1789-1793 : UN PEUPLE ET SON ROI , film de SCHOELLER (2018)

publié le 5 oct. 2018 à 08:25 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 4 févr. 2019 à 07:01 ]

avant-propos n°2 (sic) : après la vision du film, je vous présente comme à l'habitude, mes commentaires. Je laisse publiés les propres commentaires de Mme Lacroix-Riz qui ont l'immense mérite de compenser le caractère quelque peu désenchanté de mon opinion. 


                        1789-1793 : UN PEUPLE ET SON ROI

Je viens de voir « un peuple et son roi ». J’ai envie de dire, « c’est pas mal »… mais honte à moi ! pas mal ! Est-ce une formulation qui sied à la Révolution française ? un des plus grands évènements de l’histoire mondiale ? Il faut dire qu’au début du film j’étais terrorisé par la déception qui m’a envahi, puis, peu à peu, les faits évoqués sont d’une telle envergure qu’ils vous prennent à la gorge et on réalise que l’auteur du film, les acteurs, tous, sont à la hauteur de l’évènement.

Il faut dire que je me suis installé dans le fauteuil avec à l’esprit le souci d’essayer de répondre à la question : pourquoi le film a-t-il fait un four dans les salles ? pourquoi ça n’a pas marché ? la première séquence nous montre une rue de Paris qui est inondée de soleil à son lever, surprise pour tous ceux qui vivaient à l’ombre. C’est que l’on est en train de démolir la Bastille, château-fort médiéval, et une des tours dissimulait le lever de notre étoile. La prise de la Bastille apporte la Lumière ! ça n’a pas levé mes appréhensions. Puis c’est la marche des femmes de Paris vers Versailles, lesquelles vont chercher le boulanger, la boulangère et le petit mitron, car on a faim à Paris et on pense que la présence du roi parmi son peuple lui fera prendre de bonnes décisions, loin de la Cour infestée et détestée. Mais là, la foule des Parisiennes n’est pas assez fournie, il manque des figurantes ! et leur colère, détresse, angoisse, est un pétard mouillé. Et tout se passe devant les députés alors que l’on nous dit que les manifestantes sont venues jusque dans les appartements du Roi ! Vous imaginez ? C’est le symbole de la barbarie pour le bon Burke, un whig, traditionaliste anglais qui n’a de cesse de vomir sur notre révolution.

Après ces épisodes j’ai ressenti le manque de moyens du cinéaste. L’attaque des Tuileries, par exemple, est un autre pétard mouillé… et là, je regrette en plus une erreur historique : le château des Tuileries n’a pas été pris par les seules 48 sections parisiennes mais par les Parisiens PLUS les Fédérés venus de toute la France comme les Marseillais qui ont laissé un souvenir sonore connu. Mais il aurait fallu des figurants supplémentaires. La reconstitution de la salle de l’Assemblée Nationale qui deviendra Législative puis Convention laisse aussi un goût amer. Cela m’a rappelé les émissions de Stellio Lorenzi, La caméra explore le temps, mais c’était dans les années 60’, on est en 2018 !

Je ne pense pas que j’aie suffisamment d’influence pour vous dissuader de voir ce film mais je rectifie mon tir parce que je suis beaucoup trop négatif. Cependant, revoyez votre chronologie de la Révolution. Je sais trop ce qui se passe dans les lycées et donc je sais l’ignorance des Français sur l’histoire de leur Révolution : je pense que c’est pour cela que le film n’a pas "marché". Je laisse donc le texte d’Annie Lacroix-Riz à l’enthousiasme communicatif.

J’ai aimé la présence d’Olivier Gourmet, présence au sens de "Gabin a de la présence". Il est, dans le film, un artisan-maître verrier qui bascule rapidement dans le camp de la sans-culotterie, il a la solidité du sans-culotte, quand il marche vers les Tuileries sa détermination est totale. Parfaitement secondée par Noémie Lvovsky, son épouse, il forme un couple de sans-culotte indestructible. Parfait. De surcroît, il prend avec lui un délinquant, cloué au pilori pour vol, mais dont il va faire son apprenti, lui inculquer le métier : la Révolution est une rédemption. L’avenir du peuple passe par l’éducation/formation.

La performance de l’acteur qui incarne Marat est remarquable. Il saute à la figure. Marat, cet homme "violent, excité, sanguinaire, laid, débraillé, sordide", un "cynique dégoûtant vivant publiquement avec ces misérables filles qu'on rencontre dans les rues les plus sales, et qu'un honnête homme ne voudrait pas toucher du bout de son soulier" oui, une sorte de Gilet jaune de l’époque, mais ami du peuple, et un vrai.

La mort du roi laisse un autre goût amer parce que là, on a l’impression que l’auteur a comme des regrets. Certes, on est contre la peine de mort mais qu’est-ce que cela signifie en temps de guerre ? Lorsque le coupable a commis le crime répété de collaboration avec l’ennemi ? et surtout comme le dit excellemment Robespierre "Le roi doit mourir pour que la patrie vive". La grandeur de la Révolution est exprimée dans cette sentence épique du député Le Bas qui déclare après l’exécution du ci-devant Louis : Nous voilà lancés, les chemins sont rompus derrière nous ; il faut aller en avant bon gré, mal gré, et c'est à présent surtout que l'on peut dire : Vivre libre ou mourir. J’aurais aimé que cette grandeur hugolienne transperçât l’écran.

 

avant propos de votre serviteur : je n'ai pas encore vu ce film. En attendant, je publie ce point de vue d'une historienne, plus que confirmée, Annie Lacroix-Riz, normalienne, professeur émérite des universités, qui n'a pu retenir son enthousiasme...

1789-1793 : UN PEUPLE ET SON ROI

Publié le 2 octobre 2018 par FSC

Maximilien ROBESPIERRE opposé à la peine de mort : 

"Louis doit mourir pour que la patrie vive."

Commentaire d'Annie Lacroix-Riz ;

Je viens de voir le film de Schoeller. Certes, on peut lui reprocher des défauts dans l’exposé pédagogique des traits majeurs des années 1789-1793 : on peut regretter des manques, il y en a, et, puisque le parti pris, d’ailleurs excellent, est très parisien, l’absence, notamment, de la référence au manifeste de Brunswick, à la Prusse donc (il est question de l’Autriche, de l’Espagne, de l’Italie, pas de la Prusse…), ou au conflit Jacobins-Gironde (évoqué par les seuls noms des protagonistes). Mais l’artiste est libre de ses partis pris, et le film, passionnant, permet de comprendre la logique de ce qui suit, c’est-à-dire la "Terreur"– en l’occurrence, des mesures de salut public au moment où la République est attaquée de toutes parts –, qui a permis à la France révolutionnaire de vaincre l’ennemi extérieur, en nourrissant le peuple combattant contre "les accapareurs" de farine affameurs.

Ce spectacle intelligent, dont les acteurs, tous remarquables, laissent éclater la satisfaction d’y avoir participé, montre comment se radicalise et se mobilise, vite et de plus en plus profondément, un peuple écrasé par la misère et la répression, voué au mépris de classe écrasant des nobles pour "les gens de peu", affiché à l’Assemblée, de plus en plus ouvertement partagé, au fil des mois, par les grands bourgeois à la Barnave, dont le discours du 15 juillet 1791 conjurant les élites sociales, les "propriétaires", de "finir la Révolution" est heureusement mentionné. Pour le coup, alors que la catégorie du "genre" est devenue si réactionnaire et si anti-"classe", il rend un extraordinaire hommage à l’intelligence et à l’action des femmes du peuple, à la fois "patriotes" et "révolutionnaires", en nous rappelant que c’est la Révolution française qui a créé ce double concept, si pertinent sous l’Occupation comme aujourd’hui. Enfin, un des aspects les plus puissants du film consiste à montrer en quoi l’exécution du roi qui conspirait depuis 1789 avec l’Europe monarchique contre son peuple a incarné et scellé la rupture révolutionnaire : plus rien du vieux monde ne demeure sacré.

On comprend que, en face, il "les" rende malades, et parmi eux l’ordonnateur des convenances et élégances historiques Laurentin qui peine à supporter l’obligation (rarissime) d’inviter des "dissidents" à prendre la parole dans sa "Fabrique de l’histoire", d’ordinaire si bien huilée, et que la citation, fidèle, de textes de Robespierre, Saint-Just ou Marat fait crier au "léninisme". Quelle belle mise en valeur par Schoeller que Marat, le meilleur d’entre tous, celui qui comprenait si bien tous les enjeux, et que la bourgeoisie diabolise depuis l’origine ! Les gens qui nous gouvernent, économiquement, politiquement et culturellement, aiment mieux les veaux nourris au lait "européen", nourriture qu’ils dispensent eux-mêmes si généreusement. Ce qui fait horreur à ces Thermidoriens, c’est l’émergence du nouveau monde, le vrai, celui où le peuple, secondé par des délégués dévoués à ses intérêts, constate que ses intérêts sont antagoniques avec ceux des grands possédants, se prend en main, et balaie le mépris qu’ont aujourd’hui conservé intact les privilégiés, et plus que tous, au sommet de l’État, la petite cohorte des inspecteurs des Finances et assimilés qui, assurés de l’impunité, aiment tant insulter le peuple français.

Franchement, tout ça donne envie de reprendre ses manuels de la Révolution de Mathiez, de Lefebvre, de Soboul.

Vive la formation des militants !  Vive le cinéma progressiste !

Annie Lacroix-Riz, historienne,

qui a eu l’honneur de suivre comme agrégative les cours à la Sorbonne d’Albert Soboul, grand historien, communiste et juif, révoqué en 1942 par Vichy, résistant, brillant thésard du grand Georges Lefebvre.

 

 

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