Le juge et l’assassin, Tavernier, 1976

publié le 4 juin 2014 à 03:50 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 7 févr. 2017 à 14:25 ]

    La trame du scénario est constituée par la recherche de ce qu’on appelle aujourd’hui un serial killer, son arrestation, sa confrontation avec le juge d’instruction, son exécution par voie de guillotine. Mais, et c’est le moins que l’on puisse dire, Tavernier plonge cette trame dans son environnement historique et il y va d’abondance. Nul ne songera à le lui reprocher. Sauf, sauf les philosophes idéalistes - dont les religieux - qui pensent que la responsabilité individuelle est principale et que la société n’a rien à voir dans ces crimes commis par un seul individu.

    Le film est remarquable et je me suis demandé quel autre film a bien pu lui barrer la route pour le César (c’est Mr Klein de J. Losey) mais le film a été gratifié du césar du meilleur acteur : Galabru (Bouvier, l’assassin) qui devance et A. Delon et G. Depardieu, excusez du peu. Le film obtint aussi le césar du meilleur scénario.

    L’ambiance politique "fin de siècle" comme dit l’historien américain Eugen Weber est, autant qu’on puisse en juger, parfaitement rendue. C’est l’affaire Dreyfus qui est arrivée au fin fond de la montagne d’Ardèche, fief du député monarchiste Hyacinthe de Gaillard-Bancel (et, plus tard de son successeur désigné Xavier Vallat, le célèbre commissaire aux questions juives du gouvernement de Vichy). Le dialogue laisse percer des allusions à St-Jean-François-Régis, le saint contre-réformé du lieu où les guerres de religion firent rage et d’ailleurs, à la fin du film, un orateur nationaliste lors d’un meeting à Privas, vitupère les protestants, pêle-mêle avec les anarchistes, les juifs, les francs-maçons, la totale quoi. On se croise quand on passe devant la croix plantée au milieu de la place du village, les murs sont couverts de "mort à Dreyfus ! " ou d’affiches du journal La Croix qui se vante d’être le journal "le plus antisémite de France"… Des pauvres font la queue pour obtenir un bol de soupe mais la dame-patronnesse qui tient la soupière -et qui n’est autre que la mère du juge, Mme Rousseau, militante antidreyfusarde patentée - ne donne une louche de soupe que si le malheureux signe d’abord une pétition (dont on devine qu’il s’agit de la pétition en faveur de la veuve du colonel Henry). Qui ne signe pas ne mange pas. C’est l’Évangile nouvelle manière. [1]

    Autre moment fort, parfaitement rendu : une soirée est organisée dans la bonne société de Privas, un colonel au pantalon rouge - ancien d’Algérie, qui "chie" (moralement) sur Zola - accompagné au piano chante Sigismond le Strasbourgeois, histoire d’un Alsacien qui choisit de s’installer en France après 1871 et qui, patriote jusqu’au bout, trouve la mort, en Indochine sous les coups d’un annamite : car on achève, là-bas, la conquête coloniale, ce qui n’interdit pas de penser à la Revanche et au retour de l’Alsace-Moselle à la France. Je ne résiste pas au plaisir de vous donner le contenu du refrain :

Bientôt le drapeau Bleu-Blanc-Rouge

Refleurira sur nos maisons

Vivent ces trois couleurs qui bougent

Au souffle pur de nos clairons [2].

    C’est la période impérialiste de l’histoire de France et dans un asile où est hébergé temporairement Bouvier, le directeur annonce au réfectoire où s’agitent de lourds handicapés "Joyeux Noël, et je vous annonce que nos troupes ont pris Tombouctou"…. A propos de Zola, les militaires en garnison à Privas ramasse tous les livres de Zola que peuvent posséder les habitants afin d’effectuer un autodafé dans la cour de la caserne le soir. On notera également le rôle pris par la presse : Bouvier exige que sa photo paraisse dans Le Petit Journal. (Les médias et l’opinion publique : la crise boulangiste (1886-1889)

        Au plan politique, l’atmosphère est rendue, non seulement par la vague antidreyfusarde ultra présente, mais aussi par l’évocation de Caserio -attentat contre Sadi Carnot à Lyon -, de Ravachol -bombe dans la salle des députés, un autre encore et puis Bouvier [3]. Bouvier se présente avec toute la vigueur dont Galabru est capable comme "l’anarchiste de Dieu". Si Dieu est omniprésent dans sa tête -dans laquelle se trouvent aussi deux balles de pistolet que l’on n’a pas réussi à extraire et qui résultent d’une tentative de suicide - et dans ses cris, Bouvier est vigoureusement anticlérical. "Curés de riches" est la moindre de ses insultes, "ne me parlez plus des frères maristes" où il vécut son adolescence. Il est vrai que Bouvier se dit fréquemment anarchiste et socialiste ; il chante la Marseillaise anticléricale, bref, les éléments sont rassemblés pour en faire un élément perturbateur de la société laquelle est déjà fort malmenée par l’affaire Dreyfus et l’anarchisme politique. Mais Bouvier ne relève pas de l’anarchisme politique, il n’est pas un militant, un adhérent. Mais là, je suis obligé de poser la question qui est l’énigme du film : Bouvier est-il fou ou non ? S’il est fou, il est irresponsable de ses actes et le juge d’instruction Émile Rousseau (P. Noiret excellent dans la perversité) tient absolument à la thèse de la non-folie. Sinon, adieu veau, vache, croix de la légion d’honneur, la promotion à Paris, etc… L’interprétation de Galabru est au-dessus de tout éloge. Jusqu’à la fin du film, on n’aura pas la réponse. Dans tous les cas, Bouvier méritait d’être soigné, gardé sous surveillance mais il est partout rejeté. La société française de cette époque, toute emprise de catholicisme intégral ne veut pas s’occuper de ce genre de malades. Mort à Dreyfus, soit, mais la maladie de Bouvier, bof… On le laisse abandonné à lui-même. Un curé lui dit que l’armée (Bouvier était sergent) et maintenant le département ne donnent plus d’argent à l’asile qui l’a (mal) soigné et de souligner "un asile n’est pas un hospice". Il doit partir. Où ? qu’il se débrouille. Il sera donc vagabond, chemineau….

    La thèse de la folie est soutenue par beaucoup, mais Bouvier a parfois des éclairs de lucidité qui le démontrent comme très intelligent. Ainsi face au juge Rousseau en qui il a mis sa confiance - le malheureux ! Rousseau ne désire que sa perte !- mais qui l’a trahi, Bouvier le regarde et dit "je vous plains", une autre fois après une autre trahison de Rousseau : "vous êtes un roublard, j’ai pitié de vous". Ce ne sont pas là des paroles d’aliéné mais d’un bon chrétien.


   

    Face à cet assassin en série, il y a donc un juge. Un juge vieux garçon, qui reste chez sa maman - il l’appelle toujours ainsi - qui est sa confidente, sa compagne. Sexuellement, il va parfois se défouler chez une "fabriqueuse" (une ex-ouvrière de la fabrique) qu’il entretient avec son argent, c’est Rose interprétée par Isabelle Huppert, encore très jeune. Rousseau est un maniaque, il a rempli des centaines de fiches pour autant de repris de justice, surtout vagabonds parce qu’il projette, dit-il, de rédiger un livre sur les chemineaux. Ce qui est marquant c’est son manque de sang froid lorsqu’il parle des crimes sexuels commis par les vagabonds puis par un vagabond sur lequel il a enfin réussi à mettre un nom : Bouvier. Il se déchaîne littéralement, entre en hystérie. Après avoir vu la mort de près lors d’un entretien avec Bouvier qui sort un couteau, Monsieur le juge se précipite chez Rose et la force. "Lève tes jupes, couche-toi sur la table, " et il pénètre sa partenaire qui a sa face plongée dans les épluchures de patates puisqu’elle effectuait cette tâche ménagère. Rousseau a un Bouvier qui sommeille en lui.

    Devant le doute, Bouvier aurait dû bénéficier ( ?) d’un hébergement dans un asile. Mais à cette date -c’est le gouvernement Méline, républicain d’apparence, droite-extrême au fond - il fallait exécuter des hommes pour montrer que le gouvernement maintenait l’ordre. Dès lors, le sort de Bouvier était fixé. C’est une exécution politique. Et quelle responsabilité des différentes administrations d’avoir laisser Bouvier se balader sans surveillance… !

    A la fin du film on voit Rose qui a laissé tomber Rousseau, a repris sa blouse d’ouvrière et qui participe à une manif où flotte la couleur rouge qui bouge au souffle pur des gorges ouvrières. Et les chants de la Commune nous envahissent. Cette fin me rappelle celle de Casque d’or, où Reggiani, incarnation du bon ouvrier, conscient, honnête, fier, tombe sous les coups de malfaiteurs proxénètes et la fin du film arrive lentement aux notes du Temps des cerises, comme un appel à une société plus juste, où l’homme ne sera plus un loup pour l’homme, mais un frère.

    Film d’anthologie.  

 NB. Concernant l'affaire Dreyfus, vous pouvez lire le chapitre de mon livre qui y est consacré et qui s'intitule "L'Affaire". (sur ce site, voir l'onglet) ou alors, plus court, l’article les médias et l’opinion publique : l’affaire Dreyfus



[1] Cette région du Haut-Vivarais a donné les meilleurs scores à Le Pen dès 1984. Vote F.N. et vote ouvrier : le cas de l'Ardèche 

    On peut lire des extraits de cette pétition dans l’article les médias et l’opinion publique : l’affaire Dreyfus

[2] Cette chanson a été, en réalité, écrite en 1976 pour le film de Tavernier (source : Wiki). L’auteur a parfaitement restitué l’esprit Déroulède.

[3] Le film s’inspire quelque peu d’une histoire vraie, celle de Joseph Vacher et à l’époque on associait les noms de Caserio, Ravachol et Vacher (voir l’article de Wiki consacré à ce film).

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