Sissi impératrice (1956) et les autres

publié le 16 janv. 2013 à 06:16 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 1 juin 2016 à 08:19 ]



    Ce site - beaucoup l’ont compris - a aussi pour vocation d’aider les lycéens, étudiants et jeunes collègues dans la lourde mission de professeurs. Que vient faire un truc comme Sissi impératrice ici ? Cette série de sucreries comme l’écrit Jacques Siclier avec Sissi et le troisième morceau Sissi face à son destin ? Cette série connaît un succès qui ne se dément pas et chaque année, à l’occasion des fêtes, on est sûrs de trouver une chaîne tv qui programmera ces films d’Ernst Marischka. Un mot sur ce réalisateur : né à Vienne, il avait 21 ans en 1914 et est donc un pur produit de l’empire austro-hongrois. Il a « vu  l’empereur »[1]. Il y avait 3 ou 4 décennies que je n’avais revu Sissi impératrice, un zapping d’insomniaque m’a fait tombé dessus sur une chaîne dont je n’ai pas relevé le numéro. A quoi bon ?

    J’ai regardé. Figurez-vous que Sissi est devenue jeune maman et que sa belle-mère lui retire la garde de l’enfant pour donner à ce dernier une vraie éducation impériale. C’est le clash, Sissi -inconsolable- retourne chez sa mère, l’empereur est obligé d’aller la chercher, belle occasion pour passer trois jours incognito dans une auberge du Tyrol, etc… Scénario de feu. Court. Trop court. Alors le film a une seconde partie -qui dure au moins 40 minutes- et qui est consacrée à la Hongrie. Après ces affres épouvantables à la cour de Schönbrunn, Sissi n’a pas envie d’aller à Budapest accompagner son empereur de mari qui, en l’occurrence et, ici, en Hongrie, est roi [2]. Il doit y être sacré lors d’une cérémonie solennelle. Mais Sissi ne veut pas venir. Marre que voulez-vous. Mais toute la noblesse hongroise risque d’être froissée : la reine absente ! et le peuple hongrois ? que dira-t-il ? Le suspens est insoutenable. Tout le monde supplie l’impératrice de venir accompagner son mari. Toute la Hongrie ne pense qu’à cela. Finalement, le couple se rend en carrosse à Budapest. Après la série de cartes postales sur le Tyrol, Marischka nous gratifie d’une série de cartes postales sur la Hongrie. La grande plaine hongroise, les paysans faisant les foins, les chevaux sauvages…car le Hongrois est un cavalier aurait dit le regretté T. Rolland.

    Afficher l'image d'origineLa cérémonie du couronnement est rendue avec un luxe de détails portant notamment sur les vêtements militaires de la noblesse hongroise, tenues de hussards avec la pelisse sur l’épaule, brandebourgs dorés à tire-larigot, bonnet à poils avec plume hérissée, arc-en-ciel de couleurs, tout y passe. Et les braves paysans qui ne pensent qu’à leur bonne reine. François-Joseph reçoit « la » couronne qui aurait dû être une imitation de la couronne de Saint-Étienne mais ce n’est pas le cas. Déception. http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Crown,_Sword_and_Globus_Cruciger_of_Hungary2.jpg Et on a droit à un discours de la nouvelle reine de Hongrie, discours affligeant, à pleurer. D’ailleurs Sissi pleure de bonheur, si, si. Du genre « je vous aime de tout mon cœur ». Face à la longueur de la pellicule qui aurait justifié comme titre du film « Sissi, reine de Hongrie », je me suis peu à peu interrogé malgré l’heure tardive de la nuit.

    Pour comprendre où je veux en venir il faut replacer le film tourné en 1955-56 et sorti en 1956 dans le contexte politique de l’époque. J’utilise par paresse, l’encyclopédie Wiki mais elle est très correcte dans cet article (« Insurrection de Budapest »).

 

La Guerre froide psychologique.

    "La mort de Joseph Staline le 5 mars 1953 entraîna une période de libération relative au cours de laquelle la plupart des partis communistes européens devinrent plus modérés. En Hongrie, le réformateur Imre Nagy remplaça Mátyás Rákosi, « le meilleur disciple hongrois de Staline », au poste de premier ministre. Cependant, Rákosi restait secrétaire général du parti et fut capable de saper les réformes de Nagy. En avril 1955, Nagy fut discrédité et dut quitter ses fonctions. Après le « discours secret » de Khrouchtchev de février 1956 qui dénonçait Staline et ses protégés, Rákosi fut destitué de son poste de secrétaire et remplacé par Ernő Gerő le 18 juillet 1956. Le 14 mai 1955, l'Union soviétique créa le Pacte de Varsovie qui liait la Hongrie à l'Union soviétique et aux voisins d'Europe centrale et orientale. Parmi les principes de l'alliance figuraient le « respect pour l'indépendance et la souveraineté des États » et « la non-interférence dans leurs affaires internes ». En 1955, le Traité d'État autrichien établit la neutralité et la démilitarisation de l’Autriche. Cela souleva les espoirs hongrois de devenir également neutres et en 1955, Nagy considéra la « possibilité pour la Hongrie d'adopter un statut neutre sur le modèle autrichien ».

    "Avec le contexte de guerre froide de l'époque, la politique américaine envers la Hongrie en particulier et envers le bloc communiste en général évolua à partir de 1956. Les États-Unis espéraient encourager les pays d'Europe de l'Est à s'émanciper de l'emprise soviétique d'eux-mêmes mais souhaitaient également éviter une confrontation militaire avec l'URSS qui pourrait dégénérer en guerre nucléaire. Pour ces raisons, les stratèges américains cherchèrent à réduire l'influence soviétique en Europe de l'Est avec d'autres méthodes que la politique de "rollback" (ou refoulement). Cela aboutit au développement de la politique d'"endiguement" (ou containment, JPR) et à des mesures de guerre économique et psychologique (c’est moi qui souligne, JPR) et finalement à des négociations directes avec l'URSS concernant le statut des États du bloc communiste. À l'été 1956, les relations entre la Hongrie et les États-Unis commencèrent à s'améliorer. Au même moment, les Américains répondirent favorablement aux ouvertures hongroises concernant une possible expansion des relations commerciales bilatérales. Le désir hongrois en faveur de meilleures relations était en partie attribuable à la situation économique catastrophique du pays. Cependant, le rythme des négociations était ralenti par le ministre des affaires étrangères hongrois qui craignait que ces meilleures relations avec l'ouest n'entraînassent l'affaiblissement du pouvoir communiste en Hongrie". Fin de citation.

     Vous avez compris ? Ce film, ce nanar ou ce navet -lire l’article « nanar » sur Wiki d’une richesse/drôlerie exceptionnelle- est en réalité un des multiples avatars de la guerre froide psychologique que les Américains livraient aux Soviétiques. Tout devait être fait pour démontrer que les Hongrois, derrière Nagy, n’avaient qu’un désir - rejoindre l’Occident - et ici n’avaient qu’un désir que Sissi, la Bavaroise, la Tyrolienne, l’impératrice d’Autriche éprise -jusqu’au caprice- de liberté, fût leur reine. Ce film ne s’adresse pas aux intellectuels mais, figurez-vous, dans l’opinion publique c’est le peuple qui compte, qui fait le plus de bruit. Les Américains l’ont bien compris. La propagande en direction des intellectuels et classes dirigeantes est à faire et est faite, mais le bon peuple doit être dans le coup aussi. Et la machine de guerre hollywoodienne est en branle nuit et jour.

     Le film fait référence à un fait réel qui eut lieu le 8 juin 1867 : François-Joseph 1er, empereur d’Autriche, fut couronné roi de Hongrie et son épouse était présente à ses côtés. Mais loin de refléter l’adhésion pleine et entière des Hongrois à la monarchie autrichienne, ce fait consacre la quasi indépendance magyare. Autriche et Hongrie devenant deux États ayant le même chef qui est empereur ici et roi là. C’est la double monarchie, l’Autriche-Hongrie. Un évènement montre, mieux que tout, les réticences autrichiennes qu’il a fallu surmonter et la pression hongroise sans relâche : c’est la défaite militaire sans bavure des Autrichiens face aux Prussiens à Sadowa, en 1866, qui a obligé François-Joseph à satisfaire aux exigences hongroises : il n’était plus en mesure de résister. De tout cela, le film ne dit mot. Mais cela me conduit à écrire un autre article.Deux ou trois choses sur l’histoire de la Hongrie...

 

L’art baroque, art de l’encens.

    Marischka est un autrichien de Vienne : le baroque coule dans ses veines. Pour plaire au public, il sait qu’il faut le gaver de sucreries. Le concile de Trente l’a dit avant lui qui engendrera le style jésuite puis le baroque. Concernant l'art baroque, un spécialiste de la question nous fait remarquer que le concile de Trente invitait "les évêques à tout faire pour que l'histoire des mystères de notre Rédemption, représentés en peinture ou autrement, instruise les fidèles" [3]. Un peu plus loin, le concile déclare : "la nature de l'homme étant telle qu'il ne peut aisément sans secours extérieurs s'élever à la méditation des choses divines, l’Église, pieuse mère, a établi certains usages... Elle a introduit des cérémonies, comme les bénédictions mystiques, les lumières, les encensements, les ornements et plusieurs choses semblables, qu'elle tient de l'enseignement et de la tradition des apôtres, à la fois pour rendre plus recommandable la majesté d'un si grand sacrifice (la messe) et pour exciter les esprits des fidèles, par ces signes visibles de piété et de religion, à la contemplation des choses sublimes qui sont cachées dans le sacrifice"[4]. Désagréable sensation de lire que le peuple est pris pour un imbécile. Peter Skrine, le spécialiste évoqué confirme, comme bien d'autres historiens, que "l'on ne saurait exagérer l'importance de ces trois facteurs — majesté royale, spiritualité ardente et goût du théâtre— dans l'épanouissement du baroque européen".

    De ce point de vue, la scène finale de Sissi, la cérémonie du mariage, est un chef-d’œuvre de matraquage des esprits. La caméra insiste lourdement sur le retable baroque derrière l’autel, monte lentement vers... le Ciel -mais on sait que la verticalité est divine alors que l’horizontalité est humaine- et, over all, envoie à la rescousse G.F. Haendel et son Messie. Ça donne ça : (c’est tout ce que j’ai trouvé).

http://www.trouvetamusique.com/modules/catads/adsitem.php?ads_id=58695  [5]

Après avoir vu/entendu cela comment ne pas croire en Dieu ? Marischka exploite à fond la veine traditionaliste.

 

    Je termine sur les trois Sissi en disant que Marischka se moque totalement de ses spectateurs. Dans le n°2, on l’a vu, nous assistons à une scène qui se déroule en 1867. Et dans le n°3, nous allons en Italie, à Milan et à Venise, qui ont été perdus par François-Joseph respectivement en 1859 et en 1866. Notez bien que tout le monde s’en fout.

Mais ces Sissi, à leur façon, contribuent à la diffusion de l’idéologie traditionaliste parmi les masses.  

 



[1] Voir la critique sur le film « fin des Habsbourg ? colonel Redl ».

[2] Lire la série d’articles sur l’empire d’Autriche-Hongrie.

[3] Christian NORBERG-SCHULZ, "une dynamique de la séduction", Courrier de l'UNESCO, numéro de septembre 1987.

[4] Hefele-Leclercq, Histoire des conciles, Tome X.

[5] Pour le baroque, on peut tenter ceci (s’arrêter pile à la 40° seconde, 00’ 40’’ sur 05 :13). http://www.dailymotion.com/video/x2zf17_sissi-imparatrice_shortfilms&start=40

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