Une femme en péril (The House on Carroll Street) par Peter Yates (1988).

publié le 3 août 2017 à 05:14 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 26 août 2017 à 03:18 ]

   

Une femme en péril (The House on Carroll Street) est un film américain réalisé par Peter Yates et sorti en 1988. Grâce à Paramount Channel mais aussi à TCM-le meilleur des films américains, nous disposons de la possibilité non-stop de voir des films venus d’outre-Atlantique.


L’action de "Une femme en péril" se déroule au tout début des années cinquante. C’est l’époque dramatique du Maccarthysme où l’Amérique est prise d’une fièvre maladive et voit des communistes partout. Quiconque pense un peu différemment de l’idéologie dominante – on devrait dire de la pensée unique -  est suspecté et peut même passer devant un tribunal ad hoc : la commission des activités anti-américaines (House Un-American Activities Committee : HUAC).  C’est le cas de notre héroïne, Emily Crane, remarquablement interprétée par Kelly Mac Gillis. Emily n’est pas une femme ordinaire, en tout cas le scénario du film lui donne une ampleur extraordinaire. Devant la Commission, dont les séances se déroulent non pas en tête à tête mais devant une cinquantaine de personnes, journalistes, sénateurs des States, etc.… elle a le front de refuser de donner les noms de personnes "suspectes" avec lesquelles elle a eu des contacts, elles auraient signé l’appel de Stockholm. Elle est confrontée à un commissaire particulièrement inquisiteur qui ne la lâche par d’un pouce ; un dénommé Salwen, interprété par Mandy Patinkin, imberbe[1]. Pour ce refus, elle est accusée d’outrage au Congrès des États-Unis. Pas moins. La foudre s’abat sur elle : elle est virée de son emploi à Life, le grand magazine américain, où elle avait un grade important et des perspectives de carrière encore plus importantes, elle est suivie par des flics qui se cachent dans des camionnettes pour la filmer/photographier, elle ne peut guère que trouver un job à $50 par semaine comme liseuse chez une vieille dame. Laquelle vieille dame est elle-même visitée par ces mêmes flics… La totale quoi…

Le scénario connaît un rebondissement lorsqu’ Emily se promène dans le parc de la vieille dame et surprend des conversations animées dans une villa voisine. Un jeune homme y est sur la sellette. Au point qu’Emily va le suivre pour lui porter secours car elle sent quelqu’un de fragile et de menacé. Cela ne fait qu’aggraver les soupçons de la police et de Salwen en particulier qui est aux avant-postes de cette nouvelle affaire.

Téméraire, Emily fourre son nez dans la villa désertée, elle trouve un livre, un exemplaire de Neues Deutschland –organe du PC de l’Allemagne de l’est. Lors d’un rencontre avec le jeune homme, elle est pourchassée et le garçon assassiné d’un coup de couteau dans le ventre. Mais arrive, non pas la cavalerie américaine, mais un troisième larron : l’agent Cochran, l’un des flics chargés de filer Emily qui est perturbé par tout ce qu’il voit et se prend de sympathie pour elle. Il y a dès lors, un jeu à trois : Salwen, Emily, Cochran.

Emily a levé un coin du voile jeté sur une affaire aujourd’hui bien connue : l’importation, à cette époque de naissance de la Guerre froide, d’anciens nazis, savants et chercheurs, qui pourraient bien un jour être très utiles pour les États-Unis, lesquels sont prêts à oublier leur moment d’égarement avec Hitler. Cochran est bouleversé. Lors d’une poursuite spectaculaire dans les charpentes du hall de la gare centrale de Chicago, à l’altitude vertigineuse, Salwen trouve la mort. La filière d’importation est démasquée. Mais Cochran est muté par ses supérieurs et, de New-York, passe dans un bled perdu du Montana…


Le jeu à trois représente la lutte des trois courants qui traversent l’opinion américaine. Emily est l’avant-garde –encore bien minoritaire en 1951-52 – des "libéraux", des "indépendants". A l’inverse, Salwen est le maccarthyste militant, fanatique, prêt à tout pour assurer la suprématie américaine fût-ce au prix des valeurs de la démocratie. Cochran est un honnête homme qui pense que le régime de son pays est bon, en tout cas "le moins mauvais" comme dirait Churchill, et doit être préservé.  


Peter Yates a réalisé, ici, un film très honorable, au sens où il mérite des honneurs. En 1987, date du tournage, la politique mondiale connaît un changement historique ; M. Gorbatchev est au pouvoir depuis trois ans : avec lui, la Guerre froide s’achève. Pour Yates, il est temps de mettre l’horloge du temps américain à l’heure. L’époque où les États-uniens sont blancs comme neige, et les Soviétiques tout noirs (ou tout rouges) est révolue. Il faut dénoncer, fût-ce avec retard, les turpitudes dont ils se sont rendus coupables. Et la chasse aux sorcières, l’accueil des nazis "utiles" quel que soit leurs antécédents sont plutôt accablants. Curieusement, les biographies de Peter Yates n’en font aucunement mention. Mais bon, le courage politique n’est pas la chose du monde la mieux partagée.


PS. La présence de Neues Deutschland s’explique sans doute par le fait que le jeune homme était un émigré de RDA, "réceptionné" par ces allemands ex-nazis qui ont choisi de le faire disparaître pour éviter qu’il n’ébruite l’affaire de ces "passagers clandestins" à la recherche d’une nouvelle identité.   

 

 



[1] Je précise « imberbe » parce que vous verrez sur ses photos que la barbe le change du tout ou tout.

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