"Que la fête commence !"... (Tavernier, 1975)

publié le 6 févr. 2018 à 02:52 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 7 févr. 2018 à 09:36 ]

Ce film est un éblouissement, un régal pour l’esprit. Le scénario est un feu d’artifice d’arguments historiques. Sont intimement mêlés le côté décadent de la Régence qui suit la mort de Louis XIV, l’esprit des Lumières comme on ne dit pas encore, le système de Law (justement prononcé Lasse par les acteurs), la réaction nobiliaire menée par le duc de Bourbon-Condé, la conspiration du marquis de Pontcallec en Bretagne, le krach du système de Law provoquée, pour partie, par le même duc de Bourbon, le grand jeu diplomatique de l’abbé Dubois au centre de la lutte d’influence entre Espagne et Angleterre, la mécréance du haut clergé de France, la "peuplade" de la Louisiane, etc… etc… N’omettons pas toutefois l’idée de génie d’utiliser la musique même du Régent, Philippe d’Orléans, comme musique du film. C’est un aspect important pour esquisser le portrait de ce personnage historique.

Soucieux du statut des intermittents du spectacle, Tavernier utilise une foule d’acteurs comme dans tous ses films. Il est grandement aidé par le trio Marielle, Rochefort, Noiret. Marielle et Rochefort sont déjà au sommet de leur art. Ils sont éblouissants, le premier dans le rôle du marquis de Pontcallec, le second dans celui de Dubois, principal ministre du Régent, titre que le dernier à avoir porté n’est autre que Mazarin. Tavernier fait appel à la génération montante : on repère dans de petits rôles : Juniot ; Clavier, Michel Blanc et Lhermitte. Et puis les acteurs classiques : Hélène Vincent, Marina Vlady, Alfred Adam, Gérard Desarthe –méconnaissable en Duc de Bourbon-Condé borgne -, Nicole Garcia, Christine Pascal ; Jean-Roger Caussimon…

Le fil rouge – pas toujours écarlate, il est vrai – qui parcourt tout le film, c’est la conspiration instiguée par le marquis de Pontcallec. Il s’agit d’un fait historique authentique et Pontcallec a réellement existé et est mort exécuté. Il est exact également que l’Espagne catholique a aidé les rebelles au grand dam de l’Angleterre. Le scénario insiste sur le rôle de Dubois qui exacerbe le retentissement de cette tentative d’émeute afin de convaincre le Régent qu’il faut décapiter Pontcallec et ses conjurés. Il parle de 3.000 émeutiers là où il n’y en eut pas 100. Philippe accepte très mal cet écran levé par son principal ministre entre lui et la réalité du terrain. De même, Dubois intercepta le courrier écrit par Séverine, filleule du Régent, depuis son couvent breton pour demander la grâce de Pontcallec. En fait, Dubois veut casser toute résistance de la noblesse à sa nouvelle politique de rapprochement avec les nations protestantes dont la plus illustre : l’Angleterre. Il pense raison d’État là où le Régent pense tolérance et attitude humanitaire. L’exécution des quatre conjurés reste au travers de la gorge de Philippe qui à la fin du film traite son ministre de la manière la plus basse : "j’espère que tu souffriras atrocement…" (Dubois se savait très malade et d’ailleurs il mourra dès 1723) ou encore "monte devant, c’est la place des domestiques…". À quoi Dubois rétorque "tout ça parce que ce sont des nobles, ç’aurait été des paysans vous n’auriez rien dit"

La "peuplade" – c’est-à-dire le peuplement – de la Louisiane, colonie française depuis Louis XIV, d’où son nom, est parfaitement montré par Tavernier. On ramasse tout ce qu’on trouve dans les rues, sur les quais, partout. Même dans les bordels où un client s’appelle... Pontcallec, monté à Paris dans le cadre de sa conspiration. Je me permets de me citer :

"Les premiers pionniers étaient souvent "gens de peu", nous dit l’historien Jean Meyer, fréquemment recrutés de force dans les prisons, "bas-fonds à forte criminalité". H. Arendt évoque cet aspect des choses en parlant de « "cet autre sous-produit de la production capitaliste : les déchets humains (sic). (…). L’exportation de ces hommes avaient contribué à peupler les dominions aussi bien que les États-Unis"[1]. Certains colons furent carrément enlevés et les archives du gouverneur de Virginie indiquent que les nouveaux arrivés étaient "pour la plupart des enfants ramassés par centaines dans les rues des villes anglaises et expédiés en Virginie pour y travailler". La Chambre des bourgeois de cet État s’effrayait que "les serviteurs de Dieu dans ce pays appartiennent, pour la plupart, à la pire engeance que l’on puisse trouver en Europe". On voit à l’œuvre, ainsi que l’écrit H. Arendt (…) "le parfait gentilhomme et la parfaite canaille (qui) finissaient par bien se connaître dans la ‘grande jungle sauvage et sans loi et (qui) s’y trouvaient bien assortis dans leur immense dissemblance ; âmes identiques sous des masques différents""

Pour tenter de civiliser un peu ces méthodes, l’Église catholique  – bonne mère - accepta de marier les nouveaux pionniers. Et Tavernier met en scène deux colonnes l’une de bonshommes, l’autre de bonnes femmes, et les deux personnes qui arrivent simultanément devant Monsieur le curé sont déclarés mari et femme. Et l’on effectue ainsi des centaines de mariages par jour. Saint sacrement.

Mais Tavernier, mécréant de haut vol, n’est pas tendre avec la Sainte Église. Dubois n’a en tête que sa promotion à l’archevêché de Cambrai – 120.000 livres de rente ! - mais il ne sait même pas dire la messe ! Dans une séquence parfaitement blasphématoire, on voit Dubois piétiner les vêtements sacerdotaux qui l’encombrent. Philippe lui glisse "tu vas être sous-diacre, diacre, prêtre, évêque et archevêque en 1 jour". Cette carence du Haut-clergé durera jusqu’en 1791. Lorsqu’il fallut nommer un nouvel archevêque de Paris, le nom de Loménie de Brienne revenait sans cesse mais Louis XVI eut ce mot célèbre " il faudrait au moins que l'archevêque de Paris crût en Dieu ! ". Brienne faisait étalage de son incroyance. Nous avons là l’effet du Concordat de Bologne signé par François Ier en 1516, concordat qui faisait que "le roi de France avait à sa disposition les bénéfices majeurs, soit 150 évêchés et archevêchés auxquels s’ajoutent 500 abbayes ou prieurés " (wiki). Ces dispositions auront sursis la Révolution dans le royaume puisque le Roi avait à sa guise la fortune de l’Église. Ailleurs, l’appropriation de l’immobilier clérical sera la cause majeure du succès de la Réforme (Prusse, Angleterre, etc…). Lorsque le Régent dit sa colère en apprenant qu’il n’a pas pu lire les lettres de sa filleule, Dubois lui lance "faîtes-la abbesse !" C’est si facile.

Autre ressort du film : le système de Law, son ascension rapide, sa chute tout aussi brutale. Avec une intelligence diabolique Tavernier fait le lien avec la conspiration de Pontcallec. Lorsque celui-ci toujours sans le sou, "tape" ses petits camarades pour monter à Paris, l’un lui tend un billet, un billet de banque, celle de Law. C’est remarquable. Cela donne au film son unité. Je ne puis, ici, raconter l’histoire de ce système très moderne, qui introduisit l’usage des billets de banque en papier en lieu et place des monnaies sonnantes et trébuchantes mais peu pratiques. Au début, on est tout feu, tout flamme : "je veux de la Louisiane"[2] dit une marquise en échange d’un service rendu au Régent. Puis, la spéculation allant croissant, cette monnaie-papier se dévalua. On a un échange très serré entre le duc de Bourbon-Condé et des gens d’Église inquiets de la fiscalité que Dubois veut mettre en place. "- achetez des actions de Law qui échappent à l’impôt. – du papier qui ne vaut rien dit le cardinal interprété par Caussimon. – oui, mais qu’on peut changer en or…". A ces mots Bourbon s’arrête et réfléchit. Les actions-papier sont encore convertibles en or. Il va immédiatement réaliser son capital. Rien moins que 60 millions en or. Le film laisse penser, et c’est fort probable, que l’Église, soufflant à Bourbon –prince du sang, archétype du noble ultra-conservateur - ce qu’il a à faire, sabote le travail de Dubois et du Régent qui envisagent ni plus ni moins de prendre des terres d’Église pour les revendre aux paysans, de taxer la même Église sur les terres qui lui resteraient, etc… l’Ancien régime n’était pas réformable.  

La séquence des trois chariots d’or traversant à vive allure les rues étroites de Paris, renversant tout sur leur passage, est très pittoresque : c’est-à-dire qu’elle décrit bien la réalité de l’époque. Elle annonce la scène finale du film. J’ai trouvé cette excellente citation (datée du règne de Louis XVI) que l’on peut élargir à tous les cas de figure mettant en scène les rapports sociaux inégalitaires : "Au passage du prélat dans son carrosse, le curé de campagne est obligé de se jeter à tâtons le long d'un talus, pour se garantir des pieds et des éclaboussures de leurs chevaux, comme aussi des roues et peut-être du fouet d'un cocher insolent, puis, tout crotté, son chétif bâton d'une main et son chapeau, tel quel, de l'autre, de saluer humblement et rapidement, à travers la portière du char clos et doré, le hiérarque ronflant sur la laine du troupeau que le pauvre curé va paissant…".

Reste le luxe qui baigne l’entourage du Régent, les tables fastueuses dressées pour ses célèbres "petits soupers" d’où "les convives sortaient le plus souvent emportés au bras des laquais" (J. Isaac). Le grand historien omet de dire que ces loques puant le vomi étaient incapables de satisfaire ces Dames, aussi bien y avait-il des pis-aller, à jeun eux, qui les emportaient pour les fourrer d’abondance… Tout cela sent la pourriture et Philippe est pris d’une mini psychose, à la fin d’une orgie, sentant partout la puanteur, sa main gauche pue, tout pue, il ouvre toutes les fenêtres… mesure insuffisante pour réformer le royaume de France.

Au petit matin, on part. Le carrosse royal s’en va à toute allure et renverse une voiture de paysans dans laquelle dormait un petit garçon qui est tué. Sa grande sœur est offusquée, en colère, elle rameute les paysans du coin et tous mettent le feu au carrosse royal qui était abandonné, l’une de ses roues s’étant brisée. "On va en brûler d’autres petit frère, on va en brûler d’autres…"

Que la fête commence !   

 

PS. L’encyclopédie wiki écrit : "La séquence finale annonce explicitement la Révolution française. En réalité, l'action se déroulant en 1720, il faudra attendre 69 ans". C’est méconnaître notre histoire nationale. Si la France est célèbre pour sa Révolution, elle est aussi le centre de rebellions permanentes. Jean Nicolas a écrit - avec l’aide de dizaines de correspondants locaux – un livre monumental –que je présenterai un de ces jours – sur "La rébellion française, 1661-1789". Il y dénombre 8528 cas de rébellion dont il dresse une typologie et une chronologie. Après l’agitée régence, le ministère Fleury – un des successeurs de Dubois – est plutôt tranquille   

"mais l'année 1740, avec 72 rébellions, inaugure un nouveau cycle de turbulences. Points culminants en 1750 et 1754 (93 et 96 cas), alors que Machault d'Arnouville, arrivé aux affaires, s'efforce de moderniser l'État et la fiscalité. Après une décennie de décrue, l'agitation reprend à partir de 1764 pour s'intensifier continûment jusqu'à la fin du siècle, avec de brefs replis. On dénombre 101 émeutes de tout calibre en 1766, 145 en 1768, 141 en 1770 et 138 encore en 1771. La situation reste tendue, dépassant, toujours la centaine d'affaires annuelles, pour monter à 226 cas en 1775, année de la guerre des Farines. La tension retombe ensuite, mais les troubles s'intensifient à nouveau en 1781, 1784 et 1788, atteignant pour finir le chiffre record de 310 entre janvier et avril 1789. ".

 



[1] Hannah ARENDT, L’impérialisme, page 54.

[2] Après la banque, Law créa de grandes entreprises commerciales dont, en 1717, la Compagnie du Mississippi qui reçut le monopole de l’exploitation de la Louisiane. Ces compagnies étaient des sociétés par actions. Parties à 500 livres, les actions montèrent jusqu’à 20.000 livres, quarante fois leur valeur primitive, au début de 1720.

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