Raphaël, ou le débauché Maurice RONET, françoise FABIAN

publié le 3 oct. 2019 à 00:54 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 9 oct. 2019 à 01:12 ]

C’est un film que je n’ai jamais oublié. Le duo formé par Maurice Ronet et Françoise Fabian est mythique et pourtant il est très peu célébré. Les hasards du surf internet m’ont fait découvrir que le film était visible en streaming, j’ai sauté sur l’occasion. Sorti en 1971, il a bientôt 50 ans et n’a pas une ride.

C’est un drame absolu, avec la mort des deux protagonistes, parcouru par l’intensité d’un amour définitif qui traverse le film comme une flèche. A vrai dire, c’est cette tension qui fait la valeur du film et l’intérêt historique est mince. Quoique…

Françoise Fabian (Aurore de Chéroy) est une jeune aristocrate qui vient de perdre son vieux mari, elle est toujours entourée de demoiselles d’honneur et elle est rayonnante. Le rayon évoque cette dispersion de la lumière à partir d’un point central et l’éblouissement. Son veuvage l’a pourtant glacée et elle est indifférente aux hommes qu’elle se plait à faire souffrir. Le soir du bal qui inaugure le scénario elle est belle et sans aucune parure d’orfèvrerie, assez rare pour être relevé. Les garçons s’enflamment : «voici ma citadelle dont je vais faire le siège » dit l’un, « tu ne seras pas le seul sous les remparts » lui dit le maître de maison.

Maurice Ronet (Raphaël de Loris) est la virilité fine. Ses yeux bleus ont fait plus d’une victime. Sa voix grave a un timbre exquis. Il est au bal avec des amis qui sont des compères et ces bals solennels où les danseurs et leurs cavalières sont à un mètre l’un de l’autre ne les intéressent guère. Pour tout dire, ils préfèrent les bordels. De classe, mais bordels tout de même. Une seule chose peut les détourner, un instant, des filles : le bon vin et en abondance... Avec les perpétuels éclats de rire, cela leur permet « d’oublier qu’ils sont tristes ». Raphaël voit Aurore. Flash. « Ce soir-là, j’ai vu une reine, j’ai vu une femme dont, pour le première fois, je me suis dit que je ne l’aurais jamais ».

L’attirance est réciproque. Mais Aurore, toute à son personnage de femme frigide qui a fait son deuil de l’amour, après une séquence à l’église, fait voir à Raphaël le théâtre de ses bonnes œuvres de dame-patronnesse : l’hôpital où elle réconforte les malades. C’est un abîme sans fond qui sépare ses valeurs de celles de cet homme qui, pourtant, vient de réveiller la belle au bois dormant. Après une scène capitale, dans la chambre d’Aurore, qui se rebelle face à la pression aimante, puis, dans une scène de mentir-vrai, s’abandonne « j’ai été mariée, je sais ce que c’est », Raphaël la laisse tomber, refusant de faire l’amour à une poupée inerte. Sadisme ? En tout cas, Aurore va regretter vivement son propre comportement. Quel gâchis !

Aurore effectue une démarche qui ne peut avoir de marche arrière : elle va, seule, chez celui qui la bouleverse, son personnage tombe, elle est amoureuse. Point. C’est Raphaël, le débauché, qui se montre raisonnable : « vous voyez bien que rien n’est possible entre nous ». Aurore part. Se retourne. Raphaël l’a suivie. S’en suit une scène bouleversante amplifiée par la musique de Bellini, Raphaël à ses genoux pose sa tête sur le ventre d’Aurore qui sent affluer des émotions trop longtemps refluées. Baiser sur les lèvres, enfin. « Part » enjoint Raphaël.

On va atteindre un degré inférieur encore. Aurore va carrément se prostituer. Être comme ces filles que Raphaël côtoie chaque jour, faire disparaître toute barrière. Et Raphaël dans un bordel mal famé – on est arrivé dans les bas-fonds de la ville – constate, stupéfait, la présence d’Aurore fardée comme une pute. Il réalise – authentiquement meurtri – que celle qui fut reine un soir l’aime au point d’accepter la déchéance et qu’il est la cause de cela. Finalement, Raphaël domine totalement Aurore, la lave de son maquillage, lui dit de rentrer et de prendre ses responsabilités.

Aurore met fin non pas à ses jours mais à sa vie : elle accepte de se marier au dégoûtant sénateur Horace de Granville (Jean Vilar) richissime et très vieux : elle l’avait dit ; catholique sincère, elle ne peut se suicider, si ce devait être le cas elle irait chez Granville. C'était alors un défi, mais dès lors c'est le concret. Le jour des noces, dans le parc du château où se trouvaient moult animations, le funambule du haut de son fil est tué par une balle anonyme : c’est Raphaël qui avait commandité son suicide auprès d’un malfrat. Il meurt comme il a vécu : sur un fil.

 

L’intérêt historique du film réside dans l’excellente reconstitution de la Restauration. La Restauration, c’est une tentative de retour à l’Ancien Régime et l’on retrouve cela dans la présence obsédante de ce seigneur de Granville qui arrivera à ses fins en attirant dans ses serres la si belle et jeune Aurore de Chéroy. On retrouve le schéma matrimonial de l'Ancien régime selon lequel une jeune fille belle et relativement désargenté  épouse un vieillard richissime dont la mort rapide fera une veuve "joyeuse". RIDICULE, à voir …  Le film se passe dans les années 1830, création de l’opéra Norma de Bellini dont les auteurs ont judicieusement utilisée la musique pour la bande originale. Cette bande de jeunes gens étale devant nous sa désespérance, son oisiveté, c’est une jeunesse dorée du régime mais nous sommes loin de la jeunesse romantique qui criait « levez-vous ! Orages désirés ». Après les épopées révolutionnaire et napoléonienne, la Restauration c’est le calme plat, l’ennui, le stupre et la religion…

Car l’ordre moral est là. Raphaël, lorsqu’il constate le mal qu’il fait à Aurore, se fait fouetter avec une discipline sans se référer à Dieu pour autant. . Aurore prie Dieu pour qu’elle revienne « comme avant », pour qu’elle oublie le Diable dont elle a découvert la beauté et soumet son poignet à la brûlure de la flamme d’une bougie. C’est l’époque du Curé d’Ars, grand adepte de la mortification.

Dernier mot : les décors urbains, naturels, sont un sans-faute.      

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