Les canons de Navarone (USA, 1961)

publié le 11 juin 2014 à 07:40 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 1 août 2016 à 14:58 ]


    C’est un film déjà ancien  - 1961 ! - mais qui passe toujours à la télé parce que c’est un bon film de divertissement, d'ailleurs, il est sorti en DVD (2007).



http://canonici.skyrock.com/2939167143-LES-CANONS-DE-NAVARONE-1961-DES-SEQUENCES-A-BONIFACIO.html

    Le scénario (inspiré du livre de l’écrivain écossais MacLean) est limite crédible mais les Américains ont tellement de tours dans leur sac, n’est-ce pas … En gros, ce scénario est le suivant : 2.000 prisonniers anglais sont gardés sur une île de la mer Égée, Kéros, et la Royal Navy veut aller les sauver en envoyant une escadre de navires. Mais l’accès à l’île passe nécessairement par un détroit et ce détroit est sous la garde de deux énormes canons allemands basés sur l’île de Navarone, canons guidés par radars et qui, jusqu’à présent, ont toujours envoyé par le fond les navires qui ont tenté de franchir le détroit. L’État-major anglais veut tenter une dernière chance en envoyant sur Navarone un commando particulièrement
"pointu" dans ses compétences. 

    La distribution est remarquable avec, entre autres, Gregory Peck (capitaine Mallory), Antony Quinn (colonel grec Stavros) et David Niven (caporal Miller, dans le civil universitaire spécialiste en chimie des explosifs) et aussi Anthony Quayle (Major Roy Franklin).

    Huit fois nominés aux Oscars, le film obtint celui des meilleurs effets spéciaux. C’est une grosse machine hollywoodienne assurément.

    Le scénario suit une progression logique. D’abord la formation du commando, ensuite le parcours maritime sur un petit bateau de pêche jusqu’à la falaise de l’île de Navarone. Parcours non sans écueil avec le survol d’un avion allemand suivi de l’accostage par un petit navire de guerre dont nos héros se débarrassent avec dextérité, puis une tempête sans pareille avec un quasi tsunami qui envoie le bateau de pêcheurs se fracasser sur des écueils au sens propre. Commence alors l’ascension de la falaise verticale, telle que les Allemands ne songent pas à une attaque possible à cet endroit-là de l’île. Le commando réussit (miracle hollywoodien ?) à faire sécher ses vêtements durant la nuit alors que tous ont été submergés, mais surtout les voici avec un handicap majeur : l’un des leurs - Roy Franklin - a été gravement blessé par une chute durant l’ascension de la falaise, jambe cassée, il doit être transporté sur brancard : pas le plus simple quand on a une telle mission à accomplir. Ce handicap va mettre l’unité du commando à rude épreuve. Puis contact est pris avec les résistants grecs de l’île. Traversée de la petite ville de Mandrakos, chef-lieu, grâce à quoi on apprend que tout un quartier a été évacué car les coups de canons provoquent des vibrations telles que les maisons se fissurent. Le blessé est laissé chez un médecin mais le cabinet est bondé de …soldats allemands vert-de-gris. Le commando est entièrement fait prisonnier et il y a là une séquence dont je reparlerai : le lieutenant de la Wehrmacht interroge le blessé qui ne répond pas, bien sûr, puis c’est le capitaine SS Sessler qui interroge avec d’autres méthodes. Mais le commando est à la fois courageux et rusé et arrive à maîtriser l’ensemble des Allemands présents dans la salle et s’habille des uniformes vert-de-gris.

    Avec l’entrée dans la forteresse, la tension monte de plusieurs crans. La quasi-totalité de l’armée allemande de l’île est rassemblée sur la plage de sable où elle attend un débarquement anglais : fausse information que le commando a réussi à transmettre à la Wehrmacht. Tandis que certains membres sont chargés de faire diversion dans la forteresse, Mallory et Miller, en camion et uniformes allemands, doivent exploiter la confusion créée pour pénétrer dans le saint des saints : le réduit où se trouvent le logement des artilleurs et l’accès aux canons, accès fermé par une porte blindée épaisse comme l’humour des SS. On se dirige vers la scène finale. La porte est ouverte, Mallory se débarrasse de deux ou trois soldats gêneurs et pénètre avec Miller dans le sanctuaire. Ils ferment la porte derrière eux mais négligent un détail et une sirène stridente se met à retentir.

    Branle-bas de combat du côté des artilleurs qui doivent ouvrir la porte blindée de l’extérieur, ce qui n’était pas prévu mais, quant à lui, Miller se met au travail pour truffer d’explosifs les canons et leur antre. Mallory et Miller sortent en plongeant dans la mer sur laquelle les attend un membre du commando, Maria Pappadimos (formidable présence d’Irène Papas) avec un petit bateau à moteur. Scène finale avec feu d’artifice vu de la mer, toute l’île ressemble à l’Etna en éruption… Les sirènes des navires anglais qui se dirigeaient vers Kéros retentissent : joie partagée.  

    Bon film de divertissement, immense succès planétaire mais le rôle de ce site n’est pas de faire du cinéma. Ma valeur ajoutée, s’il y en a une, réside dans l’apport de faits historiques. Je fais deux critiques :

    Le film est tourné en 1961, pleine guerre froide : la crise du mur de Berlin date de la même année. Il faut justifier cette alliance avec des Allemands auteurs de tant de crimes. L’astuce de la propagande occidentale est de faire le distinguo entre les Allemands de la Wehrmacht qui, bon, allez, font leur boulot de militaires et, d’autre part, les SS et la Gestapo, qui, alors oui, sont des salauds et des criminels absolus. Dans le film, cette distinction est opérée, dans le cabinet médical où le SS Sessler joue avec son pistolet sur la jambe gangrénée de Roy Franklin et où le lieutenant de la Wehrmacht dit à Mallory "nous ne sommes pas tous comme Sessler". Ce Sessler est interprété par un acteur né en Lituanie et a des yeux bleus clairs comme la glace de la Baltique gelée. De plus, en tournée dans sa forteresse, le général, bien reconnaissable avec sa capote kaki aux larges revers rouge vif, surprend le même Sessler dans une séance de torture de Roy Franklin, le tance et lui impose d’utiliser de la Scopolamine. Je cite ici l’article de Wiki : "La scopolamine a été testée comme sérum de vérité pendant la Seconde Guerre mondiale. Le romancier Alistair MacLean fait souvent référence à la scopolamine dans ses romans sur la Deuxième Guerre mondiale, utilisée comme sérum de vérité (Quand les aigles attaquent, Les Canons de Navarone...)". En réalité, la Wehrmacht qui est issue d’une longue tradition prussienne a commis autant de crimes de guerre que les SS. Dans son livre, justement intitulé "Les crimes de la Wehrmacht" [1], Wolfram Wette - université de Fribourg-en-Brisgau -, montre que la construction de l’image d’une Wehrmacht "propre" a été motivée par la Guerre froide et par les ambitions des ex-généraux de l’armée du Reich. On peut relever aussi le brin d'admiration et le coup de chapeau des Américains pour l'organisation et la science allemandes lors du tir des canons sur les navires qui arrivent.

    Seconde critique. Hollywood, formidable machine de propagande, fait passer des messages dans les dialogues. Exemple : dans le commando il y a Mallory et Stavros, ce dernier a juré de tuer Mallory un jour ou l’autre. Pourquoi ? Mallory raconte à Roy Franklin qu’un jour, il a été amené à laisser passer une patrouille allemande qui devait évacuer des blessés et qui, sur la foi du serment, jura de ne commettre aucun fait de guerre mais qui, en réalité, massacra la famille, femme et enfants, de Stavros. Mallory, avec le visage angélique de Grégory Peck, déclare mot à mot : "I still had some romantic notions about fighting a civilized war" (…)"me and my stupid Anglo-saxon decency" (sic). Ce qui peut se traduire de la manière suivante : "j’ai toujours eu une conception romantique sur la manière de conduire une guerre civilisée. (…) moi et ma stupide éthique anglo-saxonne"[2]. L’éthique anglo-saxonne ! parlons-en… génocide des Indiens, esclavage et tueries des Noirs, massacre des Philippins, des Japonais et, quelques temps après la parution du film, l’utilisation de l’agent Orange sur les Vietnamiens… Les États-Unis et le droit de la guerre (Les Gi américains urinent sur le cadavre de leurs ennemis…) Là, parler de decency est, comment dire, indécent.

    Un dernier mot que j’emprunte à Jean de Baroncelli, célèbre critique cinématographique, qui dénonce la philosophie de bistrot portée sur le thème de "la guerre n’est pas jolie, pourquoi se bat-on, pourquoi l’humanité n’est-elle pas gentille", Baroncelli le dit mieux : "Le film étant américain on pouvait craindre un certain nombre d'épisodes sentimentaux et moralisateurs. Ils sont réduits au strict minimum. Sans rime ni raison David Niven prend bien la peine de nous expliquer pourquoi il n'aime pas la guerre. Personne ne l'écoute, et le speech est de courte durée". Fermez le ban !

 



[1] Paru aux éditions PERRIN, 2009 pour l’édition française, 390 pages.Lira aussi l’article 1°partie. INTRO : les caractères de la 2ème guerre mondiale

[2] C’est "decency" qui pose le plus de problèmes de traduction. Il y a le choix entre décence, convenances, bonnes manières et, surtout, morale, éthique, philosophie morale.


























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