Les 55 jours de Pékin (1963)

publié le 12 févr. 2015 à 07:26 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 16 févr. 2017 à 03:50 ]

à lire au préalable : Le PÉKIN des empereurs.



Ce film utilise un fait historique bien réel : la révolte des Boxers contre la présence des étrangers, en l’occurrence de 11 pays, au sein même de la Ville intérieure de Pékin, capitale de ce qui est encore l’empire chinois. Ces légations vivaient dans un quartier qui leur était réservé et qui fut assiégé par les Boxers du 20 juin au 14 août 1900, soit une durée de 55 jours.

C’est la super production hollywoodienne par excellence et, somme toute, assez peu récompensée. Elle réunit Charlton Heston, Ava Gardner et David Niven, comme têtes d’affiches. Mais il y a des centaines de figurants et une partie de la ville a été construite ex-nihilo, à quelques kilomètres de … Madrid. Les figurants chinois venaient de toute l’Europe.

    Le metteur en scène Nicholas Ray prend beaucoup de libertés avec l’histoire et la géographie de Pékin. Les critiques aussi d’ailleurs. Ainsi, le journal VSD écrivit le 2 juin 1963 : "Pendant deux heures trente, on plonge avec délices et frissons au cœur de la Cité Interdite". Or, les protagonistes, Boxers ou Étrangers, ne mettent jamais les pieds dans la Cité interdite. Le quartier des Légation était situé entre l’enceinte fortifiée de la ville tartare et la Cité impériale, la Cité interdite étant elle-même à l’intérieure de la Cité impériale. Il faut lire mon article sur le Pékin des empereurs Le PÉKIN des empereurs.  pour comprendre. Je rajoute cette autre reproduction du quartier des légations ; document sur lequel on peut lire " Wall of tartar city" . On franchit la muraille grâce à une porte qui mène à "Entrance to Palace". En fait, cette porte -dont le nom est orthographié Qianmen sur le document ci-dessus  est celle de la Muraille de la "ville chinoise" qui jouxte la muraille de la "ville tartare", dont le porte est, elle, dénommée Zhengyangmen. Jamais ces portes n’ont été aux mains des Légations et aucune d’elle ne portait cette surélévation qui ressemble aux sabords d’un grand voilier[1].

 

    

        Mises à part ces nombreuses inexactitudes, le film rend assez bien compte des combats qui ont pu avoir lieu pendant ces 55 jours. Par exemple, cette tour d’assaut a été construite pour les besoins du film (source : Enc. Universalis)..

    Mais comment faire un film qui dure 2 heures 30 minutes ?

- d’abord, il faut une histoire de femmes. C’est Ava Gardner qui y est affectée. Elle joue un concours de chapeaux dignes du derby d’Ascot et de My fair Lady. Elle est méprisée par le tout-Pékin colonialiste et on tarde à savoir pourquoi. C’est une baronne russe qui avait épousé un brillant officier du Tsar - "qui l’avait remarqué" comme on disait à la cour de Louis XIV - mais qu’elle a trompé. Le jeune espoir de l’armée russe s’en est suicidé. Pire, elle l’a trompé avec un général… chinois ! la pécheresse ! Mais elle va souffrir pour assurer sa rédemption. Pendant les 55 jours elle deviendra infirmière, collaboratrice indispensable du vieux médecin-chef, elle ira jusqu’à vendre un collier à la valeur inestimable pour acheter des drogues et autres médicaments. Une balle perdue la rencontrera. Aucun intérêt historique ni, d’ailleurs cinématographique.

- ensuite, il y a la petite métisse, fruit des amours d’un capitaine américain et d’une Chinoise morte au moment des évènements. Le capitaine va mourir à son tour : est-ce que le major des Marines (Charlton Heston) va se laisser attendrir et s’occuper de la fille de son ami et compagnon d’armes ? Oui. Mais, si l’intérêt historique est nul là aussi, disons que l’évolution psychologique du Major est bien suivie, crédible. Baroudeur, qui ne conduit pas sa vie mais se laisse déplacer au gré des nominations par son État-major, il sort peu à peu de sa carcasse et découvre le sentiment d’affection pour un enfant, ici, une charmante petite chinoise. Il l’emmène aux States, après la victoire.


- autre moyen de faire durer : le coup de main, tenté et réussi par quelques aventuriers assiégés. Parmi eux le Major, bien entendu, déguisé en bandit de grands chemins - mais il s’agit d’aller faire sauter un arsenal impérial en passant par les égouts de Pékin - mais aussi l'ambassadeur britannique, Sir Arthur Robertson (D. Niven). Et là, c’est invraisemblable. L’ambassadeur britannique, chef de la Légation de son pays est aussi l’ambassadeur des ambassadeurs, c'est-à-dire qu’il parle à l’Impératrice au nom de toutes les Légations présentes à Pékin. L’imagine-t-on un instant se déguiser en baroudeur et aller faire sauter l’arsenal ? Quel risque pris ! Quelle conséquence en cas d’échec et de prise par l’ennemi ! L’ambassadeur de sa majesté la reine Victoria, Impératrice des Indes, pris la main dans le sac à poudre pour faire exploser un arsenal de l’empire du Milieu ? Mais bon, il fallait sans doute donner à D. Niven autant de temps de passage à l’écran qu’à Charlton Heston…

- encore un moyen, ce qu’on pourrait appeler "le quart d’heure américain". J’en ai parlé dans l’analyse des Canons de Navarone, dans chaque film de guerre américain de cette époque, il y a un discours moralisateur parfaitement déplacé sinon ridicule. Là, le fils de l’ambassadeur anglais est touché par une balle perdue. Son pronostic vital est engagé. On imagine les dialogues, sur la mort d’un enfant en pleine guerre, l’innocence frappée par la violence aveugle, et à l’étranger ! loin de sa terre natale ! et à qui profitera sa mort, à personne, c’est une mort inutile, etc… et dans ce film, nous sommes gratifiés d’un second quart d’heure durant lequel, D. Niven, ambassadeur de sa Majesté, prend un coup de blues et s’interroge gravement : qui suis-je ? (sic), suis-je un raté ? ai-je cherché à éviter la guerre ? heureusement, son épouse le console.

 

    Revenons au fond. Ce film est sorti en 1963, en pleine guerre froide et la Chine-Pékin n’a pas d’existence diplomatique pour les Occidentaux -sauf pour les Anglais à cause de Hong-Kong -. Les Américains ne connaissent que la Chine-Taïwan qui dispose du siège permanent à l’ONU avec droit de veto. Pour les États-Unis et leurs féaux le gouvernement de Pékin est illégitime, usurpateur, etc...

    Le film montre à la fois la mésentente entre les Occidentaux au sein du quartier des Légations où, par exemple, chaque fanfare militaire interprète son hymne national en même temps que le voisin ce qui donne une cacophonie drolatique et la nécessité de s’unir pour faire face au danger de la multitude chinoise. Le film insiste sur le nombre. Le Major conclut le film en disant à l’ambassadeur anglais : "vous nous avez unis, c’est peut-être un début, les gens s’en souviendront un jour…". Les Chinois sont présentés sous un éclairage violent : ce sont des coupeurs de têtes avec exécution sans autre forme de procès, alors que le coupable de l’assassinat de l’ambassadeur allemand le 20 juin, est dans la salle, aux côtés de l’impératrice et n’est donc pas ni jugé ni exécuté…

    Source de la photo : Encyclopaedia Universalis. NB. La révolte des Boxers s'était déroulée dans presque toute le Chine et pas seulement à Pékin. Le film n'évoque jamais cette violence impérialiste.

                                                                                                                                                                                                                                                    Mais de façon générale ce film est parfaitement intolérable parce qu’il est occidental : il ne dit pratiquement jamais que les Occidentaux sont en train de dépecer la Chine, de l’exploiter sans vergogne, que les patriotes/nationalistes chinois qui ne supportent plus cette présence étrangère sont dans leur bon droit. Certes, il y a plus sympa dans la vie que la secte des Boxers, xénophobes, réactionnaires, violents, etc… mais enfin, les Occidentaux et Japonais recueillent le fruit de leurs turpitudes. L’ambassadeur anglais dit un moment pour justifier son combat : "On se bat pour un principe !" Lequel ? Je ne vois pas trop. Les Occidentaux coupent aussi de nombreuses têtes chinoises pendant le conflit.

  






 Le journal Le Monde qui présente ce film écrit "en 1900, à Pékin, le soulèvement des Boxers menace la stabilité du pays" … De quoi s’esclaffer. Depuis les guerres de l’opium, scandaleuses, honteuses, la Chine est assaillie de toutes parts par les Anglais, les Français, les Russes, les Allemands, les Américains, les Japonais…La Chine humiliée : les traités inégaux (1839 - 1864) 2ème partie et ce seraient les Boxers qui déstabiliseraient le pays ? Comme dit, dans un dialogue - l’Impératrice Tseu-Hi "La Chine ne peut pas tomber plus bas". Rare seconde de lucidité des auteurs du film.

    L’Impératrice est magistralement interprétée par Flora Robson avec mention spéciale pour ses costumiers et maquilleuses, et Robert Helpmann est plus vrai que nature dans le rôle du ministre belliciste le prince Tuan.

  









La photo ci-dessus est extraite du manuel ISAAC .

  


 Ci-contre, Flora Robson  et son ministre TUAN dont l'ornement des doigts montre son mépris du travail manuel.




En conclusion, rappelons qu’on ne peut pas comprendre grand chose si l’on ignore tout de la structure de la capitale chinoise et de l’emplacement du quartier de Légations en son sein ainsi que la proximité géographique du port maritime de Tien-tsin.





addenda :
    Voici la photo d'une porte de Pékin-ville tartare (porte de Fuchengmen) qui a inspiré les décorateurs du film :
:


[1] Sabord : ouverture dans le flanc d'un navire, par laquelle passent les fûts de canons, les avirons ou simplement une prise d'air. Aussi : Ouverture quadrangulaire pratiquée dans la muraille d’un vaisseau et par laquelle le canon tire.

    Pour ceux qui aiment les portes de Pékin :http://parisbeijing.over-blog.com/article-5500541.html



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