THE BIRTH OF A NATION (NATE PARKER, 2016)

publié le 19 déc. 2017 à 09:34 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 31 déc. 2017 à 10:29 ]

Le film s’empare du titre de l’œuvre de D. W. Griffith - sortie en 1915 et résolument raciste - avec la volonté d’en prendre le contre-pied. Le scénario est délibérément extrait d’une page d’histoire du Sud des Etats-Unis : la révolte de 1831 en Virginie. Qui dit "histoire des États-Unis" doit dire Histoire populaire des États-Unis de Howard Zinn. Ce dernier écrit :


"À l'été 1831, la révolte de Nat Turner éclatait dans le comté de Southampton (Virginie), jetant le Sud esclavagiste dans la panique la plus totale. Turner prétendait avoir des visions religieuses. Il rassembla environ soixante-dix esclaves qui allèrent de plantation en plantation, saccageant tout sur leur passage, assassinant une cinquantaine d'hommes, de femmes et d'enfants. Malgré le soutien de quelques sympathisants, ils furent finalement capturés quand les munitions vinrent à manquer. Turner et dix-huit de ses camarades furent pendus. Après cette révolte, on fit tout ce qui était imaginable pour renforcer la sécurité du système esclavagiste".

Dans ce film de et avec Nate Parker, celui-ci joue le rôle de Nat Turner. J’ai apprécié ce film. La dénonciation des crimes contre l’humanité que constitue l’Institution particulière [1] est violente et suscite des larmes, de la haine et volonté de vengeance chez le spectateur. Avec Twelve years a slave [2] et Django Unchained (Django déchaîné au Québec et au Nouveau-Brunswick)DJANGO DECHAINE (Q. TARANTINO, DJANGO UNCHAINED, 2013) on dispose d’excellents outils. Car, après tout, que savions-nous de l’esclavage ? Sinon que ces pauvres gens travaillaient dans les champs de coton dans le Sud des USA au climat subtropical. et qui en rentraient gaiement, en chantant (sic) si l'on en croit les dialogues d'Autant en emporte le vent... En réalité, sous la férule de kapos qui étaient parfois, cela rajoute au mal, des noirs collaborateurs du maître. Avec Nate Parker on apprend – ou l’on ré-apprend – que l’esclave n’est pas un homme (lire ce que j'écris sur "l'insulte suprême" dans Django déchaîné) aux yeux des anglo-saxons pétris de la Bible qui leur parle de la damnation de Cham. Par contre, c’est une femme partenaire sexuelle, consentante ou non. Et le viol est monnaie courante dans le Sud. Que la femme soit mariée et mère de famille, le violeur s’en moque éperdument. Les Blancs ont dressé des chiens contre les nègres –expression d’époque- capables de mordre jusqu’à ce que mort s’en suive. S’adresser à une femme blanche, pour un nègre, c’est l’agresser et c’est risquer des coups de canne ou de parapluie dont le nombre varie selon le degré de débilité du mari. Car l’arbitraire le plus total règne dans cette relation inégale. Le Blanc est toujours impuni, il peut se permettre le plus agaçant caprice comme un merdeux. La peine du fouet est plus connue mais là-aussi les plaies profondes qui s’infectent peuvent conduire à la mort. Quand la peine est de 100 coups, le réalisateur du film ne nous montre jamais la totalité des coups, 10 est un maximum et l’on trouve cela très long, il filme cependant des spectateurs contraints qui s‘évanouissent. Les esclaves rebelles – un regard soutenu envers le maître suffit à la qualification de rébellion – sont enchaînés, bras en l’air, assis sur leurs talons, avec des muselières en fer blanc, parfois en fer forgé. Le maître les édente avec un burin et un marteau, un coup violent pour chaque dent.

Nat Turner est un esclave noir qui doit son nom à son maître, Samuel Turner, qui est un gars sympa. Ruiné mais sympa. Nat apprend vite et développe, à la lecture de la Bible, un mysticisme qui s’enrichit à chaque page, ce qui, compte tenu de l’épaisseur du Livre etc… Un pasteur anglican ventripotent apprécie la religiosité de Nat et, tout se monnayant chez les Anglo-saxons, conseille à Samuel de le faire prêcher dans les autres plantations contre espèces sonnantes et trébuchantes. Et c’est ce qui se passe. Samuel devient "celui qui se promène avec un prêcheur". Le talent de Nat fait que l’affaire est rentable, chose essentielle chez les Américains, et Samuel sort peu à peu de sa gêne pécuniaire.    .

Nat, quant à lui, apporte la bonne parole de plantation en plantation et découvre une réalité qu’il connaissait peu, au début, puisqu’il était chez un bon maître. Il chante des inepties bibliques devant des esclaves épuis(é)s, abattu(e)s, battu(e)s… Il remercie Dieu de sa gentillesse, de sa célébrissime miséricorde et invite tout le monde à chanter avec lui. Les planteurs attendent de lui qu’il dise et répète que chacun doit obéir, que la joie est dans la soumission au maître, etc… etc… Deux petites filles, blanche et noire, jouent ensemble, elles sont attachées par une corde, c’est sympa sauf que la petite esclave a la corde autour du cou… le chien, tenu par un débile dont le QI ne doit pas dépasser 60, qui l’agresse, le blanc qui le frappe fort injustement parce qu’il rendait simplement à une "maîtresse" un objet tombé à terre, cela s’imprime en lui. Il voit le martyre des noirs que l’on édente tout en parlant du ressort mystique de la Bible, martyrs dans une cave indigne d’une porcherie. Tout cela s’imprime dans l’âme de Nat. Le viol de sa femme est une autre torture morale. Le summum est atteint lorsque Samuel, pour montrer son changement de statut, invite tous ses voisins à une réception et que l’un d’eux, aviné, tripote la cuisse de la femme de Nat. Il veut la posséder. Nat évidemment refuse et Samuel, brûle ce qu'il a adoré, hurle à son esclave qu’il ne va pas saboter sa soirée et lui inflige la peine du fouet.

Alors, Nat Turner s’insurge enfin. On n’attendait que cela. La Bible lui donne des arguments pour se révolter. Tout dépend dans quel état d’esprit on la lit. C’est la révolte. Les maîtres sont abattus à coups de hache, plusieurs vont y passer. Mais les autres disposent d’armes à feu et le combat est inégal quoique les Noirs insurgés vont remporter un premier combat contre les saigneurs et maîtres. Il faudra l’intervention de la troupe pour les mater, la Virginie n’hésitant pas à sortir... l’artillerie !

Nat meurt sur l’échafaud, avec un bourreau et son bonnet ku-klux-kanesque dignes de notre Moyen-âge, sous les applaudissements des Virginiens haineux, bave aux lèvres.  Mais parmi eux Nat aperçoit un adolescent noir, qui pleure et le visage de l'enfant se transforme progressivement pour devenir un adulte, soldat adulte du 54° régiment d’infanterie du Massachusetts, premier régiment d'un État nordiste constitué de volontaires noirs lors de la Guerre de sécession.

La critique est assez hostile à ce film de Nate Parker. L’Express de notre dandy au foulard rouge abonné à nos écrans va jusqu’à écrire The Birth of a Nation est une défaite paradoxale de la pensée et du cinéma... Rien que ça !

Je le répète, on ne fera jamais assez pour dénoncer ce crime contre l’humanité, péché originel des Etats-Unis et crime mortifère des pays de la Traite.

 



[1] Jefferson utilisait l'euphémisme « l'institution particulière » pour désigner l'esclavage. (Wiki : Jefferson et l’esclavage).

[2] Oscar du meilleur film en 2014, (Esclave pendant douze ans au Québec).

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