donnera toute sa mesure. Les auteurs nous offrent avec raison des plans prolongés sur la géomorphologie d’un pays aride mais aussi sur le ciel de la nuit ou encore les levers de soleil et le terrible zénith où l’on ne peut pas dire autre chose que le soleil écrase tout.

    

Soleil de mort car l’eau est nulle part et les bédouins doivent impérativement calquer leurs étapes sur la physiologie de leurs chameaux. Les rares puits sont des propriétés privées et le propriétaire -chef de tribu- se donne le droit de vie ou de mort sur l’aventurier qui oserait s’abreuver sans son autorisation. Le film commence d’ailleurs par une séquence relative à cette "justice" expéditive. Lawrence, officier de l’armée britannique, envoyé en mission par le Service des affaires arabes auprès de l’émir Fayçal est surpris par cet assassinat mais la réalité médiévale surgit de toute part. Les bédouins sont terrorisés par des avions turcs qui les mitraillent et s’éparpillent dans la débandade. L’un d’eux, par dignité, leur demande de "riposter" et charge l’épée à la main ces engins qui volent dans le ciel alors que son cheval reste les sabots dans le sable.

  



     Je parle de "Moyen Age" : c’est l’expression utilisée par l’auteur de l’article "Arabie saoudite" de l’ Encyclopaedia Universalis (1975), "introduire des changements dans une société figée à l’heure du Moyen Age". Et à quoi ressemble l’Arabie des bédouins au Moyen Age ?

« La vie au Bédouin est pauvre, sa nourriture insuffisante, ses biens matériels peu nombreux. Il meurt souvent de faim au sens littéral des mots. On comprend dès lors qu'il ait souvent recours au brigandage. Les razzias entre clans sont la règle el n'ont rien de déshonorant.

« La société bédouine est fragmentée en multiples sociétés économiques qu'on appelle des clans ou des sous-tribus. Les tribus sont des groupes de clans, plus ou moins artificiels, dont les relations étroites sont exprimées par des généalogies fictives. Parfois une tribu parvient à imposer sa suprématie à d'autres, mais en général de façon peu durable les vrais États de l'Arabie déserte ont été, le plus souvent, imposés de l'extérieur. Ainsi le royaume de Kinda protégé par les Sudarabiques. Des clans et des individus s'enrichissent par la razzia, le commerce, le prélèvement de prestations sur commerçants et agriculteurs, parfois sur d'autres nomades. Ils ont pu réduire des captifs en esclavage ou acheter des esclaves.


Mais les conditions de la vie arabe se prêtent mal à l'assujettissement permanent d’une classe. Les affranchissements étaient fréquents, laissant subsister un lien de « clientèle »[1].

    Le film donne à voir cette lutte des tribus entre elles, notamment entre les Harith et les Howeltat, cette dernière étant dirigée par Auda Abu Tayl (interprété par Antony Quinn, magistral comme toujours) qui contribuera à la création du royaume indépendant - mais éphémère- du Hedjaz [2]. La séance finale qui rend compte de la tenue du Conseil national arabe, dans Damas conquise sur les Turcs, est (involontairement ?) cocasse, avec des chefs qui montent sur les tables pour aller attraper celui qui dit le contraire de ce qu’il vient de dire. Avec un héritage pareil et le respect du traditionalisme religieux le plus fondamentaliste, on comprend que la démocratie soit difficile à mettre en place…

    Le film est un film de guerre : il s’agit du front d’Asie occidentale[3] de la 1ère guerre mondiale qui voit s’opposer les Anglais présents en Égypte et les Turcs alliés des Allemands qui possèdent -juridiquement- alors toute la péninsule arabique : c’est l’empire ottoman. En 1916, le 5 juin, Hussein ben Ali, chérif de La Mecque, famille des hachémites, de la tribu des Harith, se dresse contre les Turcs qui méprisaient et maltraitaient les Arabes. Ce faisant, il devient l’allié objectif des Anglais. La lutte armée est menée par son fils, l’émir Fayçal (1883-1933). Mais le film est centré sur l’action de Lawrence qui connaît bien la région pour y avoir travaillé avant la guerre, qui pratique la langue arabe et qui est chargé de tenter une coordination entre ce qui doit devenir une alliance en bonne et due forme. Lawrence est vite partagé entre son devoir de sujet de sa Majesté et son attirance pour le désert et ceux qui y vivent. Au point qu’il revêt le vêtement arabe, blanc brodé d’or -et le blond Peter O’Toole avec ses yeux bleus fascinants y est comme un lion superbe et généreux-. C’est d’ailleurs lui qui préside la séance du Conseil national arabe

    La domination turque s’est concrétisée par la construction d’une voie de chemin de fer entre Médine et Damas. http://fr.wikipedia.org/wiki/Chemin_de_fer_du_Hedjaz Cette voie ferrée est une aubaine pour David Lean et ses scénaristes. L’attaque d’un train stoppé brutalement par une opportune explosion de mines, avec déraillement des wagons, riposte des mitrailleuses, assaut des attaquants dissimulés derrière un obstacle naturel ou aménagé, tout cela est digne d’un bon western. Là ce sont les bédouins qui se cachent derrière les dunes du sable surabondant, Lawrence qui fait sauter ces pétards -il s’était spécialisé dans les explosifs-, les fusils fournis pas les Anglais qui font donner la poudre et finalement, les bédouins se livrent à leur sport préféré : la razzia. Tout y passe et les passagers du train sont non seulement morts mais dépouillés.

    La fin de la 1ère partie du film (qui dure 3h 30mn..) est dominée par la prise du port d’ Aqaba. Fait d’armes authentique. Aqaba est un port de la Mer Rouge (au fond de l’antenne d’escargot droite) qui donne accès à ce qui est aujourd’hui port -et le seul- de la Jordanie, voie de ravitaillement importante. Les Turcs l’ont fortifié et équipé de batteries de canons lourds. La marine anglaise ne peut y accoster. Côté terre, Aqaba a pour arrière-pays un hyper-désert, infranchissable, un four. A tel point que les Turcs n’ont rien aménagé, estimant impossible un assaut par voie de terre. Les canons sont fixes et ne peuvent être retournés. Lawrence, homme qui écrit son destin, réussit à convaincre le chérif de Fayçal (Omar Sharif, magnifique et expressif dans ses doutes qui naissent en lui lorsqu’il s’éveille à la politique) et Auda Abu Tayl à tenter l’exploit. Il l’entreprend sans en référer à ses supérieurs et en tenue d’émir. Et il réussit ! Son aura devient dès lors immense chez les bédouins. D’autant que tous les ravitaillements que les Anglais vont fournir passent par lui et, pour les Arabes, c’est Lawrence qui les donne, c’est une corne d’abondance mieux, la Providence.

 

« Je me bats comme Clausewitz et vous comme Saxe… ! »

    Dans ce film hollywoodien destiné au grand public, ne voilà-t-il pas un dialogue de (très) haute tenue ? C’est assez rare pour être souligné. Clausewitz est un officier allemand qui combattit Napoléon Ier. Il a écrit un célébrissime « De la guerre… » et l’on connaît son adage « La guerre n'est qu'un prolongement de la politique par d'autres moyens ». Maurice de Saxe, maréchal de France, a écrit dans les années 1730, un ouvrage sur la guerre et la tactique, qu’il intitule bizarrement Mes Rêveries. En substance, là où Clausewitz préconise une guerre totale visant l’ennemi au cœur avec le maximum de moyens, Saxe pense qu’il est possible de manœuvrer, de louvoyer, il écrit : «Je ne suis cependant point pour les batailles, surtout au commencement d’une guerre, et je suis persuadé qu’un habile général peut la faire toute sa vie sans s’y voir obligé». C’est le général Allenby qui se bat comme Clausewitz, concentrant ses tirs d’artillerie sur des cités stratégiques, etc... Alors que Lawrence est l’instigateur, nécessité oblige, d’une guerre de guérilla. Avec ses bédouins, courageux mais démunis face à l’armée turque formée à l’allemande et équipée, il ne peut entreprendre des batailles rangées, sauf en automne 1918. Il harcèle, il sabote, coupe les voies de ravitaillement et ainsi de suite. Son ingéniosité est telle qu’il ne détruit pas la voie ferrée Médine - Damas. Il faut que les Turcs, malgré les attentats dont elle est l’objet, y voient encore quelque utilité. Il s’en explique :

"…. Considérant les milliers de Turcs enfermés à Médine, mangeant les chameaux qui auraient dû les porter à La Mecque et qu’ils étaient incapables d’emmener paître alentour, Lawrence pousse la réflexion jusqu’à son terme : « (à Médine, JPR), immobiles, (les Turcs) étaient inoffensifs ; faits prisonniers, il faudrait les nourrir et les garder en Égypte ; repoussés vers le nord en Syrie, ils rejoindraient le gros de leurs forces qui bloquaient les Britanniques dans le Sinaï. À tout point de vue, ils étaient mieux là où ils étaient, et de plus, ils attachaient du prix à Médine et tenaient à la conserver. Qu’ils la conservent ! »[4]

C’est là un bel exemple de non-guerre qui neutralise des milliers d’ennemis.

 

La lutte finale







La carte ci-jointe montre la participation de Lawrence et de ses colonnes de bédouins à l’assaut final sur Damas. A l’ouest, Allenby longe ce qu’on appelle aujourd’hui la bande de Gaza, traverse la Palestine puis franchit le Golan pour déboucher sur Damas. A l’est, l’armée de l’émir Fayçal et les bédouins de Lawrence traversent la Transjordanie, rive gauche du Jourdain. Le film adopte la thèse, discutée par les historiens, selon laquelle Lawrence a à cœur d’arriver à Damas AVANT l’armée anglaise. Il veut que les Arabes d’ Hussein soient gratifiés de la victoire. Il a, en effet, appris l’existence des accords Sykes-Picot. De quoi s’agit-il ?
















    C’est une magouille internationale, l’aspect le plus crû de la diplomatie secrète. Anglais et Français envisagent de dépecer l’empire ottoman. On n’a pas fait la 1ère guerre mondiale parce qu’on était mécontent de l’assassinat de l’archiduc Ferdinand à Sarajevo ! Ce fut une guerre impérialiste. "On croit mourir pour la patrie et on meurt pour des industriels" (Anatole France). Cette zone est névralgique au double point de vue des transports, avec le canal de Suez visible dans le film, et surtout avec le pétrole dont le nom, en revanche, n’est jamais prononcé.

    Les Anglais qui étaient présents en Égypte mais aussi au Koweït (dès 1899) reniflaient le pétrole un peu partout avec la Shell au nez fin qui s’unira à la Royal Dutch en 1907. Les Français étaient présents économiquement en Syrie [5]. En secret donc, MM. Sykes et Picot élaborèrent un plan de partage du gâteau avec les Russes (encore en guerre du côté allié en 1916) et les Italiens. Au nez et à la barbe des Arabes auxquels on promettait monts et merveilles. (cartes). Lawrence comprend que tout ce qu’on lui a demandé jusqu’à présent n’avait pour but que de faire jouer aux Arabes un rôle de supplétifs et qu’après la domination turque ils auraient la domination anglaise… Pourtant, le Haut Commissaire Britannique d’Égypte, Sir Henri Mac-Mahon avait échangé une correspondance avec Hussein ben Ali.

    Tout cela n’est pas très ragoûtant et si l’on ajoute que les Anglais par la plume de Lord Balfour ont promis aux Juifs (2 novembre 1917) "l’établissement en Palestine d’un Foyer National", on est ici aux sources des problèmes du Proche-Orient.

    Mais le film ne va pas jusque là. Les accords Sykes-Picot sont cependant au cœur d’une séquence intéressante. Il y a là un personnage de fiction, véritable commissaire politique du gouvernement de Londres, Mr. Dryden, qui parcourt tout le film. Voici comment Wikipaedia en anglais en dresse le portrait (c’est moi qui souligne).

Mr. Dryden is a major character in the film Lawrence of Arabia (1962). He is portrayed by veteran actor Claude Rains. He is a diplomat and political leader, the head of the Arab Bureau, who first enlists T. E. Lawrence (Peter O'Toole) for work as a liaison to the Arab Revolt, and manipulates Lawrence and the Arabs to ensure Allied dominion over the post-war Middle East. He is an amalgamation of several historical figures, mainly thought to be the British diplomatic adviser Colonel Sir Mark Sykes and the French diplomat François Georges-Picot, authors of the controversial Sykes-Picot Agreement.

 

    Il est temps de conclure. Peter O’Toole prête sa frêle silhouette à ce personnage d’exception que fut Lawrence qui finit la guerre au grade de colonel, la poitrine bardée de décorations. Le film semble aller vers l’hagiographie mais Lawrence est rabaissé brutalement lorsqu’on le voit couvert de sang - sang et or - parce qu’il s’est vengé d’une humiliation infligée par le bey turc de Dera’ a. On sait que Lawrence qui est mort célibataire à 37 ans sans partenaire féminine connue est toujours l’objet de curiosité plus ou moins saine. Le film passe outre. En 1962, l’Occident a besoin de héros.Et de l'amitié des Arabes après la piteuse expédition de Suez.

 

Voir aussi :

- Histoire de la Palestine contemporaine (1ère partie ; avant 1914- 1945)

- Le Proche-Orient à l'issue de la première guerre mondiale

- Article Wikipaedia "Partitions de la Palestine"

- compulsory : http://www.jolimai.org/?p=381 : Lawrence d’Arabie et Clausewitz par T. Derbent

- "Lawrence et le rêve arabe", brève biographie par Suleiman Mousa, historien jordanien, revue L’Histoire, n°39, année 1981


[1] E.U. (1975), article "Arabie".

[2] Lequel sera conquis par Ibn Saoud en 1925, unification qui est à l’origine de l’Arabie saoudite (1932).

[3] Sur ce front, luttaient également des Français, des Australiens, des Indiens côté anglais et des soldats allemands côté turc.

[4] Cité par T. Derbent (voir les références en bas de l’article). Je n’ignore pas le caractère schématique de mon analyse. C’est pourquoi je renvoie le lecteur intéressé à l’intégralité de l’article de T. Derbent.

[5] Voir par exemple l’article Wikipaedia "expédition française en Syrie (1860-1861)"


« La nuit du chasseur » de Charles Laughton (1955)

publié le 15 juin 2019 à 01:21 par Jean-Pierre Rissoan

publié le 12 sept. 2012 à 00:37 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 27 sept. 2017 à 20:20 ]
     Au programme du festival LUMIÈRE  de Lyon 2012.
   
   

    La Nuit du chasseur est considéré comme l'un des plus grands films de tous les temps. Beaucoup de choses ont été écrites sur ce chef-d’œuvre, quelle peut bien être la valeur ajoutée de l’article que je suis en train d’écrire ?

    Ce film condense toutes les interrogations qu’un progressiste peut avoir à l’égard du monde anglo-saxon.

    Il est une charge formidable contre l’hypocrisie religieuse d’une large proportion de protestants d’outre-Manche et d’outre-Atlantique. On sait que l’argent fut au cœur de la Réforme.

    Le règne de Henri VIII Tudor tout entier se vit qualifier « d’âge du pillage » et « l’évolution religieuse du pays se doubla, il faut bien l’avouer, de menées assez sordides en vue d’un enrichissement personnel par le biais des spoliations religieuses » ; un autre historien affirme que « la dissolution et la suppression des monastères furent une manipulation politique et financière déguisée, au début, en réforme religieuse ». Auparavant, en Allemagne, il en fut de même. Voici l’aveu du roi de Prusse Frédéric II, lui-même très proche de ses sous : « Si l’on veut réduire les causes du progrès de la Réforme à des principes simples, on verra qu’en Allemagne, ce fut l’ouvrage de l’intérêt ». Cette originalité est observée par les contemporains étrangers ; ainsi la reine Christine de Suède (1654) : « Vous autres Anglais êtes des dissimulateurs et des hypocrites (…) je crois qu’il y a en Angleterre beaucoup de gens qui font profession de plus de sainteté qu’ils n’en ont réellement, espérant en tirer profit ». À quoi Guillaume III d’Orange, Hollandais de naissance mais nouveau roi d’Angleterre, fera écho quelques temps plus tard (1689) : « ce pays (…) parle toujours de religion mais en a certainement moins que vous ne sauriez le croire » (à l’électrice de Hanovre). "L’argent est ici souverainement estimé, l’honneur et la vertu peu". Ainsi s’exprima Montesquieu, par ailleurs laudateur des "libertés anglaises".

    Les WASP - white anglo-saxons-protestants - d’Amérique sont les héritiers de cette tradition. Alexis de Tocqueville parle du « peuple le plus civilisé et j’ajouterai le plus avide du globe ». Le sénateur Theodore Frelinghuysen (1787–1862) (New Jersey, Église réformée hollandaise) qui s’opposa à la loi sur le déplacement des Indiens, 1830, notamment par un discours de plus de six heures qui est resté célèbre, vitupéra : « notre insatiable avidité de sangsues qui continue de nous faire hurler "Encore ! Encore ! " » .

    Étrange coïncidence, le film, La nuit du chasseur, est tourné l’année même où la maxime « In God We Trust » à imprimer sur le dollar-papier est approuvée par un acte du Congrès. Mais dès 1864, elle figurait sur la pièce de 2 cents. Religion et argent sont intimement mêlés chez les Anglo-saxons.

  

    Les jeunes lecteurs qui n’auraient pas vu le film ont compris qu’il y est question d’argent. Voici d’ailleurs ce qu’en dit Wikipaedia : « Lors d'un court séjour en prison, le pasteur Harry Powell a comme compagnon de cellule Ben Harper, un homme désespéré qui, pour sauver sa famille, a commis un hold-up et assassiné deux hommes. Powell cherche à faire dire à Harper où se trouvent les 10.000 dollars dérobés, mais celui-ci ne cède pas. Le prêcheur fanatique se rend chez la veuve de Harper, qui a été pendu. Willa Harper ne tarde pas à épouser l'homme d'Église, ne voulant pas voir que ce dernier ne désire qu'une chose : faire avouer à ses enfants, John et Pearl, l'emplacement du magot ».

    C’est en effet un homme d’Église, un pasteur, qui va harceler les deux enfants. C’est un harcèlement criminel avec menaces de mort, utilisation d’un couteau terrorisant, etc… Powell a toute une théorie sur ce couteau : il va jusqu’à citer l’Évangile "je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée" (Mathieu X-34). Son goût par trop visible pour l’argent avait fait s’interroger Ben Harper dans sa cellule et il avait demandé au pasteur quelle était son Église ? Powell répondit avec l’esprit du Malin « je prêche la religion qu’on a échafaudée, le Tout puissant et moi». Autrement dit, il a créé sa propre Congrégation, chose non rare chez les adeptes du dogme du sacerdoce universel mis en avant par Luther. Powell n’a donc que l’Écriture à la bouche, il parle amour mais il ne pense qu’à l’argent. Le début du film a prévenu le spectateur et donné le la en l’occurrence la parole de Jésus (Mathieu VII-15.20) "Gardez-vous des faux prophètes qui viennent à vous vêtus en Brebis mais qui en dedans sont des loups".

    Le pasteur est un serial killer : sa proie préférée est la veuve de fraîche date, la veuve désemparée qui peut facilement succomber à l’écoute de son baratin mielleux. Ce sera le cas de l’épouse de Ben Harper, Willa, un peu sotte et naïve et qui ne s’aperçoit de rien. On découvre à cette occasion que le pasteur a de gros problèmes de sexualité. Déjà, une séquence l’a montré au cinéma visionnant un film exhibant une danseuse court vêtue, ça le dégoûte, sa colère monte ainsi que la pulsion de mort et la lame de son couteau qu’il a fait éjecter de son manche perce sa veste. Ayant épousé Willa, il la repousse méchamment lors de ce qui aurait dû être la nuit de noces : "pour moi, le mariage unit deux esprits devant le Ciel !". Willa va dès lors sombrer dans le mysticisme, elle fera amende honorable devant toute la paroisse, -curieuse séquence où l’on voit son visage encadré par deux torches aux flammes virevoltantes, on dirait une séquence de désenvoûtement-. Elle mourra dans son lit, comme une sainte entourée d’un halo de lumière vive au cœur de la nuit noire.

 

    Fuyant le monstre, les deux enfants montent dans une barque et descendent l’Ohio river. La comparaison avec Moïse dans son berceau sur le Nil est explicite et dite dans les dialogues du film. Le garçon, John Harper, qui tient absolument à respecter la promesse qu’il a faite à son père de ne pas dévoiler la cachette des 10.000 dollars, est interprété par Billy Chapin. Merveilleux casting. L’enfant blond est à l’évidence le WASP qui incarne l’avenir de l’Amérique. Il est White de race pure - son père géniteur est un grand blond aussi (le rôle est interprété par Peter Graves alors âgé de 27 ans) - il est courageux, plein d’initiatives… Certes son père a tué mais nous sommes en pleine crise des années 30' et comme dit Jésus : "On juge l’arbre a ses fruits" (Mathieu VII-15.21) et ayant engendré un si bon fils, le père ne pouvait pas avoir mauvais fond. Néanmoins, avant d’assumer sa vie d’adulte, le fils a besoin de la protection de la brave dame qui a recueilli le John-Moïse dont la barque s’est échouée sur la berge : Rachel Cooper (définitivement incarnée par Lillian Gish). L’affrontement entre Mitchum/Powell versus Gish/Cooper est un moment d’anthologie.

    Rachel est imbibée de l’Écriture sainte comme un buvard. Elle aussi n’a que l’Évangile à la bouche. Quelle différence avec le pasteur ? Ils disent la même chose. Mieux, ils chanteront le même chant, l’un dans le jardin attendant sa proie ; l’autre calfeutrée chez elle, le fusil dans son rocking-chair, comme Ma’ Dalton. La différence vient du cœur. Rachel élève des enfants abandonnés comme une vraie mère. Elle sait -elle le dit- qu’elle est utile en ce monde. Mais, en mettant l’accent sur les œuvres, Laughton ne donne-t-il pas raison aux catholiques plutôt qu’aux protestants pour qui seule compte la foi ? On ne lui en voudra pas : mieux vaut de bonnes œuvres que des paroles qui cachent la soif de remplir son coffre-fort.

 

    La fin du film montre la populace américaine qui brûle ce qu’elle a adoré. Après avoir été subjuguée par le pasteur, la voici qu’elle veut le lyncher : It’s a long way to le royaume de Dieu sur la Terre…

    Mais ce film pose encore une question : cette dénonciation de l’hypocrisie essentielle à nombre de puritains, hypocrisie qui condamne les États-Unis à ne pas diriger le monde, voici précisément un film américain réalisé par un Anglais qui se positionne du bon côté, qui montre la bonté d’une Rachel Cooper. Les États-Unis ne sont-ils pas le pays de ceux qui savent voir le mal qui est en eux et qui justement sont aptes à donner l’exemple ?

 

Pilgrims Fathers et Puritans Fathers 

    Les États-Unis sont un Janus aux deux visages. D’où vient cette ambivalence ? Faut-il établir une distinction entre les Pilgrims Fathers et les Puritans Fathers ? Je pense que oui. C’est E. Ryerson [1] qui donne l’explication, comme par ailleurs l’historien F. Roz[2]. Tout le monde admet qu’il y eut deux colonies très distinctes en Nlle-Angleterre : la colonie de Plymouth et celle de la Massachusetts Bay (Boston - Salem), qui vécurent juxtaposées avant que Plymouth ne fût absorbée par Boston.

La colonie de Plymouth fut créée par les Pères Pèlerins, les Pilgrims Fathers, en 1620. "Pèlerins" parce qu’ils avaient quitté l’Angleterre pour s’installer en Hollande, pays de la liberté religieuse together with the spirit of commerce (p.3) avant de partir, après onze ans, pour le Nouveau Monde via une courte escale à Plymouth. C’est l’épopée bien connue du Mayflower. Une compagnie hollandaise leur avait proposé de s’installer dans la baie de l’Hudson, site de New Amsterdam, en son nom, mais les Pèlerins préférèrent demeurer fidèles à la mère-patrie. Ces hommes avaient appris en Hollande l’esprit de tolérance, ce sont eux qui remercièrent les Indiens, ils étaient fidèles à la Couronne :

    Les débuts de la colonisation furent, en effet, difficiles et la moitié des arrivants périrent du scorbut. Les Anglais ne durent leur salut qu'à l'intervention d’une tribu d’autochtones qui leur offrit de la nourriture, puis leur apprit à pêcher, chasser et cultiver du maïs. Afin de célébrer leur première récolte, à l’automne 1621, le gouverneur de la toute jeune colonie, William Bradford, décréta trois jours d'action de grâce, Three thanksgiving days. Les colons invitèrent alors le chef indien Massasoit et quatre-vingt dix de ses hommes à venir partager leur repas avec dindes sauvages et pigeons en guise de remerciement pour l'aide apportée. Comment expliquer ce paradoxe, scandaleux pour l’esprit, entre ce repas de remerciements fraternel et le génocide qui commence quelques années plus tard, en 1636, avec le début de la Guerre des Pequots, tribu qui sera quasi exterminée ? Comment expliquer ce qui apparaît comme une tricherie, une traitrise, une fourberie, que sais-je ?

"They were honourable and faithful to their treaty engagements with the aborigines as they were in their communications with the Throne » et Ryerson ajoute quelque chose de très important pour la suite de l’histoire des Treize colonies : « it was among the sons and daughters of the Plymouth colony that almost the only loyalty in New England during the American revolution was found".

"En 1628, une autre colonie puritaine, celle du Massachusetts, était fondée à Salem, par John Endicott. (…). Sa capitale, Boston, future métropole de toute la région, est fondée en 1630"[3]. Mais ces puritains-là ne sont pas aussi purs que les précédents. Au-delà des péripéties, disons simplement que les meneurs obtinrent une charte royale pour une compagnie à vocation commerciale et de prosélytisme religieux qui servit en même temps de couverture pour l’exil de puritains persécutés - c’est l’époque des premiers rois Stuart suspects de crypto-catholicisme -.

"It was professedly a religio-commercial undertaking" écrit Ryerson et "the religious aspect of the enterprise was presented under the idea of connecting and civilizing the idolatrous and savage Indian tribes of New England".

    Ces puritains s’administrèrent rapidement en prenant de larges libertés avec la mère-patrie. Les membres du conseil d’administration de la Massachusetts Bay Company résidaient tous en Nlle-Angleterre et au plan religieux, tout lien était rompu avec the Church of England. « Sous le gouvernement de John Endicott, la fidélité à l’idéal puritain atteint les proportions de la plus cruelle intolérance » écrit F. Roz. Quant à l’apport de la "civilisation" aux Indiens idolâtres, il prit, presque immédiatement, la forme de la guerre avec l’usage des méthodes pratiquées en Irlande. Cet état d’esprit explique les cris de joie du révérend Cotton Mather qui célèbre l’anniversaire du massacre du 26 mai 1637 "ce jour-là, il est probable que nous avons envoyé pas moins de six cents âmes pequots en enfer"[4]. Nous sommes loin de la dinde partagée convivialement au premier Thanksgiving !

    La colonie de Plymouth disparut en 1690, absorbée par celle de Boston.

"Si elle eut peu d’importance au point de vue politique, elle exerça, au point de vue religieux et moral, une influence considérable " (ROZ).

    La suite montrera que c’est plutôt les Endicott et les Cotton Mather qui façonnèrent l’Amérique mais il est vrai qu’il y aura toujours un courant fidèle à la tradition des Pilgrims Fathers pour exprimer un autre point de vue, fût-il minoritaire. On aura compris également que les Puritans Fathers sont les ancêtres des futurs Insurgents qui rompront définitivement les liens avec l’Angleterre lors de la guerre d’Indépendance.

    Les Puritains ont maintenu la tradition du Thanksgiving, chaque année les médias français s’empressent de nous le rappeler. Mais ce n’est plus une commémoration de l’accueil humanitaire des Indiens, c’est une fête religieuse qui remercie le Dieu des Américains d’en avoir fait une puissance dominante. Pour les survivants des Natives, les quelques Indiens qui connaissent l’histoire de leurs différentes ethnies, c’est le jour de la catastrophe nationale.

    Pour conclure, Rachel Cooper, Theodore Frelinghuysen et d’autres, bien sûr,mais minoritaires, sont les descendants spirituels des Pilgrims Fathers, des Pères pèlerins. Le pasteur Harry Powell est un épigone dégénéré des Puritans Fathers, des pères puritains, majoritaires depuis longtemps et pour longtemps.

 



[1] "The Loyalists of America and their times", vol. I., 2° edition, 1880, (ré-imprimé en 1970).

[2] Qui écrit par exemple, qu’un "adventurer" vécut assez "pour voir le succès des Pèlerins et des Puritains dans le Massachusetts".

[3] F. ROZ (Institut de France) "Histoire des Etats-Unis", Fayard éditeur, Paris, 1930, nouvelle édition 1938, 486 pages..

[4] Ce massacre est connu sous le nom de Mystic massacre, parce qu’il eut lieu le long de la Mystic River. Les Pequots vivaient dans le Connecticut et ont été anéantis. Pas tout à fait, car H. Zinn nous signale qu’en 1972, un recensement dénombra 21 indiens Pequots dans cet Etat de la Nouvelle-Angleterre. Lire H. Zinn, pp. 20-22.

"Le train sifflera trois fois" (High Noon) avec Gary Cooper (1952)

publié le 14 juin 2019 à 07:20 par Jean-Pierre Rissoan

publié le 28 sept. 2012 à 16:24 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 30 sept. 2016 à 09:15 ]

 

    Ce film est un chef-d’œuvre absolu qui marqua durablement mon enfance : c’est tout dire ! La musique (oscar) du « si toi aussi tu m’abandonnes » et la chute de la croix métallique du sheriff que Gary Cooper laisse choir à ses pieds dans la poussière de la rue avant de quitter ses concitoyens minables sans jeter un œil en arrière, tout cela je le revois et je l’entends de nouveau à chaque fois.

    Je dis quelques mots sur ce film parce que je voulais évoquer le film Rio Bravo - Howard Hawks, 1959- qui est programmé au festival Lumière-2012 de Lyon "Rio bravo" de Howard Hawks (1959). En me documentant, j’ai vu que Rio Bravo était une réplique à High Noon, autre nom du film de Fred Zinnemann. John Wayne, parangon de l’acteur américain défenseur des valeurs de son pays impérialiste, jamais perturbé par le moindre doute, "in his Playboy interview from May 1971, stated he considered High Noon "the most un-American thing I’ve ever seen in my whole life" and went on to say he would never regret having helped blacklist liberal screenwriter Carl Foreman from Hollywood". Ce qui peut se traduire de la manière suivante : "Wayne dans son entretien avec Playboy de mai 1971 déclara qu’il considérait High Noon comme le truc le plus antiaméricain qu’il a jamais vu de toute sa vie et alla jusqu’à dire qu’il ne regrettera jamais d’avoir contribué à faire inscrire le scénariste gauchiste Carl Foreman sur la liste noire d’Hollywood". Foreman devra quitter les États-Unis -comme Dassin, comme Chaplin et d’autres.. - pour poursuivre sa carrière.

    Cette saillie de Wayne s’explique de la manière suivante : le sheriff Will Kane - admirable et définitif [1] Gary Cooper, oscar du meilleur acteur - attend le train de midi qui déposera un truand -Miller- qui vient se venger de lui. Trois compères attendent déjà ce dernier à la gare. Quatre bandits prêts à tout, le sheriff cherche de l’aide. Et alors tout se dérobe sous ses pieds. Sa fraîche épouse - quakeresse et, donc non violente - l’enjoint de renoncer à toute épreuve de force. Son adjoint le laisse tomber, un autre était d’accord mais à condition d’être nombreux, à deux avec le sheriff, ça ne marche plus ! Un bistrot - un saloon ! on est au Far West ! - rempli d’hommes qui chôment le jour du Seigneur- lui fait un accueil d’abord glacial puis ricaneur : le sheriff n’a réussi à convaincre personne ! Beaucoup de consommateurs sont même ravis du retour de Miller [2]. Au temple, Kane interrompt l’office, l’heure est trop grave. Les paroissiens admettent le courage de Kane qui a débarrassé la ville d’un truand, mais on ne veut pas d’ennui, la partie est perdue d’avance, que Kane s’en aille, Miller ne trouvera personne face à lui, il n’y aura donc aucune victime !

    Bref, le peuple est lâche, c’est une débâcle morale, une débandade des valeurs… l’Amérique est bien malade.

    Cette succession de dérobades est d’autant plus dramatique que l’heure d’arrivée du train approche. Les multiples horloges, pendules, balanciers, réveils que l’on voit sans cesse scandent le temps qui passe vite et l’on sait que l’un des traits de génie du scénario du film est de faire correspondre 1 minute de scénario avec 1 minute de temps réel. Sheriff Kane apprend l’arrivée de Miller à 10h37, le train arrivera à High Noon : midi pile. Le spectateur va rester 1h 23 minutes à attendre sur le gril les trois sifflets de la machine à vapeur.  Lorsque Miller est arrivé, il se dirige immédiatement vers le centre-ville. C'est alors le grand rendez-vous qui rend célèbre ces westerns américains, le gunfight final comme disent les cinéphiles : chaque camp se dirige l'un vers l'autre, la tension est au sommet. Les pleutres sont derrière leurs fenêtres : ils attendent, mi-vautour, mi-vaches à traire.


    De l’avis même des persécutés d’ Hollywood - c’est l’époque de la chasse aux sorcières, de la deuxième Red Scare [3], on pourchasse tout ce qui pourrait être communiste - le film, le scénario serait une métaphore de ce qu’ils subissent : la ville lâche, c’est Hollywood qui laisse tomber tous ces/ses artistes qui ont fait la grandeur du cinéma américain dans les années trente et quarante, l’arrivée de Miller, c’est l’irruption de la Commission parlementaire d’enquête (HUAC) qui pourchasse les "Red", faisant fi de tout respect des droits de l’homme, de la liberté de conscience, et le sheriff, c’est l’un des 10 d’ Hollywood, blacklistés, voués au piloris sur la place publique, solitaire mais conscient de ses droits et devoirs.

    Cela peut cependant se retourner comme une crêpe. Si on ignore le contexte de la guerre d’ Hollywood, que voit-on ? Un homme seul, déterminé, sûr de son fait, qui affronte seul l’ennemi et l’élimine. C’est le triomphe de l’action individuelle : c’est le héros qui fait l’histoire comme disait Maurras, pas les masses populaires comme le disaient Marx et les communistes d’ Hollywood. C’était d’ailleurs le film préféré du président Eisenhower et R. Reagan déclara apprécier ce film comme porteur des valeurs de la nation américaine.


    D’ailleurs, cela montre la monstruosité de la chasse aux sorcières : un scénariste communiste était capable de construire des films édifiants pour le bon peuple, ce dernier fût-il méprisable.

 NB. Dans la série "the Sopranos", Tony Soprano -le boss - pose la question : mais où est passé Gary Cooper ? Il s'agit bien de celui de High noon, celui qui se défend seul , fait face seul à l'adversité, celui qui n'a besoin d’aucune aide. Bref, Tony appelle au secours l'Amérique, la vraie. John Wayne était donc bien un imbécile.



[1] « définitif » parce qu’aucun remake qui a été ou qui sera ne pourra jamais égaler cette performance d’acteur : élégance, maitrise de soi, force intérieure mais qui laisse parfois la place -car ce n'est pas une tête-brûlée - à la crainte sinon à la peur. Magnifique.

[2] Il est à noter que Rio Bravo reprendra cette idée d’un saloon majoritairement fréquenté par les ennemis du sheriff.

[3] La première a eu lieu lors des années 1920’ avec l’arrivée des immigrants méditerranéens -donc ni anglo-saxon, ni protestants - (affaire Sacco et Venzetti).

"Rio bravo" de Howard Hawks (1959)

publié le 14 juin 2019 à 06:50 par Jean-Pierre Rissoan

publié le 8 oct. 2012 à 16:45 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 13 sept. 2017 à 12:02 ]

Film programmé au festival Lumière-Lyon 2012.


    Ainsi que je l’ai souligné par ailleurs, "Le train sifflera trois fois" (High Noon) avec Gary Cooper (1952) la critique de Rio bravo est inséparable de celle de High Noon dont le scénario a été écrit par Carl Foreman, blacklisté d’ Hollywood. Il est donc indispensable de s’informer sur ce film avant de lire ce qui suit et qui est relatif à ce film d’ Howard Hawks Rio bravo.


    En termes de cinéma de divertissement, disons-le de suite, Rio bravo est un excellent western qui se laisse voir avec plaisir. Tous les ingrédients sont réunis : le sheriff et sa bande qui veut faire régner l’ordre, le mauvais gars (Nathan Burdette) et sa bande qui veut faire régner sa propre loi, la rousse sulfureuse - une femme libre est rare dans le très masculin Ouest lointain du XIX° siècle américain, les braves gens plus ou moins pleutres qui comptent les coups, la grand’rue sableuse, le saloon, la bagarre finale (gunfight) toujours très attendue avec suspense préalable, etc…

    En réaction au film de Foreman, le sheriff de Rio bravo n’est pas seul. Il a un adjoint (Dean Martin) et le gardien de la prison municipale (Walter Brennan dans le rôle de Stumpy). Si John Wayne est toujours aussi monolithique et inexpressif, Dean Martin -le Dude- interprète un sheriff déchu, ruiné physiquement et mentalement par l’alcool. Quant à Walter Brennan il excelle dans ces rôles de vieillards décalés, claudiquant, un peu fous. Tout cela constitue une équipe de bric et de broc mais c’est une des leçons que le film veut donner : tout le monde peut sauver l’Amérique !

    Le film est, en effet, aussi une histoire de rédemption. Et Dean Martin, du rôle d’alcoolique, est appelé à se muer à celui d’authentique soldat de l’ordre qui retrouve sa joie de vivre et sa voix de crooner que complète harmonieusement l’harmonica. Au début du film, désargenté et assoiffé, il quémande au saloon une pièce de monnaie qu’accepte de lui donner un gars de la bande adverse mais en la jetant dans le crachoir au pied du comptoir... et le Dude s’abaisse à la prendre mais le sheriff veille et donne un coup de pied dans le crachoir… Puis, le Dude traverse une crise morale intense qui lui fait réaliser qu’il n’est qu’un raté, une merde, et que l’alternative est d’en finir ou de se ressaisir. Ce thème de la nouvelle chance donnée à des marginaux constitue la trame de films comme Les douze salopards. C’est en réalité un thème religieux ancien créé, sauf erreur, par Bernard de Cîteaux. Au XII° siècle, ce moine-soldat, initiateur des croisades, pense que les plus criminels des hommes peuvent être sauvés : "Admirez les abîmes de la miséricorde du Seigneur" prêche Bernard, "n'est-ce pas une invention exquise et digne de lui que d'admettre à son service des homicides, des ravisseurs, des adultères, des parjures et tant d'autres criminels et de leur offrir par ce moyen une occasion de salut ? Ayez confiance, pécheurs, Dieu est bon". Dans la pieuse Amérique anti-communiste de la Guerre froide et de John Wayne, cette interprétation salvatrice est…pain béni.

    Ce trio est renforcé progressivement. La « rousse sulfureuse » (Angie Dickinson, aux formes adéquates), une joueuse-tricheuse de poker, tombe amoureuse du sheriff, un homme un vrai. Son rôle n’est pas capital dans la défaite de la bande à Burdette mais enfin, elle s’implique. L’homme d’armes, chargé de veiller à la sécurité d’un ami du sheriff, après avoir refusé d’aider ce dernier, se ravise après l'assassinat de son patron et deviendra même sheriff-adjoint. Même l’hôtelier - il y a toujours un hôtel dans les westerns - prendra part à bagarre finale. Bref, on le constate, à la grande différence de High Noon, film « anti-américain » selon J. Wayne, il y a du monde dans la ville de Rio bravo pour défendre la loi, l’ordre, Dieu et son roi. Pardon, Dieu et l’Amérique élue.


    Rio bravo a une richesse baroque, colorée, costumée. H. Hawks est très à l’aise avec sa caméra pour embrasser des plans larges et filmer des scènes à rebondissements. On peut préférer Le train sifflera trois fois, en noir et blanc, une épure, une stylisation. La finesse absolue.

 

Chimpanzés (Chimpanzee), une production de Disneynature (2012) par L. Sève, philosophe

publié le 14 juin 2019 à 06:49 par Jean-Pierre Rissoan

publié le 23 févr. 2013 à 14:42 par Jean-Pierre Rissoan

Le film de Disney et la primatologie n’ont-ils comme objet que la défense d’espèces en danger ?

Chimpanzés, les grands singes, l’homme et le capitalisme

 

Par Lucien SÈVE, philosophe

 

    Décidément, les grands singes font la une : orangs-outangs à la Géode, double page du Monde sur nos «si proches cousins», et voici Chimpanzés de Disney. On est comblé. Un peu perplexe, aussi.

    S’agit-il d’instruire en émerveillant ? Bien. D’aider au sauvetage d’espèces menacées ? Bravo. Mais en vérité, il y a plus. Depuis des années, on s’efforce de nous mettre une idée en tête : entre les grands singes et nous, la frontière s’efface. Ce Chimpanzés y va carrément. Jadis un évêque disait à un grand singe : «Parle et je te baptise». Disney l’a fait : par la voix du commentateur, nous entendons l’imaginaire langage intérieur (sic) d’un jeune chimpanzé, du coup «baptisé Oscar», comme dit le prospect... Scénario et voix off visent sans cesse à nous le faire conclure nous-mêmes : humain comme un grand singe ! Comme nous, ils ont des outils, transmettent une culture, se font la guerre, et ne trouvent le bonheur que dans l’affection familiale.

    L’histoire touchante dudit Oscar – sa mère est tuée, il va mourir, mais sera sauvé par son «grand-père Teddy», mâle dominant qui l’adopte –, Disney nous l’affirme, c’est une «histoire vraie». Admettons. Le curieux est que c’est à peu de chose près le scénario de Bambi... Mais ici nous ne sommes plus dans le dessin animé, nous sommes dans le film animalier : ce n’est pas Disney qui invente, non, c’est vrai de vrai. Aussi vrai qu’il «s’appelle Oscar», comme il est dit d’entrée...

    Que cherche-t-on, en vérité ? À faire du profit en captivant ? Sans nul doute. Mais ne sous-­estimons pas Disney : tout ça propage une vision du monde qui n’a rien d’innocent. Et qu’on connaît depuis des lustres.

 

La mystification des «propres de l’homme»

    Car elle est au cœur de la bibliographie sur les primates, depuis les observations de Jane Goodall (qui dialoguait avec le public à l’avant-première de Chimpanzés) et des écrits de spécialistes, comme Pascal Picq, jusqu’à d’intarissables repiquages médiatiques. Et que disent-ils, par-delà leurs nuances ?

    Ceci : on a cru expliquer l’immense différence de destin entre Homo sapiens et les grands singes en invoquant des «propres de l’homme», capacités comportementales supposées n’appartenir qu’à l’individu humain : usage d’outils, transmission culturelle, respect de normes, langage... Or, plus nous découvrons la vie sauvage des grands singes, plus nous constatons que rien de cela ne leur est étranger. Les chimpanzés usent d’outils, initient leurs petits, respectent l’autorité des dominants... Conclusion : où sont-ils donc, ces fameux «propres de l’homme» ? Entre ces primates et nous, la frontière est un préjugé. Le film de Disney en rajoute. Un «propre de l’homme» résiste : le langage ; à ses chimpanzés, Disney fait cadeau du langage intérieur et du nom propre, artifice filmique qui à soi seul est scientifiquement disqualifiant. Ce film va tromper les enfants, on l’a vu déjà lors de l’avant-première (l’un d’eux a demandé : «Pourquoi il s’appelle Oscar ?»).

    Montrons bien la mystification. On croyait expliquer l’abîme entre eux et nous par des propres de l’homme individuel, or on n’en trouve guère, donc «la frontière s’efface». L’explication supposée du fait ne tenant pas, le fait s’évanouit ! Cela s’appelle un sophisme. La vraie conclusion, Marx la donnait il y a bien longtemps : ce qui fait de nous les humains que nous sommes devenus, ce n’est pas en effet un propre «inhérent à l’individu pris à part», c’est «l’ensemble des rapports sociaux» (1) enracinés dans une activité que ne pratique absolument aucune espèce animale : la production sociale des moyens de subsistance. Dans un gros livre sur nos origines, Pascal Picq écrit que pour Engels la différence entre les singes et nous «c’est l’outil» (2), formule qu’il a beau jeu d’écarter. Or c’est parfaitement faux, il n’est que de lire : ce que met en relief Engels, comme Marx, c’est le rôle non de l’outil mais du travail – un mot que bien étrangement Pascal Picq ne prononce pas. Ce qui fait frontière entre les grands singes et nous, ce n’est pas une série de propres individuels mais un gigantesque propre social : le cumul historique continu de productions collectives.

    Pourquoi donc la primatologie semble-t-elle ne pas le voir ? C’est qu’elle est dominée par un dogme anglo-saxon : l’individualisme méthodologique, suivant lequel tout fait humain doit s’expliquer à partir de l’individu naturel, à l’exclusion de toute donnée supra individuelle. Voilà l’idéologie dans laquelle baigne le Chimpanzés de Disney, comme tant de films animaliers. L’attention va au côté naturel des choses, certes de première importance. Nous sommes originairement des animaux, grande vérité matérialiste ; les chimpanzés sont nos proches cousins, on le sait depuis Darwin ; et qu’il y ait chez eux des «germes» de comportements comme la confection d’outils, Marx le disait déjà en clair dans le Capital. Mais on laisse dans l’ombre tout l’autre côté, qui est décisif : ce qui a produit le passage d’Homo sapiens au genre humain civilisé, ce n’est pas la nature mais l’histoire sociale.

 

Des chimpanzés au néolibéralisme

    On comprend bien alors les illusions, exploitées partout sans vergogne, que peut susciter la primatologie de terrain : elle incite à comparer terme à terme le chimpanzé et l’homme – où voyez-vous tant de différences ? Or, derrière l’homme individuel, il y a cet invisible qui crève les yeux : le monde humain sans lequel en effet nous ne serions guère autres que les grands singes. Dans Chimpanzés, on nomme sans complexe «marteau» la simple pierre avec laquelle sont cassées des noix. On efface ainsi l’abîme entre un donné naturel grossièrement approprié à son usage par un singe et un outil au fort sens humain du terme, techniquement sophistiqué parce que socialement produit. A-t-on jamais vu un atelier chimpanzé d’écorçage de branchettes pour pêche aux termites ? Est ainsi escamoté tout uniment le propre de l’humanité.

    Or, je n’invente pas, cet individualisme méthodologique est le soubassement majeur de l’idéologie libérale : la société ne serait qu’une somme d’individus aux comportements inscrits dans la nature humaine, laquelle commande un ordre social inchangeable. Voyez Chimpanzés : dans le groupe il y a des dominants et des dominés, et tous ne survivent qu’en pillant le voisin. Ainsi le capitalisme est-il dans l’ordre naturel des choses.

    Mais j’entends déjà l’objection : voilà bien ces marxistes qui veulent tout politiser ; Chimpanzés ne veut être qu’un divertissement, doublé d’une bonne action pour la sauvegarde d’une espèce magnifique. Cela, c’est la vitrine. Derrière, il y a la boutique. La preuve ? Voilà maintenant une bonne décennie que déferle dans tous les médias le thème «entre eux et nous la frontière s’efface», peut-on le nier ? Le film de Disney s’inscrit consciemment dans ce qui est bel et bien une campagne idéologique. Acte généreux en faveur des chimpanzés ? C’est encore la face visible, mais il y en a une autre. Derrière Jane Goodall, scientifique humaniste qui mérite respect même si on discute ses vues, il y a de tout autres profils. Tel Peter Singer, patron américain du Great Ape Project, projet richement financé de faire reconnaître les grands singes comme des «personnes», et qui est aussi idéologue du néolibéralisme acharné. Pour lui, «la vie d’un nouveau-né a moins de valeur que celle d’un cochon, d’un chien ou d’un chimpanzé», aussi a-t-il proposé d’euthanasier les bébés chétifs, ce qui allégerait bien les charges de la Sécurité sociale (3). Est-ce nous qui politisons ? Ce qu’il faut voir par-delà toute naïveté, c’est le terrible double jeu de cette campagne sur la prétendue disparition de frontière. Côté bavard : traiter humainement les grands singes – très bien ; côté muet : traiter bestialement les humains – nous y sommes en plein. Mais dans ces milieux-là, on sait enrober la pilule. Chimpanzés évoque ce que Michel Clouscard appelait le «capitalisme de la séduction»...

    Et quant à sauver les chimpanzés, urgente obligation, que faire ? En accueillir quelques milliers dans des réserves protégées ? C’est mieux que rien. Mais Jane Goodall le dit elle-même : le drame de fond, c’est la déforestation galopante qui détruit leur milieu naturel de vie. Or à quoi tient-elle ? À la pauvreté des peuples concernés, héritage colonial ravivé par la prédation économique de l’Afrique (l’A-fric...), et à l’exploitation forestière sans foi ni loi par des sociétés privées. Est-ce politiser abusivement que nommer la cause ? On ne sauvera pour de bon les grands singes, ce trésor de la nature, qu’en mettant à la raison la sauvagerie planétaire du capital.

 

(1) Je cite ici la 6e des Thèses sur Feuerbach, écrites en 1845.

(2) Aux origines de l’humanité, Fayard, 2001, t. 2, p. 14.

(3) J’ai cité les textes et leurs références dans mon livre Qu’est-ce que la personne humaine ? La Dispute, 2006, p.45-47.

 

 

La porte du paradis de Michael Cimino (1980 - 2012)

publié le 14 juin 2019 à 06:46 par Jean-Pierre Rissoan

publié le 19 mars 2013 à 16:10 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 3 avr. 2017 à 14:37 ]

    Ce film fut classé naguère comme « l’un des plus beaux bides de l’histoire du cinéma », ayant provoqué dit-on une perte de 114 millions de dollars et la chute de la United Artists, producteur du film. Aujourd’hui (mars 2013), l’Institut Lumière de Lyon est fière d’écrire : « Quelques mois après l'inoubliable séance de La Porte du paradis à la Halle Tony Garnier en clôture du festival Lumière (2012), et la venue de Michael Cimino à l'Institut Lumière, nous avons le plaisir de programmer trois séances supplémentaires du film en copie restaurée sous la supervision du cinéaste ». J’étais à la dernière séance, avec Eddy Mitchell bien sûr.

    Sur les vicissitudes du film en tant que produit commercial, (ce qui justifie la datation humoristique 1980 - 2012) on lira l’article de Wiki et celui du site de Télérama : "“La Porte du paradis”, l'épopée maudite de Michael Cimino".

 *

    Le film est inspiré d’un fait réel : "la Johnson county cattle war". Le comté de Johnson appartient au Wyoming ("W" sur la carte ci-dessous)  . Quand la narration débute, le Wyoming n’est encore qu’un territoire, il ne deviendra État fédéré des États-Unis que le 10 juillet 1890. Il adoptera alors un curieux drapeau représentant un bison, drapeau que l’on aperçoit, in fine, quand la cavalerie américaine - Cimino nous fait grâce de la célèbre sonnerie à la trompette[1] - vient à la rescousse des propriétaires et de leurs sbires en danger. La narration de la cattle war s’étire donc sur quelques années.

    C’est un conflit irréductible entre des propriétaires de troupeaux de gros bétail et des immigrants récents -on va les appeler les "néo-pionniers", les éleveurs étant d’anciens pionniers - immigrants récents qui veulent s’installer et cultiver quelques acres de terre, ce qui enlève autant d’espace aux troupeaux des autres (cf. infra, quelques mots sur "la nouvelle immigration"). Le Wyoming est à cheval sur les Rocheuses, à l’ouest- et sur les Grandes plaines à l’Est. http://www.johnsoncountywyoming.org/ Il appartient au bassin versant du Missouri et le héros du film, James Averill (interprété par Kris Kristofferson), arrive de Saint-Louis, confluence avec le Mississippi. La place du Wyoming dans l’espace économique des États-Unis est déjà définitivement fixée. C’est l’époque de la railway mania (Cimino a fait acheminer une locomotive d'époque au fin fond du Montana au prix d'un périple insensé, Télérama dixit) et depuis 1877 les premiers transports frigorifiques sont exploités. En 1875, Gustave Swift avait commencé à acheter du bétail à Chicago pour l'expédier en Nouvelle-Angleterre. Rapidement, cet entrepreneur saisit l'opportunité de transporter de la viande fraîche dans les wagons réfrigérés qui viennent d'être mis au point, depuis Chicago vers les marchés de la côte Est. Son entreprise établit un réseau de bureaux qui lui permit de contrôler la distribution de la viande à travers tous les États-Unis. En 1886, moment de la cattle war donc, Swift & Company employait 1600 salariés et abattait plus de 400.000 têtes de bétail par an (source : wiki). C’est dire qu’il y a de la demande - mot-clé dans les cerveaux anglo-saxons - et les propriétaires de troupeaux se lèchent les babines comme des loups.

    L’espace états-unien s’organise en fonction des distances à la côte Est : le prix du produit doit être inversement proportionnel au coût de la distance d’acheminement. Très éloigné, le Wyoming doit produire une viande peu chère pour compenser le transport jusqu’à New-York via Chicago. Seul l’élevage extensif, le ranching, permet ces bas prix de revient, le bétail n’étant pratiquement pas surveillé et l’herbe est gratuite. C’est la théorie de Von Thünen qui s’applique, tout l’espace agricole des États-Unis s’organise en fonction de la distance à la côte atlantique.

                l’État du Wyoming est le rectangle rouge.

    Mais voilà qu’arrivent des empêcheurs de s’engraisser en rond. Les néo-pionniers. Venus d’Europe de l’Est, ils ne sont pas protestants, ni anglo-saxons. Blancs ? on dirait. Mais White est polysémique. Il veut dire vrai, ici. Non, ces gens-là ne sont pas des WASP. Ils veulent cultiver des terres là où seul l’élevage est économiquement  rentable, ils ne se rendent pas compte qu’ils ne respectent pas la plus exigeante et la plus imparable des lois : la loi du Marché. Ils veulent tuer la poule aux œufs d’or ! Et surtout ils sont pauvres et voleurs. "Je compatis avec les pauvres" dit -dans une tout autre occasion - un certain Conwell, sorti de Yale, pasteur, conférencier, cité par Zinn, "qui sont pourtant bien rares à mériter ma compassion. En effet, compatir avec un homme que Dieu a puni pour ses péchés, c'est agir mal.  N'oublions jamais qu’il n’est pas un seul pauvre en Amérique que sa propre incompétence n’ait pas maintenu dans la pauvreté". Cela est si vrai que bien peu de WASP compatissent. Le mépris des pauvres a une base dogmatique, théologique aux États-Unis : le double décret imaginé par Calvin.

    D’autant plus qu’en volant du bétail pour simplement manger et nourrir leur famille, ces étrangers attentent au sacro-saint droit de propriété. La propriété aux États-Unis ! chez des puritains tous plus ou moins léchés de calvinisme, mais c’est toucher au dogme fondateur de la nation élue ! Cimino met dans la bouche d’un néo-pionnier, gravement blessé à l’œil après s’être battu, une phrase toute simple et bouleversante, "je veux simplement vivre". Il pose gravement un droit élémentaire : le droit à l’existence. C’est Robespierre qui affirma solennellement à la tribune du club des Jacobins que le droit à l’existence prime sur le droit de propriété. Il est vrai que Robespierre était un révolutionnaire, il n’a pas sa place aux USA… Mais c’est une de ces répliques qui ont donné du grain à moudre aux reaganiens de 1980 pour torpiller le film.


    L’association patronale des éleveurs analyse la situation : le Wyoming est saturé, il ne peut plus recevoir de monde (un habitants -1- par km2). "Rentrez chez-vous" balance-t-on à la figure de ces pouilleux quand ils débarquent dans les gares ferroviaires après avoir effectué tout le voyage sur le toit des wagons. Thomas More dans un pamphlet célèbre contre les enclosures qui fermaient les champs aux paysans pauvres, en Angleterre au XVI° siècle, avait écrit "le mouton chasse l’homme". Au Wyoming c’est la vache -sacrée- qui chasse le migrant lequel croyait que l’Amérique serait une porte ouverte sur le paradis. Désespérant dans la justice locale qui inflige des peines légères aux voleurs, les patrons-éleveurs décident de recruter 50 mercenaires, 5$ par jour, 50$ par malfaiteur tué ou pendu. Une black list de 125 noms est établie. Sans autre forme de procès. Justice expéditive. Mais il semble que le président de l’Association joue sur le flou juridique que peut créer le statut de territoire. Une simple lettre de Washington DC lui donne tous les droits. D’autant qu’il appartient à l’establishment : il a eu des oncles ministres, un frère secrétaire d’ État, etc… C’est une affaire d’ État. Et l’ État est au service d’une classe : la sienne. Et la chasse à l’homme commence.

Ci-dessus : A chacun ses idoles..."Great cattle drive" à quelques km du Wyoming.

    James Averill fait savoir au leader des néo-pionniers "ils sont 50, vous êtes 200", c’est un appel à la résistance. Elle aura lieu. Même les femmes s’y mettront. Ces gueux n’ont rien d’autre à perdre que leurs chaînes.

    Cimino met en scène, à un moment de la lutte finale, le groupe des 50 tueurs avec leurs maîtres qui se mettent en cercle autour de débris divers. Les néo-pionniers arrivent avec leurs chariots et dans une exacte réplique des combats entre cow-boys et Indiens, tournent autour des chasseurs/chassés. Les néo-pionniers ont remplacé les Indiens. L’un des patrons, alcoolique pour oublier sa lâcheté, s’exclame : "Mais on ne peut pas faire comme pour les Indiens ! on ne peut pas les tuer tous ! Ils sont trop nombreux ! ". Autre réplique décisive, bien sentie, qui explique la rancœur et l’aigreur des critiques journalistiques de 1980, année où les Reaganiens proclamaient hautement "America is back !"

    A ce niveau, plaçons quelques mots sur le personnage d’Ella Watson, tenancière du bordel de Sweetwater, interprétée par Isabelle Huppert. Isabelle est magnifique, nonobstant je la trouve un peu jeune pour incarner une tenancière de bordel, les westerns américains nous ont peut-être trop habitués à attribuer ce rôle à des artistes plus mûres, plus épaisses… Mais ce n’est pas ce que je voulais dire. Ella en bonne professionnelle, busines is business, ne fait pas le départ au sein de sa clientèle, entre ceux qui relèvent du parti des patrons-éleveurs et ceux qui, néo-pionniers sans le sou, la paient en bétail volé… Ce dernier fait lui vaudra cependant d’être black-listée. Le comportement des tueurs l’amène alors à choisir son camp : elle chevauchera aux côtés des néo-pionniers pour assaillir les éleveurs. Cimino veut sans doute montrer que - loin d’être définitivement condamnée par le péché originel - toute personne peut connaître une rédemption, en rejoignant un combat libérateur ou, tout simplement en adoptant une attitude conforme à l’honneur. On pense à Boule de suif, de Maupassant. Mais aussi au personnage de Rose, dans le Juge et l’assassin, également interprété par Isabelle Huppert.

    Cela fait de Cimino un optimiste quant à la nature humaine, aux antipodes des pessimistes du double décret. Autre argument pour les reaganiens de 1980 pour massacrer le film.   

    L’article de Télérama que j’ai évoqué plus haut analyse plus finement que je ne pourrais le faire, les rapports amoureux et sentimentaux au sein du trio Ella / Averill / Nate Champion (interprété par Christopher Walken). Je vous y renvoie.

     Un bémol ?

    Ce film est absolument superbe et à voir absolument sur grand écran. C’est un western et les paysages du Wyoming sont tels qu’ils ont suscité la création du premier parc naturel au monde (1872). Cimino s’en régale. Mais la reconstitution des intérieurs est également remarquable. Quel respect du spectateur ! L’effet est immédiat. Et quelle mise en scène. La fête des néo-pionniers dans la salle du Heaven’s gate où tous glissent sur le parquet comme des patineurs sur la glace, est un modèle. Je suis sûr que Berri s’en est inspiré pour la fêté des mineurs dans son Germinal. Cimino a fait travailler "comme des forcenés, tous les protagonistes, pour lesquels une école d'équitation (a été) ouverte et des ateliers (ont été) créés pour toutes les disciplines de l'époque, de la valse au patinage à roulettes" (Télérama). De même, la grande séquence du début du film -lequel dure 3h20mn- qui montre la cérémonie et la fête de remise des diplômes à la promotion 1870 du Harvard college est impressionnante.

    C’est là où personnellement, je place un bémol. Deux personnages du film sortent gradués d’Harvard dont Averill que l’on retrouve, vingt ans plus tard, marshal de Sweetwater, chef-lieu du comté de Johnson. On comprend bien que c’est l’élite américaine des grandes universités qui est représentée, ici, l’élite WASP, fille de la classe dominante qui prendra la relève de ses pères. Cimino veut-il signifier que même au fin fond du Wyoming, on retrouvera la patte de cette élite de la côte Est via le personnage du président de l’Association des éleveurs dont j’ai dit la pesanteur sociologique et via le patron alcoolique, qui lui aussi sort d’Harvard et fut le grand copain de James Averill ? Faut-il comprendre que Harvard, université réformée qui opta pour Arminius dans le grand débat du synode de Dordrecht, et donc rejeta le double décret, est favorable au libre arbitre et rejette l'exclusion des plus pauvres qui doivent avoir leur chance ?

    James Averill - quelle prestance, quelle prestation de Kris Kristofferson ! - est un WASP qui veut faire respecter la loi, ce qui est une manière de protéger les néo-pionniers de l’agressivité des éleveurs, on sent que cette violence le dérange, pire lorsqu’il apprend que Ella, son amante, est black-listée, pire encore lorsqu’il constate le viol collectif dont elle est victime. Certes, il invite les néo-pionniers à ne pas se laisser faire, mais enfin, on aurait aimé qu’il s’engageât plus à fond encore, qu’il se conduisît comme un Robin des bois, voire comme un Zorro, marshal neutre le jour, défenseur de la veuve et de l’orphelin la nuit. Au lieu de cela, il reste dans son costume trois-pièces, en retrait, toujours avec sa chemise blanche impeccable [2]. On n’arrive pas à s’identifier à quelqu’un dont on aurait voulu qu’il fût un lion superbe et généreux. Mais un ancien de Harvard peut-il s’engager dans la révolution ? Il a compati, certes, il est passé au travers de l’épreuve. On le retrouve treize ans plus tard sur son yacht, au large du Rhode Island en Nlle-Angleterre. Toujours tiré à quatre épingles.    

 

    La nouvelle immigration, la fin de la frontière, la fin de l’esprit pionnier…

    En 1862, fut votée la loi du Homestead. Cette loi visait à faciliter l’accession à la propriété du pionnier, défricheur de l’Ouest, pour une somme de $ 200. "Tout homme a droit à une portion naturelle du sol. Le droit à posséder la terre est aussi sacré que la vie" déclare Van Buren [3]. "Je suis en faveur du lotissement - homestead, JPR - des terres vides en petites parcelles, de façon à donner à chacun un foyer" annonce Lincoln en signant le texte de loi. Lincoln se trompe : ces terres ne sont pas vides. Van Buren se trompe aussi : pour les Indiens la terre est propriété collective. Mais le rail et les immigrants s’imposeront irrémédiablement. Le Chicago, Milwaukee & St-Paul RR ainsi que le Burlington RR (Illinois) installent des agences de recrutement à la source : en Grande-Bretagne. Le voyage transatlantique des futurs pionniers est pris en charge par les compagnies. A New York, les immigrants sont réceptionnés et dirigés vers Chicago d’où "ils partaient pour leur destination respective" - Sweetwater, dans le film de Cimino - c’est-à-dire le lot de terre que la compagnie de chemin de fer leur rétrocédait moyennant finance alors qu’elle avait reçu la terre gratuitement [4]. "Le Far West est enfant du chemin de fer" écrit C. Fohlen. Et le chemin de fer est le produit des Nordistes, des WASP.

    Mais la loi du Homestead n'apporta pas la sécurité à l'Est par le simple déplacement de populations vers l'Ouest. Le mécontentement était bien trop important pour être aussi aisément contenu. "Les décennies qui suivirent le vote de la loi - 1860/1890 - furent marquées au contraire par les plus importants et les plus durs conflits sociaux que les États-Unis aient connus jusqu'alors". Cette loi ne réussit pas non plus à ramener le calme dans les  régions agricoles de l'Ouest. "Les terres vierges ont disparu. Le moindre demi-hectare de terre cultivable disponible appartient désormais aux entrepreneurs ou aux intérêts privés". Les néo-pionniers découvrent vite que toutes les terres situées à moins de cinquante kilomètres de la voie ferrée sont déjà aux mains des spéculateurs. Dans le film, les néo-pionniers attendent désespérément leur titre de propriété.

    L’immigration est le grand phénomène démographique de cette période de l’histoire américaine. En 1870, 40% de la population du Wyoming n’était pas née dans ce territoire. De 1881 à 1890 (on sait que les recensements aux États-Unis sont décennaux), l’Union accueille 5 millions 246000 migrants. Et c’est à l’approche de 1890 et "les Américains verront bien dans 1890 une année tournante" écrit l’historien Émile Tersen [5] qu’arrive la nouvelle immigration. Jusque là, les États-Unis, avides de main-d’œuvre avaient montré le plus grand libéralisme. Leur confiance, un peu sommaire, s’était exprimée par la théorie du creuset ou melting-pot : "Nous avalons tout ce qui se présente et nous le convertissons en notre chair, en notre sang". La définition - un peu humoristique - que devait donner A. Siegfried restait alors valable : "l'Américain est à base britannique, mâtiné de germano-scandinave et d'irlandais, et saupoudré de juif". Mais il n'en va plus de même. Les nouveaux venus sont absolument disparates (Hongrois, Tchèques, Slovaques, Italiens, Russes, Polonais, Juifs polonais..), et il n'y a pas, entre eux, de liens d'unité sérieux. Ils sont souvent illettrés. Ils sont infiniment diversifiés quant à la langue, la religion et même la mentalité. Venus très misérables, dépourvus, pour le plus grand nombre, d'un métier qualifié, ils s'entassent dans les grandes villes de l'Est, et y forment un sous- prolétariat, à moins qu'ils ne glissent vers le vagabondage et la délinquance. Le vol de bétail est un délit.

    Émile Tersen apporte un autre élément structurant de la société américaine : "Avec les approches de la fin du XIXe siècle, c'est la "fin de la frontière" qui se réalise : c'est-à-dire de cette ligne mouvante toujours reportée en avant par les colons. L’Est et l'Ouest se rejoignent. Un type humain qui devait ses caractères à cette mobilité, le pionnier, et qui avait si fortement contribué au façonnement de la nation américaine, tend à s'oblitérer puis à disparaître. Ceux qu'habite encore l'esprit d'aventure le développeront dans les grandes villes, et dans des conditions souvent déplorables. La fin de l'esprit pionnier correspond avec les débuts du gangstérisme, et ce n'est pas par hasard. Mais, dans l'ensemble, la fin de la frontière entraîne un certain tassement social. Les hommes prennent dans la société une place plus nettement hiérarchisée, plus stable, et c'est un trait qui renforce - caractères spécifiques mis à part - l'aspect européen des États-Unis".

    Cet aspect est visible dans le film. Les patrons-éleveurs se sentent obligés de soumettre les néo-pionniers faute de pouvoir les éloigner plus encore vers l’Ouest. Leur sentiment de saturation de l’espace - qui est en réalité le résultat de l’organisation économique du territoire de l’Union que j’ai évoquée plus haut - fait naître une hiérarchie de classes entre les Blancs. La cattle war est un combat de classes.

    Marx a parlé de l’esclavage aux États-Unis comme étant le "péché originel" de ce pays, Hannah Arendt dit la même chose en parlant de "crime originel". Cela est vrai mais incomplet. Le crime originel qui commence bien avant le problème de l’esclavage est l’extermination des Indiens. Le nouvel Israël élimine les Amalécites, les Cananéens, comme le fit l’Israël de l’Ancien testament. Cette geste fondatrice se poursuit avec la lutte des patrons contre les farmers, contre les ouvriers après le décollage industriel du milieu du XIX° siècle. Dans ce film, Cimino nous rappelle ce troisième péché originel : la lutte des classes qui fut menée aux États-Unis avec un acharnement sans pareil. A cet égard, la lecture du livre d’ Howard ZINN est nécessaire, au sens de « ne peut pas ne pas être » [6].

    Je signale que, dans son histoire du Far West, (Tchou éditeur), J.-L. RIEUPEYROUT consacre quatre pages à cette guerre du bétail. On apprend qu’ Ella et Averill ont été assassinés en 1896 et que l’assaut final eut lieu en 1892. Très intéressant.

 



[1] Immortalisée par la série télévisée américaine des années soixante qui avait pour titre français Rintintin, mais sonnerie que l’on retrouve au début d’Apocalypse now, la brigade d’hélicoptères qui balance la Chevauchée des Walkyries appartient en effet à la cavalerie aéroportée.

[2] Sauf, il est vrai, au moment de l’attaque finale.

[3] Les Indiens ont vécu des siècles en ignorant le droit de propriété de la terre : déficit conceptuel pour les Anglais pour qui cela est impossible à concevoir. On sait qu’avant d’entreprendre le programme Apollo, les Américains se sont posé la question : à qui appartient la Lune ? Pour les Anglo-saxons, la propriété est essentielle à l’objet.

[4] « 40 millions d’hectares (furent) octroyés par le Congrès et le président à différentes compagnies ferroviaires sans qu’elles aient à débourser le moindre dollar », H. ZINN.

[5] Dans son livre « les États-Unis, de la Guerre de Sécession à 1940 », éditions SEDES.

[6] Une histoire populaire des États-Unis, de 1492 à nos jours. Agone éditeur.

Il était une fois…la révolution (S. Leone, 1971)

publié le 14 juin 2019 à 06:44 par Jean-Pierre Rissoan

publié le 27 mars 2013 à 20:44 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 20 nov. 2017 à 11:18 ]

    Avec un titre pareil, ce film devait figurer depuis le début dans ma liste puisque ce site s’intitule « Traditionalisme & Révolution ». En fait, j’ai longtemps hésité car ce film ne m’a jamais plu, j’y ai toujours vu une rigolade, une dénonciation virulente de la geste révolutionnaire. Il vient d’être programmé récemment à la tv, je l’ai donc re-visionné avec papier et stylo, et j’ai trouvé confirmation de mes sentiments passés.

    Le film peut faire passer un bon moment, le dimanche après-midi dans les multiplex de banlieue. C’est sans doute sa vocation. C’est un gros budget, il ya des scènes de guerre bien mises en scène, des trains attaqués, des banques attaquées, des moments d’émotion forts, une histoire d’amitié virile qui se construit, des acteurs prestigieux qui sont à la hauteur -et le doublage français est bon-. Mais, in fine, le message idéologique qu’on veut faire passer est clair : la révolution c’est de la merde, de la violence gratuite et massive, mieux vaut l’éviter. D’ailleurs le film débute par la mise en exergue d’une pensée de Mao Tsé-toung qui se conclut par "la révolution est un acte de violence". Il est vrai que le film est tourné en 1970. Les révolutions citoyennes en cours en Amérique latine, continent de l’action du film au demeurant, démontrent le contraire mais Leone ne pouvait pas le deviner. Nonobstant, cette citation nous indique que ce que nous allons voir c’est une révolution.

    Laquelle ? il est bien difficile de le savoir et celui qui ne sait rien sur la révolution mexicaine n’aura rien appris en sortant de la salle.

    Le cadre historique qui semble avoir été exploité par Leone est le suivant : la révolution mexicaine date de 1911 avec l’arrivée au pouvoir de Madero. Selon les riches bourgeois de la diligence du début du film, Madero a voulu « redistribuer les terres » -ce qui est inexact- pris qu’il était sur sa gauche par les peones -paysans - de Zapata. Heureusement, selon les riches passagers, le général Huerta a remis les « peones à leur place » en établissant une dictature militaire après un coup d’Etat. Cela en 1913, date de l’action du film. Localement, Huerta est représenté par un gouverneur tyrannique. Conformément à la réalité historique, Huerta est allié aux Allemands - qui ont des intérêts économiques au Mexique (on entend subrepticement un dialogue "un Allemand est patron d’une mine d’argent") - et leur aide militaire arrive par le port de Vera Cruz. Le coup d’Etat de Huerta est refusé par d’autres Mexicains et engendre une guerre civile, Pancho Villa restant fidèle à Madero. Parmi les révolutionnaires, on a une organisation dont le mot d’ordre/slogan est « tierra y libertad ». C’est là en principe le mot d’ordre d’une organisation d’extrême-gauche teintée d’anarchisme qui a réellement existé -Wiki donne les détails - et qui agissait pour une réforme agraire, socialement réellement révolutionnaire, le Mexique étant le domaine des latifundia, lointain héritage espagnol. Certains révolutionnaires -dont Zapata, au sud du pays- agissaient également pour ce partage des terres mais ils n’étaient pas adepte d‘une idéologie quelconque, alors qu’un personnage central du film lit un ouvrage de Bakounine, mentor anarchiste. Mais, selon mes sources, la lutte entre les partisans de Huerta et ceux restés fidèles à la mémoire de Madero -il fut assassiné- ne tourne pas du tout autour du thème de la réforme agraire. C’est donc une liberté capricieuse du scénariste.

    Pour alléger le scénario et prendre par la main les spectateurs, la lutte armée se réduit à des Mexicains bien reconnaissables avec leur chapeau national et les soldats germanisés de Huerta -ils ont des voitures blindées et un casque qui rappelle en réalité celui des Anglais en Afrique du sud contre les Boers - mais c’est une guerre civile. La Révolution dévore ses enfants, c’est bien connu. Lien LE VENT SE LEVE…

    Si l’on voit beaucoup de violence, de fusillades, de morts et de cadavres, on ne voit jamais les "révolutionnaires", les vrais, j’entends. Tout tourne autour des deux acteurs principaux : un Irlandais, John Mallory, qui a fuit son pays où il est recherché par les Anglais pour meurtres [1] commis dans le cadre de son action révolutionnaire et qui vient au Mexique chercher des métaux précieux - de l’argent - grâce à son aptitude à manier les bâtons de dynamite. Interprété par James Coburn, excellent. Et un Mexicain, Juan Miranda, ancien peone devenu avec ses six enfants et son père, un bandit de grand chemin, comme on disait sous l’Ancien régime, qui attaque les diligences pour dévaliser les passagers, et qui va jusqu’à violer les belles bourgeoises. Donc pas seulement "un enfoiré de voleurs de poulets" comme dira Mallory dans un coup de gueule. Interprété par Rod Steiger, parfait.

    Ce voleur-violeur ne pense qu’à l’or qu’il idolâtre et sent que Mallory, avec sa dynamite, peut l’aider à dévaliser la banque de la grande ville voisine. Aucun des deux n’est révolutionnaire. Mallory a perdu ses illusions en Irlande parce que son meilleur ami -c’étaient un peu Jules et Jim qui se partageaient l’amour d’une même jeune femme - l’a dénoncé à la police, après torture il est vrai, et parce qu’il a tué cet ami, ce frère, ayant toujours sa mitraillette sur lui. Quant à Miranda, peone, il ne sait pas lire. Il survit. Il se reconnaît comme bandit et un bandit ne fait pas la révolution. La révolution ? Il a eu connaissance de Pancho Villa mais "c’est le plus grand bandit ! et il est devenu général". Historiquement exact. "Et maintenant, il est dans la merde". On ne saura pas pourquoi.

    La première action "révolutionnaire" du film est l’assaut de la banque de Mesaverde. Mallory a finalement rejoint les clandestins de Terria y Libertad et organise avec Juan Miranda l’attaque. Bon moment de cinéma de divertissement. Juan exploite l’ingéniosité de ses gosses et l’efficacité de la dynamite de son acolyte pour pénétrer dans l’établissement. Recherche des coffres-forts, des portes blindées, rien, on descend au sous-sol, on tue trois ou quatre gardiens huertistes. Enfin des portes, un, puis deux, etc… Juan ouvre les portes une à une, des têtes hirsutes et étonnées l’accueillent. Enfin, une vraie, lourde et épaisse porte à faire sauter. John lui a appris les rudiments du dynamitage. Boum… Juan Miranda après la dissipation de l’inévitable nuage de fumée opaque se retrouve sur… la grand’ place de Mesaverde. Il est ridiculisé, grugé. En lieu et place des lingots d’or fin, il a libéré 380 prisonniers politiques. C’était l’objectif mais on ne le lui avait pas dit ! Qu’importe, on le porte en triomphe, c’est un nouveau Libertador ! Mallory lui balance dans un gros éclat de rire : "tu es devenu un grand héros de la Révolution ! " et on entend de partout " Viva Miranda ! ", " Viva Miranda !".

    D’ailleurs, arrêtons-nous sur le choix de ce patronyme "Miranda". Il y eut un personnage historique du nom de Miranda durant la suite d’évènements qu’il est convenu d’appeler "Révolution mexicaine". Sociologiquement, il n’a rien à voir avec le Miranda de S. Leone. Mais l’auteur de l’article wiki utilise pour établir sa monographie les mots suivants : "Excentrique, illuminé, amusant plus que dangereux, personnage comique et emblématique".

    La révolution de Leone est une farce. Au demeurant, toute la séquence de la banque est accompagnée d’une musique grotesque Autre temps fort : l’arrivée de la colonne blindée du colonel Günther Reza (prestation magistrale d’Antoine Saint-John). John et Juan s’installent chacun avec une mitrailleuse à un endroit stratégique qui domine un pont en pierre que la colonne doit emprunter. Évidemment, Mallory a truffé les piles du dit-pont de dynamite. Tout le monde s’en va sauf Mallory et Juan qui reste parce qu’il est persuadé que Mallory va l’emmener ailleurs en lieu sûr. Erreur, l’Irlandais est sérieux : il a mal aux pieds ! donc, il s’arrête. Après un discours démago où il reproche au docteur Villega d’aller se mettre à l’abri. A quoi celui-ci rétorque que tout le monde ne peut pas se battre, "il faut quelqu’un pour organiser». Effectivement, Robespierre a sauvé la patrie par ses directives sans jamais quitter son cabinet de travail sauf pour se rendre à la Convention ou au Club des Jacobins. Mais Leone réalise un film populiste. Bref, quand Reza arrive, Miranda est incapable de mettre en route sa mitrailleuse qui, finalement, démarre toute seule ! encore du grotesque ; Mallory est très efficace, lui, et quand les assaillants sont réfugiés sous le pont, la dynamite fait son office. Du beau travail. Mais où est la révolution ? C’est un coup d’éclat individuel, un exploit de deux individus tueurs qui n’ont aucune foi dans les mobiles de l’action soi-disant révolutionnaire. Mallory le dira : "Je ne crois plus en rien. J’ai fini par ne plus croire qu’en la dynamite". Le peuple est étranger à tout cela.

    Grand moment d’émotion avec la scène de la grotte. Là, Miranda trouve le désastre, le massacre et, pour la première fois semble-t-il, l’émotion et la tristesse. Les hommes de Huerta ont débusqué les peones et les ont exterminés. Crime de guerre. Crime de révolution pour Leone. Miranda déclare qu’il n’avait jamais compté ses enfants. Il constate qu’il en avait six. Mais ce sont six cadavres maintenant. Morts pour quoi ? Pour qui ? Pour quelle cause ? Aucune. Rien. Absurde. Il arrache la croix qu’il porte autour du cou.

    Temps fort également avec l’exécution immédiate, sans jugement, de coupables, par les hommes du colonel Reza. Les hommes sont mis contre un mur et fusillés. L’ordre est donné par Reza lui-même qui est dans un camion avec, à ses côtés, le Dr Villega qui a été torturé et qui a parlé, qui dénonce ses camarades qui sont exterminés sous ses yeux. Flash back. Mallory qui assiste à la scène voit la scène du pub irlandais où s’introduisent la police anglaise et son ami, lequel va le dénoncer et le dénonce effectivement. Les révolutionnaires sont des lâches. Révolution égale trahison. Sauver sa peau plutôt que l’idéal.

    Juan va utiliser deux fois son arme avec la conviction de quelqu’un qui se sent dans son droit. La première fois, lorsque les huertistes sont en grosse difficulté et que le gouverneur de l’État s’enfuit lâchement avec une fortune. Mallory le reconnaît, jette son revolver à Juan en lui faisant comprendre que l’auteur du meurtre de ses enfants, c’est lui, et que Juan peut donc se faire justice. Ce qu’il fait. La seconde fois, lors de la scène finale, lorsque Reza tue Mallory, la seule personne avec laquelle Juan Miranda a encore des liens d’amitié. Il décharge alors tout ce que son fusil-mitrailleur peut contenir de balles. Mais, on le voit, la motivation n’a absolument rien de révolutionnaire. C’est affectif, ce qui a sa légitimité, mais ça n’a rien de révolutionnaire.

    Et le plan-séquence final, c’est un gros plan sur le visage de Miranda qui dit "Et moi, alors ?". Ce qui confirme que c’est un film sentimental et en rien un film politique, même si son orientation idéologique est claire : la révolution, c’est de la rigolade. Miranda n’a plus personne pour aller aux États-Unis, son Eldorado dont le rêve ne l’a jamais abandonné.

    Mallory meurt en disant que le Dr Villega est mort en "héros de la révolution", ce qui lui donne la force de rire une nouvelle fois malgré ses trois balles dans le corps. Villega s’est suicidé, en accomplissant un acte héroïque il est vrai, Mallory lui ayant déclaré qu’il savait tout sur sa délation.

 



[1] En 1913, l’Irlande appartient au Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d‘Irlande.

Le bon, la brute et le truand... Sergio Leone (1966)

publié le 14 juin 2019 à 06:42 par Jean-Pierre Rissoan

publié le 20 août 2013 à 15:40 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 21 juin 2015 à 17:27 ]
   

    Ce film célèbre que l’on a vu trois ou quatre fois, présente un intérêt historique que je voudrais souligner ici. Les trois hommes qui se battent pour la découverte du trésor le font en ignorant presque totalement le formidable enjeu qui se déroule à leur côté : la Guerre civile américaine. Parfaitement je-m’en-foutistes du sort des esclaves et de la suprématie -ou non- des yankees, ils sont rattrapés par la guerre dont ils vivent les horreurs ou plutôt dont ils regardent les horreurs.

    A un moment du scénario, le bon et le truand sont unis contre la brute et ses hommes. La confrontation a lieu comme dans tout bon western dans la rue principale. Cela se passe dans les ruines d’une petite ville entièrement bombardée. Les éclats d’obus trouent la grand-rue et, de la fumée noire, sort la silhouette du truand. Métaphore pour dire que, de l'indicible, sortira un monstre. Il n’y aura pas de rédemption. L’enjeu pour les trois hommes reste la cassette remplie de 200.000 dollars en or, somme dérobée aux sudistes.

    Autre moment fort qui a demandé un gros travail de mise en scène et la participation de centaines de figurants : l’attaque du pont. Il y a là un petit Verdun local : pour les deux états-majors, nordiste et sudiste, ce pont est stratégique. Ainsi en a-t-il été décidé. Il faut le prendre. Il y a donc deux attaques par jour, avec tirs d’artillerie lourde, rafales de mitrailleuse (c’est la guerre de Sécession qui a permit la mise au point de cette nouvelle arme). Les soldats sortent de leurs tranchées - la comparaison avec celles de 1915 est frappante - et la faucheuse fait son travail d’anéantissement. C’est le massacre bi-quotidien. La guerre civile américaine fut en effet particulièrement meurtrière.    En utilisant ce « bon marqueur (sic) que constitue la moyenne des pertes journalières » (S. Audouin-Rouzeau), on peut comparer : la guerre de Sécession a fait 480 morts par jour ; les États-Unis ont perdu 195 morts par jour de 1917 à 1918 (…) et 123/jour de 1941 à 1945. Pour la Grande-Bretagne, pour les deux guerres mondiales, les chiffres sont respectivement de 457/j et 147/j  [1].

    Le capitaine nordiste a cette pensée hétérodoxe : faire sauter le pont et le massacre cessera, mais il n’ose passer à l’acte. Blondin (le bon) et Tuco (le truand) le feront. Oh ! leur geste n’est pas humanitaire… Le problème pour eux est que le coffre aux pièces d’or se trouve côté sudiste. Lorsque le pont aura sauté, les sudistes se replieront et le cimetière au trésor sera libre d’accès. 

.Les camps de concentration

    Les Américains vont innover en créant les camps de concentration pour les prisonniers militaires. Et cela aussi bien au Sud qu’au Nord.

    Les Confédérés entassent les prisonniers nordistes dans plusieurs camps dont un va devenir tristement célèbre : Andersonville (Géorgie), lequel est cité dans le film. C’est un camp avec fils de fer barbelés, guérites, etc.…, conçu pour recevoir 13.000 hommes et qui en contint plus du double avec une "pointe" à 32.000 détenus.

« En quatorze mois, 13.000 soldats auront succombé à la faim, la soif, la maladie, des conditions d’hébergement abominables, buvant l’eau d’un bras de la rivière Sweetwater, pollué par les rejets de la boulangerie située à l’extérieur, en amont, et traversant le camp en un filet d’eau saumâtre dans lequel sont rejetées poubelles, immondices et matières fécales ».

    Le camp est dirigé par le capitaine Wirz qui laisse les prisonniers à la merci de véritables kapos qui font régner leur ordre à l’intérieur du camp. Dans le film, le responsable du camp est soucieux de l’honneur de l’armée du Nord mais, blessé, il doit laisser le commandement de fait à Sentenza, la brute, et au caporal Wallace  (Mario Brega qui a le physique de l’emploi).

« les blessures mal ou pas soignées, les mauvais traitements, les brimades des gardiens, l’arrêt du programme d’échange de prisonniers, mais aussi les luttes intestines entre prisonniers organisés en groupes rivaux érigeant de véritables tribunaux et exerçant une justice sauvage sous l’œil amusé du commandant du camp, le capitaine Wirz –qui favorisera l’érection d’un gibet où sont pendus des prisonniers jugés par d’autres prisonniers – seront responsables pour leur part de centaines de morts »[2].

    Dans son film, Sergio Leone reconstitue l’ambiance terrifiante d’un camp où l’on oblige des détenus à chanter de plus en plus fort pour couvrir les cris d’un prisonnier que l’on torture. Cette scène est inspirée de faits réels, notamment les camps nazis

    Mais le cinéaste a voulu représenter un camp de prisonniers nordiste, il estima, en effet, que l’on parlait trop d’Andersonville et pas assez des camps yankees. Car le crime fut partagé. Le camp de concentration nordiste le plus connu et le pire fut celui de l’État de New York : Elmira [3]. Les conditions y étaient tellement épouvantables que les détenus sudistes le surnommèrent Hellmira (Hell signifiant enfer en anglais). Sur 12.000 prisonniers, près de 3.000 moururent dans les mêmes conditions que ceux d’Andersonville. L’originalité d’Elmira c’est qu’il fut, sous réserve d’inventaire, l’un des premiers zoos humains. L’administration du camp autorisa en effet des mercantis à monter des estrades à l’extérieur des barbelés d’où les visiteurs, moyennant finance bien entendu, pouvaient contempler les souffrances sudistes. Il y a des choses qui ne s’inventent pas. Il n’y a pas de petits profits non plus. Surtout lorsque l’on est prédestinés à devenir riches.

    A la fin du conflit, le capitaine Wirz sera le seul officier sudiste que les Nordistes feront exécuter pour crimes de guerre. Le procès a montré ses actes de violence et de sadisme.

    Si ces morts ne relèvent pas d’une politique délibérée d’extermination, on peut affirmer que la négligence coupable et le mépris invétéré des bourreaux à l’égard de leurs victimes sont responsables. Là encore, on peut s’interroger : pourquoi tant de haine au sein de ce qui était, somme toute, un même peuple. Je ne parle pas ici de la haine à l’égard des Noirs qui relève d’une autre problématique mais de la haine entre WASP : entre white anglo-saxons et protestants… Ces camps restent une tache indélébile dans l’histoire des États-Unis. Histoire honteuse dont on ne parle pas ou peu [4]. Dans son ouvrage célébrissime sur les origines du totalitarisme, Hannah Arendt écrit que « les camps apparaissent pour la première fois au début du (XX°) siècle, pendant la guerre des Boers »[5]. Elle omet ces camps américains. Mais elle écrit son ouvrage en pleine Guerre froide (1951), il n’était sans doute guère opportun de malmener le pays dont elle venait de prendre la citoyenneté.

 

    L’observateur attentif pourra donc constater une bonne mise en scène de la Guerre de Sécession chez S. Leone. Mais attention, ce n’est pas un film de guerre ! Mis aux côtés d’un évènement de l’histoire mondiale, nos trois « héros » ne pensent qu’à leurs pièces d’or. Ils font penser à Thénardier, un misérable, qui fait les poches des morts et blessés sur le champ de bataille de Waterloo. L’histoire aboie, mais la caravane des chiens poursuit son chemin.

    Pessimisme fondamental de Leone que l’on a trouvé déjà dans son "Il était une fois la révolution". Il était une fois…la révolution (S. Leone, 1971)

 




[1] Cf. « la violence de guerre, 1914-1945 », article de S. AUDOUIN-ROUZEAU, éditions COMPLEXE. (Pour la guerre de Sécession, il s’agit d’un calcul personnel).

[2] Roger MARTIN, Dictionnaire iconoclaste des États-Unis, entrée Andersonville. Éditions Le Cherche midi.

[3] Consulter le site www.cityofelmira.net

[4] Sauf inattention de ma part, Bruce CATTON ne parle pas une seule fois des camps dans les six cents pages de son livre « la guerre de Sécession ».

[5] Le système totalitaire, Seuil éditeur, coll. Essais. Réimpression 1995.

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