Shakespeare in love (Shakespeare et Juliette) John Madden, 1999.

publié le 11 juil. 2012 à 13:46 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 22 août 2017 à 14:38 ]

    Ce double titre est un clin d’œil à nos amis québécois.

   Résultat de recherche d'images pour "Shakespeare in love (Shakespeare et Juliette) John Madden, 1999.Illustrations" Shakespeare in love [1] bénéficie d’une excellente distribution avec, entre autres, Joseph Fiennes (William Shakespeare) que l’on a vu dans Stalingrad de J.-J. Annaud, Geoffrey Rush (Philip Henslowe) qui est l’orthophoniste du roi d’Angleterre dans le discours d’un roi, et Colin Firth qui est le roi dans Le discours d'un roi...Tom Wilkinson (Hugh Fennyman) est le cadre au chômage dans The full monty, Simon Callow interprète le rôle du chambellan de la reine Élisabeth 1èreC’est un beau film d’amour splendidement  porté par les deux acteurs principaux dont Gwyneth Paltrow dans le rôle de Viola de Lesseps (oscar de la meilleure actrice, 1999). Shakespeare in love raconte les conditions d’écriture de Roméo et Juliette et le duo amoureux est un peu dans les conditions des deux amants de Vérone : ils vivent un amour impossible puisque Shakespeare est déjà engagé et que Viola est promise à Lord Wessex qui relève d’une famille dont les mariages exigent l’assentiment de la reine herself, laquelle va acquiescer.

    Après la révolution henricienne Les TUDOR : Henri VII, l’Angleterre s’immerge dans la révolution du capitalisme. Ainsi que l’écrit le célèbre historien d’Oxford Christopher Hill « le capitalisme s’infiltra dans tous les secteurs y compris l’industrie des loisirs». Pour les Anglais tout se monnaye. La première de Roméo et Juliette est donnée au théâtre du Rideau - Curtain theatre - "financée par M. Fannyman, présentée par M. Henslowe et jouée par les hommes de l’Amiral" [2]. Il y a là toute une chaîne d’argent. Voici d’ailleurs un extrait du dialogue du film (les personnages se trouvent sur la scène, en répétition :

Hugh Fennyman : Uh, one moment, sir.

Ned Alleyn [3] : Who are you?

Hugh Fennyman : I'm, uh... I'm the money.

Ned Alleyn : Then you may remain so long as you remain silent.

    Fennyman tient à son retour sur investissement, il torture carrément -en lui brûlant la plante des pieds sur un brasero -  Henslowe (directeur de théâtre) qui est son débiteur et ce dernier exerce une grosse pression sur Shakespeare pour que la pièce soit jouée le plus rapidement possible. Shakespeare, lui, subit la concurrence d’écrivains talentueux comme Marlowe (dramaturge), la troupe de Edward Alleyn est en concurrence avec celle de Burbage (célèbre acteur élisabéthain). Shakespeare doit choisir les acteurs lesquels ont leurs exigences financières et théâtrales. Au final, l’entrepreneur élisabéthain est un homme pressé, il sait déjà que time is money. Dans le film, on constate que le mode de déplacement dans le Londres d’Élisabeth Ière est la course à pied. On ne marche jamais. A cet égard, je signale la bonne reconstitution du Londres de cette époque et, surtout, celle du théâtre du Cygne. Pourquoi le Cygne ?

"Le seul document auquel on puisse se référer pour ce qui concerne la disposition de la scène élisabéthaine reste ce croquis qu'en fit, après un long voyage en Angleterre, et de mémoire, en 1596, le Hollandais De Witt. Il s'agit du théâtre du Cygne.

La disposition s'explique par la destination primitive du local où jouaient les comédiens : la cour d'auberge. La scène se compose de trois plans : le proscenium qui s'avance au milieu du parterre et où l'acteur se trouve entouré de trois côtés à la fois par les spectateurs, pour les monologues et intermèdes ; la scène en retrait (the inner stage) sous la galerie qui domine le fond, isolée par un rideau à coulisse et où sont jouées les scènes situées dans des intérieurs, des grottes, des tombeau ; enfin la galerie, que rendra célèbre la scène du balcon dans Roméo et Juliette, mais qui permet de figurer aussi bien à l'occasion un rempart, une colline, ou même le ciel" [4].

    Londres était la capitale mondiale du théâtre, au grand dam des Puritains -faciles à repérer dans leur costume noir-corbeau-. Même la reine avait sa propre troupe et donnait des représentations à la Cour. De 1576 à 1629, Londres construisit 17 salles alors que Paris n’en possédait qu’une seule, celle de l’Hôtel de Bourgogne. 

    "Je suis l’argent", on ne peut mieux dire. L’atmosphère élisabéthaine est rendue par d’autres détails. Lord Wessex, perclus de dettes, amoureux de Viola qui le repousse, lui déclare : "votre père était un marchand, nos enfants seront nobles, je serai riche. Il n’y a que cela qui compte aujourd’hui".

    Shakespeare n’eût pas été un génie s’il n’avait pas détecté ce rôle moteur et mortel de l’argent. Ainsi dans La vie de Timon d'Athènes (1608) :

« De l'or ! de l’or jaune, étincelant, précieux!... Ce peu d'or suffirait à rendre blanc le noir, beau le laid, juste l'injuste, noble l'infâme, jeune le vieux, vaillant le lâche... Cet or écartera de vos autels vos prêtres et vos serviteurs ; il arrachera l'oreiller de dessous la tête des mourants ; cet esclave jaune garantira et rompra les serments, bénira les maudits, fera adorer la lèpre livide, donnera aux voleurs place, titre, hommage et louange sur le banc des sénateurs ; c'est lui qui pousse à se remarier la veuve éplorée. (…). Allons, métal maudit, putain commune à toute l'humanité, toi qui mets la discorde parmi la foule des nations (...) 0 toi, doux régicide, cher agent de divorce entre le fils et le père, brillant profanateur du lit le plus pur d'Hymen, vaillant Mars, …, toi dieu visible qui soudes ensemble les incompatibles et les fais se baiser, toi qui parles par toutes les bouches et dans tous les sens, pierre de touche des cœurs, traite en rebelle l’humanité, ton esclave, et par ta vertu jette-la en des querelles qui la détruise, afin que les bêtes aient l’empire du monde »[5].

    Cette citation est le fait d’un lecteur de choix : K. Marx, l’homme du Capital. Marx écrit :

« Shakespeare décrit parfaitement l’essence de l’argent. (…). La perversion et la confusion de toutes les qualités humaines et naturelles, la fraternisation des impossibilités - la force divine - de l'argent sont impliquées dans son essence en tant qu'essence générique aliénée, aliénante et s'aliénant, des hommes. Il est la puissance aliénée de l'humanité »[6].

    En liberté surveillé, le théâtre est soumis à des contraintes dont celle-ci : pas de femme sur la scène. Les rôles féminins sont tenus par des hommes travestis. Or Viola est amoureuse du théâtre, elle veut être actrice. Elle est aussi amoureuse de Shakespeare dont elle connaît par cœur certains des textes. Elle décide de se vêtir en homme, de se couper les cheveux, de passer pour valet de Viola et elle interprète si bien le rôle de Roméo que Shakespeare ne veut plus qu’elle/lui comme titulaire. On sait que l’homosexualité de Shakespeare est souvent évoquée. Lorsqu’il retrouve Kent -nom d’emprunt de Viola déguisée- il lui demande de parler de sa maitresse qui a évidemment les yeux, les lèvres de Kent et Shakespeare embrasse d’un baiser fougueux les lèvres de Kent. Mais Kent est Viola. Ambigüité. Disons tout de même que le spectateur a du mal à croire que Gwyneth Paltrow, fût-elle bien maquillée et fausse moustachue, puisse passer pour un homme…

    L’action du film se passe en 1593 qui est l’année de la mort de Marlowe, mort effectivement dans une rixe. Le scénariste intègre ce fait historique. Alleyn raconte : "il y a eu une échauffourée. Marlowe a reçu son propre couteau dans l’œil pour une histoire de pièces... ". Il est interrompu par Henslowe "…de théâtre ? ô vanité ! Non, d’argent" dépose Alleyn. Connaissant la rivalité entre les deux écrivains -Marlowe et Shakespeare - Lord Wessex porte ses soupçons sur Shakespeare dont il sait par ailleurs que les charmes de Viola ne le laisse pas indifférent. Cela donne un beau duel digne des films de cape et d’épée, ainsi d’ailleurs qu’entre les hommes des deux troupes concurrentes. En ce sens, ce film d’amour qui laisse une bonne place à l’aventure rocambolesque est respectueux du théâtre shakespearien.

    D’ailleurs, le film se termine sur un coup de théâtre.

   Le chambellan vient arrêter les acteurs et manageurs qui ont osé mettre en scène une femme car le subterfuge de Viola a été découvert. C’est alors qu’un spectateur enveloppé dans un large manteau se découvre, c’est… Elizabeth 1ère, reine d’Angleterre. Elle dit au chambellan d’arrêter sa procédure. Et elle déclare que, oui, le théâtre peut rendre compte de la vérité de l’amour. On vient d’assister au final de Roméo et Juliette. Il y a pire…

    Privés du théâtre du Rose, la troupe de l’Amiral a pu bénéficier de l’hospitalité du théâtre concurrent du Rideau dirigé par R. Burbage (autre personnage historique). Ce dernier offrit ses services de la sorte : "le chambellan nous méprise. Mon père, James Burbage, a été le premier à être autorisé par sa majesté à fonder une troupe. Il a puisé dans la poésie, la littérature de notre âge. Il faut lui montrer notre talent. Shakespeare a une pièce. J’ai un théâtre. Disposez du Curtain".

    Ce film est un hommage au théâtre et à ses acteurs. Une immersion dans l'époque élisabéthaine LES TUDOR : le règne d’Elisabeth, apogée de la dynastie. J'ajoute que la musique est à la hauteur de ce film shakespearien : Warbeck a obtenue l'oscar. 

PS. Je viens de revoir ce film merveilleux. J'avoue ne pas avoir ressenti naguère si intensément qu'aujourd'hui, la puissance de l'amour entre les deux héros, les acteurs sont magnifiques et leur jeu ne l'est pas moins. La musique tient à la fois du romantisme le plus charnel à l'épopée la plus dense. c'est admirable. Surtout, le personnage de Fennyman qui, au début, brûle les pieds de son débiteur impécunieux, est lentement apprivoisé par le texte de Shakespeare, et summum, quand Shakespeare lui propose un petit rôle, il se sent investi de la plus grande des tâches : contribuer au succès de la pièce pour, simplement, la grandeur du théâtre.
    Admirable. Grand. Shakespearien.

[1] John Madden, 1999.

[2] Texte de l’affiche (certainement original) telle qu’elle est présentée à l’écran. La troupe de l’Amiral a effectivement existé, elle était menée par Edward Alleyn (1566-1626).

[3] Personnage historique (cf. supra). Article sur Wikipaedia.

[4] Léon Moussinac, "Le théâtre des origines à nos jours", Flammarion, 1966.

[5] Acte IV, scène 3, traduction Pierre Messiaen, Les Tragédies, 1941, pages 1035 et 1046. Les mots soulignés en caractère droit le sont par Marx.

[6] K. MARX, Manuscrits de 1844, traduction E. Bottigelli, Éditions Sociales, 1962.

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