Les gangs de New York, Scorsese (2002)

publié le 8 févr. 2017 à 03:47 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 4 mars 2017 à 10:49 ]

    Ce film gigantesque (longueur de la pellicule 2h50mn, stars mondiales et centaines de figurants, costumes d’époque, décors reconstituant le New York du milieu du XIX° siècle…) (dix oscars, 2003) ce film illustre de nombreux faits historiques relatifs aux États-Unis d’Amérique. Les States sont nés dans la violence : esclavage des Noirs, massacre des Indiens, tueries entre communautés immigrées et, c’est l’époque où se situe l’action du film, la Guerre civile entre le Nord yankee et le Sud esclavagiste, émeutes de la faim toutes réprimées par la force armée. La boîte du DVD croit utile de préciser : "L’Amérique est née dans la rue"… Malheur pour les gens ! "À New York, on pouvait voir des êtres misérables dormir à même le pavé. Dans les taudis, il n'existait aucun système d'évacuation des eaux usées, qui, après s'être répandues dans les arrière-cours et les ruelles, s'écoulaient dans les caves où logeaient les plus pauvres parmi les pauvres. La ville connut une épidémie de typhoïde en 37 et une épidémie de typhus en 1842. (…). Les villes vers lesquelles revenaient les soldats (de la Civil War, JPR) étaient des pièges mortels dévastés par le typhus, la tuberculose, la faim et les incendies. A New York, cent mille personnes vivaient dans des taudis sordides. Douze mille femmes travaillaient dans les maisons de prostitution afin d'échapper à la famine. Les détritus amoncelés dans les rues grouillaient de rats" (H. Zinn). Cela est visible dans le film. Le combat pour la vie (struggle for life) est journalier et quoi de mieux que de se regrouper entre gens de la même origine géographique et religieuse, quitte à accepter la tyrannie d’un caïd, pour survivre ?

    On appréciera un éclairage vigoureux – car le film restitue cette violence, il est interdit aux moins de 12 ans – sur la guerre entre gangs d’Américains nés sur le sol étatsunien et les Irlandais débarqués de fraîche date, sur les émeutes de New York de 1863, sur la naissance et le développement de la corruption électorale d’envergure toute américaine (les States ne font rien en petit) et, enfin, éclairage sur le racisme anti-noirs qui, je n’apprends rien à personne, subsiste encore aujourd’hui.

 

Les "Natives" contre les Dead Rabbit

    C’est la principale "action" (au sens du théâtre classique) du film. Le mot natives est abusif, on sait qu’il est réservé aux Indiens d’Amérique qui ont été plus ou moins exterminés par les Puritains anglais emmenant avec eux toute la racaille qui traine dans les prisons, sur les trottoirs et les quais de Londres. Dans le film, natives concerne les Américains WASP nés au États-Unis, dont les parents vivaient déjà aux States. Ils sont emmenés par William Cutting, dit "Bill le Boucher" interprété par David Day-Lewis, magistral et, d’ailleurs, oscarisé. Bill a été orphelin de père après la bataille du 28 juillet 1814, où son père est mort sous les balles des Anglais, victorieux (il s’agissait du second conflit États-Unis vs Angleterre, débutant en 1812). Bill tire de ce fait, très douloureux pour lui, une gloire démesurée. Un accident lui a fait perdre un œil, remplacé par un verre sur lequel à l’emplacement de l’iris il a mis une sorte de lentille constituée de l’aigle américain et d’une partie de la bannière étoilée. Son nationalisme est intégral. Il est protestant intransigeant et déteste le pape de Rome. C’est avec la même détestation qu’il voit chaque jour ou presque débarquer des Irlandais catholiques qui deviennent, à ses yeux, envahissants. La "pureté de la race " est en cause. Face à son gang, Bill voit se dresser le gang des Irlandais des Lapins morts mené par Vallon surnommé Priest. Le rôle de Vallon est bref, mais il fallait un acteur d’envergure pour rendre crédible l’opposition avec Bill the Butcher. C’est Liam Neeson qui assume.

    Cette opposition mortelle, implantée dans le quartier de Five points à Manhattan (lecture de l’article de l’encyclopédie Wiki vivement conseillée) repose sur des faits historiques qui ne concernaient pas que la ville de New York d’ailleurs. Ainsi Howard Zinn écrit :

"(…) un violent antagonisme religieux opposa les tisserands irlandais catholiques et les ouvriers qualifiés protestants nés aux États-Unis. En mai 1844, les deux factions s'affrontèrent violemment à Kensington, dans la banlieue de Philadelphie. Les protestants anti-immigrés détruisirent les quartiers des tisserands et s'en prirent à une église. Les politiciens de la petite bourgeoisie se mirent finalement d'accord pour intégrer les deux groupes adverses dans leurs partis respectifs (les protestants "nativistes" dans le parti républicain et les Irlandais dans le parti démocrate) : la politique des partis et la question religieuse venaient ainsi se substituer au conflit de classe. (page 262) (…)".

Le film pourrait être divisé en deux parties de longueurs inégales. La première montre l’affrontement entre les deux gangs sur la grande place. Les deux leaders se sont mis d’accord sur quelques règles : rendez-vous au centre de Five points, pas d’armes à feu, seules les armes blanches sont tolérées. Et toute la panoplie y passe : lance, poignard, dague (en main gauche), épée surtout l’épée à deux mains, sabre et surtout la hache mais aussi nerf de bœuf et coup de poing américain (comme il se doit). Masse d’armes et fléau d’armes servent aussi beaucoup. L’assaut est d’une violence telle que lors de ma première vision du film une spectatrice est partie pour ne plus revenir. Le sang gicle de partout. Le fils de Vallon, Amsterdam Vallon, assiste à la bataille et, malheureusement pour lui, subit la mort du père. Bill a en effet réussi à surprendre Vallon. C’est la fin du combat. Le quartier de Five points sera sous la domination de Bill the Butcher, même les Irlandais lui obéiront. Cette lutte est datée de 1846. Le petit Amsterdam va garder de cette expérience fondatrice des souvenirs indestructibles.

Il a d’abord connu un moment très fort, en tête à tête avec son père, qui après s’être fait une cicatrice sur la joue, lui a donné un rasoir "sur lequel le sang doit rester". Ils se donnent la main jusqu’au centre de Five points. Le long de ce trajet, Amsterdam voit tous les Irlandais se préparer et fourbir leurs armes, dont Happy Kack, dont McGloin (interprété par Gary Lewis beaucoup moins à l’aise que dans son rôle du père de Billy Elliot), il assiste aussi au ralliement in extremis de Monk McGinn, dit "le Moine" très attaché à la rémunération de son soutien. A la fin du combat, Amsterdam a été mis dans un pensionnat, il en sort 16 ans plus tard, en 1862 donc. Il doit avoir dans les 26 ans. Il a bien changé et a pris l’enveloppe de Di Caprio.

La seconde partie est beaucoup plus longue. Amsterdam n’a rien appris ni rien oublié, en bon irlandais fils de son père, il n’a qu’un objectif : le venger. Il approche progressivement l’entourage de Bill, il va même lui sauver la vie lors d’une tentative de meurtre au couteau par un Irlandais et il va faire partie des happy few qui partagent le quotidien du chef. Trop hâtif, trop pressé, il tente de tuer Bill au pistolet, mais il avait été démasqué ; Bill lui casse la gueule au sens étroit. Là aussi le sang gicle. Amsterdam est brûlé au fer sur sa joue droite. Il comprend qu’il n’y a pas d’autres solutions que de reconstituer le gang des Dead Rabbits, d’en prendre la tête à titre d’hérédité par primogéniture et de lancer un défi en bonne et due forme au Butcher. C’est alors que les souvenirs reviennent en mémoire. Ainsi McGloin est devenu un homme de main de Bill. Il y aura un pugilat aiguisé entre lui et Amsterdam. Happy Kack, lui aussi, est passé du côté du Butcher, il porte même un uniforme de policier local. Chargé par Bill d’une basse besogne, Amsterdam le trucide et son corps est suspendu à la grille du monument central de Five Points. C’est un langage : Bill a compris que la guerre est déclarée. L’élection au poste de Shérif donne lieu à des scènes cocasses où la fraude est aussi importante que le whisky chez les Irlandais ou la viande chez Bill le boucher. Finalement grâce à l’aide du Boss de Tammany-Hall c’est "Le Moine" qui est élu. Bill s’en débarrassera brutalement et sauvagement en lui balançant une hache entre les omoplates, dans le dos. Amsterdam avant de proposer au Moine d’être candidat à ce poste lui avait demandé pourquoi il avait fait les poches de son père en train de mourir lors du combat de 1846. "J’avais peur que tu oublies ceci" et il lui passe un objet sacré, sacré pour les Dead Rabbits, c’est alors qu’Amsterdam Vallon comprit qu’il devait ressusciter le gang.

 

Les Draft Riots (émeutes de la conscription), juillet 1863

On ne verra pas un nouvel affrontement comme celui de 1846 car New York est frappée par quelque chose de bien pire : les célèbres riots of New York, les émeutes de New York.

    Ces émeutes sont célèbres parce qu’elles ont mis en mouvement des dizaines de milliers de New-yorkais. Et Scorsese réussit une sorte de tour de force dans son film. La situation n’était pas brillante. La guerre de Sécession dure depuis plus de deux ans. Il y a régulièrement une crise du ravitaillement des villes. Les morts et blessés dont le corps rentre du front désespèrent les civils. C’est alors que la présidence Lincoln décide une mesure extraordinaire : la conscription. Cette mesure, violente en elle-même, n’est acceptable qu’à deux conditions : la motivation doit être suffisante, les causes et la finalité bien expliquées, d’autre part cette mesure doit être égalitaire : tout le monde y passe ! pas d’exemption ! or ni l’une ni l’autre de ces conditions ne fut remplie. Ce texte de H. Zinn résume presque tout :

"En juillet 1863, lorsque commença la conscription, un certain nombre de New-yorkais s'en prirent au principal bureau de recrutement. Pendant trois jours, des groupes de travailleurs blancs détruisirent, dans toute la ville, bâtiments, usines, tramways et domiciles. Les motivations de ces émeutes contre la conscription sont complexes. Elles sont autant anti-Noirs qu’anti-riches et anti-Républicains (au sens d’hostilité au parti de Lincoln, New-York, port maritime d’entrée et de sortie des produits du Sud cotonnier n’était pas hostile à la cause sudiste, JPR). Après une de ces attaques les émeutiers s’en prirent aux villas des riches mais assassinèrent également des Noirs. Ils défilaient dans les rues, imposant la fermeture des ateliers et recrutant des individus qui venaient grossir leurs rangs. ".

    Concernant la motivation, il faut comprendre le point de vue des Irlandais à peine débarqués du navire qui les privait de leur pays natal, qui viennent chercher autre chose que la misère et à qui on demande de combattre contre les Sudistes, pour -soi-disant- la liberté des Noirs, problématique improbable pour eux et qui les surprend totalement.

"Ces immigrés irlandais récemment débarqués pouvaient-ils vraiment sympathiser, pauvres et méprisés comme ils l'étaient eux- mêmes, avec les esclaves noirs qui se trouvaient à l'époque de plus en plus au centre de la question politique et fournissaient le ressort de l'agitation dans le pays ? Rares étaient d'ailleurs les militants de la classe ouvrière qui s'intéressaient à l'époque au sort des Noirs. Ely Moore, syndicaliste new-yorkais élu au Congrès américain, s'élevait par exemple à la Chambre des représentants contre toute discussion sur les pétitions abolitionnistes. La haine raciale devint un substitut idéal de la frustration de classe". (263)

    Le pire était que les citoyens capables de payer 300 dollars pouvaient être exemptés. Guerre des riches faite par les pauvres : le slogan fut vite adopté et visait juste. Décision incroyable qui montre à quel point, pour les Anglo-saxons l’argent peut tout résoudre.

"… Et puis il y eut la guerre, la conscription et le risque de mourir. La conscription, votée en 1863, permettait aux riches d'échapper au service en s'acquittant de la somme de 300 dollars ou en s'offrant un substitut" (Zinn).

    Scorsese met en scène la réaction plus que virulente d’un conscrit incapable de verser les $300 –somme considérable à l’époque – et qui bouscule les fonctionnaires recruteurs. Il montre aussi le lynchage des Noirs, le saccage des riches demeures, sises bien loin de Five points, et l’ampleur de la fracture sociale entre riches et pauvres. L’armée des États-Unis va charger. Mieux –pire- la marine de guerre est mise à contribution et canonne, depuis l'Hudson, les quartiers de Manhattan les plus "chauds". Les boulets tombent sur les Dead Rabbits et le gang de Bill le Butcher : ces derniers ne comprennent rien et sont victimes de quelque chose qui les dépasse. Scorsese tire la morale que ce conflit entre "natives" et Irlandais n’a rien laissé dans l’histoire, ce fut une péripétie –sauf bien sûr pour les morts et leur entourage-.

 

New York, école de la fraude électorale

    Scorsese met en scène le personnage historique de Tweed, boss du Tammany-Hall. Tweed s’est mis sous l’influence de Bill avant de revenir à ses sympathies irlandaises étant lui-même d’origine outre-Atlantique. Le Tammany c’est une institution essentielle. C’est d’abord une structure d’accueil pour les immigrants par nature SDF, pauvres, sans job, etc.… Peu à peu, les migrants une fois installés, Tammany les organise en groupes de pression : ceux qui doivent tout au Boss sont une masse de manœuvre électorale. Dans le film, Tweed participe à l’élection de Monk McGinn au poste de shérif. Le jour du vote les deux gangs ennemis organisent des rapts et oblige de force les pauvres hères à aller voter : les Chinois, les fumeurs d’opium, les invalides. Chacun doit voter plutôt deux fois qu’une et même plus ! Ainsi, un adjoint de Tweed vient lui dire "Le Moine a déjà 3000 voix de plus qu’il n’y a de votants !" à quoi Tweed répond "mais c’est 30.000 qu’il en faut !". Le trucage des élections à New York va devenir rapidement légendaire. On sait qu’en 2016, lors des primaires démocrates, seuls les membres adhérents du parti Démocrate pouvaient voter et Clinton obtint 67% des voix –exactement le même pourcentage que huit ans auparavant face à Obama. Privé du vote des Indépendants, Bernie Sanders ne pouvait pas faire grand-chose. Sur le fonctionnement historique de Tammany Hall je vous renvoie à un texte non fictif et même excellent de La Revue des deux-Monde (1894, tome 124) sur le net, intitulé Tammany-Hall et la vie politique à New-York (signé C. de Varigny, emploi non fictif).

 

Racisme ordinaire

 "Les travailleurs irlandais de New York, immigrés récents, pauvres et méprisés par les "natifs" américains, pouvaient difficilement éprouver de la sympathie pour la population urbaine noire dont ils subissaient la concurrence dans les emplois de débardeurs, barbiers, serveurs et domestiques. Les Noirs, expulsés de ces emplois, servirent bien souvent de briseurs de grève".

"(les émeutiers de 1863) incendièrent l'orphelinat municipal consacré aux enfants noirs et tuèrent, brûlèrent et pendirent les individus noirs qu'ils rencontraient. De nombreux autres furent noyés"

    Il y a cependant une lucarne ouverte sur l’air libre. Dans le gang d’Amsterdam Vallon figure un Noir : l’identité irlandaise s’effacerait ainsi devant l’identité catholique. C’est plausible, les catholiques étaient beaucoup moins racistes que les Puritains d’Angleterre. Voyez la différence entre l’Amérique latine et les États-Unis… Mais il y a toujours des exceptions : fidèle à sa religion d’origine McGloin porte des cierges à l’église en mémoire de sa mère. Il tombe nez à nez avec la bande à Amsterdam. McGloin est stupéfait. Un Nègre dans une église de Dieu ! McGloin quoiqu’en mauvaise posture du fait de sa trahison se met à hurler : un Nègre dans une église ! Blasphème ! et la damnation de Cham ? Il y aura dans ces pays protestants où les sectes pullulent des églises pour les Blancs et d’autres pour les Noirs. Aujourd’hui encore aux States pays de la Liberté.

     Au total, un film pas très divertissant disons plutôt pas très drôle, mais instructif, le melting pot américain était aussi chaud que les fours sidérurgiques. La Violence au cœur de l’histoire américaine.  

 

 

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