"Marguerite" avec Catherine Frot (2015)

publié le 3 janv. 2017 à 10:32 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 21 juin 2017 à 07:16 ]

    Ce n’est pas un film à proprement parler "historique". La reproduction des années 1920 est cependant absolument parfaite. On sait qu’il s’agit de l’histoire de Marguerite Dumont qui adore chanter les grands airs d’opéra alors qu’elle chante dramatiquement faux.

    Elle donne dans son château – baroque, qui fait penser à Dresde – des récitals pour les victimes de la guerre qui vient de s’achever et qui est dans tous les esprits. C’est l’époque du chagrin, du deuil, du souvenir mais tout uniment celle du mouvement dada, du surréalisme, de la déconstruction des certitudes d’avant-guerre, de la liberté de créer. Il y a un personnage intéressant de ce point de vue, qui n’est certes pas le personnage central du film mais qui est caractéristique de cette période de notre histoire, c’est Kyrill von Priest (joué par Aubert Fenoy) qui trouve les interprétations explosives de Marguerite parfaitement en accord avec ce moment d’après-guerre où tout est permis, où rien ne fait obstacle à la liberté… D’ailleurs, il organise une soirée dans un cabaret où il invite Marguerite à chanter La Marseillaise. Elle le fait devant un parterre d’anciens combattants, officiers, veuves de guerre parfaitement scandalisés par Kyrill qui vient de hurler sur la scène sa détestation de l’existant et sa soif de changement à tout prix, son nihilisme tous azimuts... Et il est vrai que la voix de Marguerite nie toute harmonie. Mais le tout début des années 20’ n’est-il pas l’instant des recompositions musicales ? Josef-Matthias Hauer, Arnold Schönberg… Les propos de Kyrill provoquent une bataille générale alors que Marguerite balance ses notes inexorablement fausses. C’est un scandale et Marguerite est exclue du Cercle de Musique qui organisait les réceptions dans son château. Mais devant l’aréopage chargé de la juger, Marguerite fait parler son cœur : ne peut-on pas chanter en toute liberté La Marseillaise qui est le chant de toutes les libertés ? Il est vrai qu’elle ignore toujours qu’elle chante dramatiquement faux.

    Car personne n’a encore osé le lui dire.

    Résultat de recherche d'images pour "marguerite, le film, illustrations"Mais peut-on le lui dire ? Marguerite est d’une spontanéité/gentillesse parfaitement désarmante. On finit par aimer sa sincérité et au moment de lui dire la vérité, on cède, on capitule, on dit autre chose.

    La naïveté de Marguerite est telle et la passivité de son époux (André Marcon, parfait, notamment en pionnier de l'automobile directement sorti de chez Tintin avec sa peau d'ours, son casque de cuir et ses grosses lunettes) sont telles qu’il est parfaitement possible d’abuser de sa gentillesse et beaucoup ne s’en privent pas. Cela a failli être le cas avec Lucien Beaumont (Sylvain Dieuaide), journaliste musical et quelque peu cynique et désabusé, quoique encore bien jeune, mais Marguerite le désarme et il la présente à un Divo - interprété par Michel Fau -. Lucien est impressionné par le talent d’une jeune cantatrice fort prometteuse (Hazel, interprétée par Christa Theret), il n’ose même pas flirter avec elle. Son blocage est à l’opposé de la franchise spontanée de Marguerite et c’est peut-être pourquoi, il finit par estimer cette dernière, l’aimer peut-être. Michel Fau (dans le rôle d'Atos Pezzini) est d’une drôlerie époustouflante, il réalise là une vraie performance d’acteur. Marguerite le voit d’abord dans son interprétation du grand air de Paillasse : Recitar... Vesti la giubba… En réalité Fau chante en play-back sur la voix du ténor Mario Del Monaco (qui berça ma jeunesse). Pezzini finit par accepter de devenir professeur de chant de Marguerite (sinon le serviteur/confident de Marguerite le ferait chanter sur son homosexualité, péché mortel à cette époque).

    Sur la photo : el Divo fait travailler son élève...

    Il y a là des séquences hilarantes. Le Divo présente son groupe à Marguerite : le pianiste qui est muet, une tireuse de cartes qui est une femme à barbe et son mignon attitré. Tout ce beau monde apprécie hautement la table et la cave de la comtesse. Lors d’une répétition où Marguerite se trouve au sol avec des livres de gros volume sur le ventre pour lui faire travailler sa respiration on annonce que le repas est prêt et tous d’enjamber le corps de Marguerite et de se précipiter au salon, laissant l’élève par terre. Mais là-aussi, cette petite équipe va apprécier Marguerite et c’est ainsi que cette apprentie-chanteuse à la voix calamiteuse devient le centre d’un cercle d’amis qui l’accompagne jusqu’à sa mort. D’autant que son époux abandonne sa maîtresse, accepte la passion de sa femme pour le chant. Marguerite mourra dans ses bras.

    Excellent film, émouvant.

    Parfaite reconstitution des années vingt.

 

 

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