Les nouveaux chiens de garde

publié le 16 janv. 2012 à 03:58 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 28 janv. 2012 à 05:00 ]

Une fois n’est pas coutume, je vous invite à voir d’urgence ce film démystificateur en n’apportant que peu de commentaires personnels. Je vous invite à voir la bande annonce du film "Les nouveaux chiens de garde" de Gilles Balbastre et Yannick Kergoat :

 http://www.youtube.com/watch?v=j4uGHVh6MqM&feature=player_embedded

 

Voici un entretien réalisé par Marion d’Allard avec l’un des auteurs du film.

Le film que vous cosignez avec Yannick Kergoat dénonce le formatage de l'information. Quel était votre objectif ?

Gilles Balbastre : Nous posons la question politique des médias. Dans quel univers médiatique nous trouvons-nous, et pourquoi ? il y a eu dérégulation du marché des médias et de la presse, comme il y a eu dérégulation du marché de l'éducation, de la santé, des transports... Depuis trente ans, le seuil de concentration des médias s'est élevé et, dans le même temps, les journalistes ont perdu leur statut de résistance et n'ont plus vraiment les moyens de s'opposer à leur hiérarchie. Ce documentaire est un premier constat cinématographique. C'est intéressant de voir le nombre de grands médias qui nous sollicitent depuis la fin du film. Ils nous invitent pour en parler sur les plateaux télé alors qu'ils sont pris la main dans le sac. J'avoue que je trouve ça suspect en termes de récupération. En tout cas, nous avons tenté, avec ce film, de faire en sorte que les initiés ne s'ennuient pas et qu'il soit pédagogique et ouvert aux troupes citoyennes qui n'ont pas encore tous les éléments pour avoir un avis complet là-dessus. Nous voulons dépasser le noyau dur de la critique des médias. On a de la chance, ce film sort au bon moment, à quelques semaines de l'élection présidentielle.

Au contre de votre film, il y a ce triptyque dangereux journalistes-politiques-patrons, qui fonctionne comme une grande famille. Comment en est-on arrivé là?

Gilles Balbastre : Je voudrais vous citer un extrait de la déclaration des devoirs et des droits de la presse libre, adoptée par la Fédération nationale de la presse en 1945, c'est-à-dire, par les patrons de presse: «La presse n'est pas un instrument de profit commercial, c'est un instrument de culture, sa mission est de donne des informations exactes, de défendre des idées, de servir la cause du progrès humain. La presse ne peut remplit cette mission que dans la liberté et par la liberté. La presse est libre lorsqu’ 'elle ne dépend ni du gouvernement ni des puissances d'argent mais de la seule conscience des journalistes et des lecteurs». A force d'avoir ouvert les vannes à l'appropriation et à la dérégulation du champ des médias, la concurrence s'est faite avec des gens comme Bouygues ou Bolloré. Tout s'est peu à peu effiloché et des journaux comme l'Humanité ou le Monde diplomatique se retrouvent écrasés par ce système. La presse française souffre principalement de propriétaires et de hiérarchies réactionnaires. Bourdieu disait qu'il ne sert à rien de mettre l'éthique des journalistes dans leurs mains s'il n'y a pas de cadres légaux qui les protègent.

Dans votre film, il est aussi question des «experts», «les moins critiques des fondements du système». Ne-sont-ils pas les plus dangereux, finalement ?

Gilles Balbastre. Il y a un double processus avec ces « experts ». D'abord, ils sont invités partout parce qu'ils colportent la pensée dominante de l'économie libérale et marchande. Ils vont dans le sens des Lagardère, des Bouygues, des Bolloré. Ils sont aussi dans la logique de temporalité effrénée de l'information. C'est-à-dire que tous les journalistes ont leurs numéros de portable et savent que, sur n'importe quel sujet, ils peuvent leur téléphoner, ils sont toujours disponibles. On a tellement marchandisé l'information que ces gens-là répondent à tout. Ils ne sont experts de rien si ce n'est de la propagande libérale. Ils se plantent sur toutes leurs analyses mais représentent les intérêts financiers de ceux qui tiennent le système, ils sont pour la plupart dans les conseils d'administration des grandes banques. Élie Cohen, par exemple, est au conseil d'administration de Pages-jaunes, du groupe Steria et d'EDF-énergie-nouvelle. Ses jetons de présence pour ses trois entreprises s'élèvent à 107.212 euros pour l'année 2010 ! Et tout ce petit monde se retrouve aux "dîners du Siècle", les derniers mercredis de chaque mois. Ils sont tous copains.

Cette critique des médias est également portée par l'extrême droite. Ne croyez-vous pas que ce genre de documentaire alimente finalement le « tous pourris» ?

Gilles Balbastre : La ligne de ce documentaire est le marxisme. Notre critique est une critique de classe. La structure même de ce film contredit le «tous pourris». Le vrai problème, c'est que les représentants de la gauche, qu'elle soit politique ou syndicale, se sont éloignés de cette réflexion. Maintenant, un leader syndicaliste ne s'exprime plus dans les médias en pensant que ce sont des ennemis de classe. Pourtant c'est important de le savoir L’arrogance, les mensonges, l’impunité de ces gens-là en font des ennemis de classe.

Vous finissez votre documentaire par cette citation de Nizan (1): « Tous ceux qui avaient la simplicité d'attendre leurs paroles commencent à se révolter, ou à rire» Comment se révolter ? Peut-on encore en rire ?

Gilles Balbastre : À la sortie de nos projections, la majorité des gens ont la pêche. L'envie de dire : "Ce sont des bouffons". "Finalement, ils nous ont volé l’espace public" a dit une magistrate après avoir vu le film. C'est exactement ça. Nous aussi, citoyens, nous avons des choses à dire, nous aussi nous sommes des experts. Ça donne envie de se révolter. C'est un phénomène qui, à des degrés divers, existe ou a existé aussi en Tunisie, en Égypte ou en Russie. Il faut repolitiser le débat sur les médias, c'est la seule solution. Il faut que des cadres soient mis en place, que des lois soient votées. Il faut se réunir.


Entretien réalisé par Marion d’Allard, L'Humanité, 11 janvier 2012. 


(1) En 1932, l'écrivain Paul Nizan, alors membre du PCF, publiait Les chiens de garde pour dénoncer les philosophes et les écrivains de son époque qui, sous couvert de neutralité intellectuelle, s'imposaient en véritables gardiens de l'ordre établi.

addenda :

Les nouveaux chiens de garde ont adoré « Les Nouveaux chiens de garde » !

 « Affirmer que j’aurais pu être complaisant à l’égard de tel ou tel est tout simplement une ineptie. […] Ont-ils mis une fois le pied dans une rédaction, les auteurs de ce brûlot, qui font le procès de celles et ceux qui travaillent chaque jour à la fabrication de l’information ? ». Laurent Joffrin interviewé par L’Express, 16.01. 2012

« Pourquoi faut-il que les auteurs, au discours entaché de relents marxistes, sombrent dans le politiquement correct qu’ils entendent dénoncer en décrétant qu'insécurité et immigration sont des sujets artificiellement gonflés par les médias pour détourner l’attention de la question sociale ? À chien de garde, chien de garde et demi. » Valeurs Actuelles,12.01.12

« Montage d’archives, témoignages à charge et discours-maître en voix off constituent une structure peu favorable à l’expression du pluralisme des opinions et de la complexité du réel. […] L’on sait trop quelle valeur de généralisation peut avoir un exemple de mauvaise conduite professionnelle, dès lors qu’on tait par ailleurs les exemples de vertu qui pourraient le relativiser. » Le Monde, 11.01.12

« “Les Nouveaux Chiens de garde” épingle ménages et collusion des journalistes, mais oublie Sarkozy. » Libération, 11.01.12

« Les principaux accusés, Laurent Joffrin (Le Nouvel Observateur), Nicolas Demorand (Libération), Michel Field (Europe 1, LCI) et Denis Olivennes (Lagardère), ne sont pas invités à se défendre. […] Ce ball-trap sur grand écran vise juste parfois. Mais sa charge se révèle beaucoup trop manichéenne pour convaincre. » Le Figaro, 11.01.1

« À vouloir considérer que tous les patrons de presse sont à mettre dans le même panier, au nom du poste qu’ils occupent et du titre qu’ils dirigent, c’est un peu court. Pour parler de ce que je connais, en l’occurrence de Christophe Barbier, les auteurs de ce film savent-ils qu’il a été jusqu’à une période récente persona non grata à l’Elysée, car blacklisté par Nicolas Sarkozy ? […] Il y a là des raccourcis étranges, une méconnaissance grave des journalistes visés, des amalgames dérangeants et, pour tout dire de ce film, des procès en sorcellerie et un climat de chasse au journaliste détestables. » Renaud Revel, L’Express, 11.01.12

 

 


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