Le Guépard de Lucchino Visconti.

publié le 11 janv. 2012 à 03:58 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 8 nov. 2017 à 04:26 ]

    Avec les moyens actuels de restauration des films nous avons droit à des copies d’une qualité parfaite. C’est le cas avec ce film de L. Visconti de 1963. Autre film, autre chef-d’œuvre. Il Gattopardo, roman posthume de l’écrivain sicilien Giuseppe Tommasi di Lampedusa (1896-1957), est paru en 1958 et a été publié en français dès 1959 au Seuil. Selon le Monde Diplomatique, on attribue à Lampedusa la phrase célèbre : «Il faut tout changer pour que rien ne change». C’est en effet par cet échange entre le prince de Salina (Burt Lancaster, magique) et son neveu Tancrède (A. Delon bien mis en scène par Visconti) que commence le film. Le prince s’étonne de la présence de Tancrède aux côtés des révolutionnaires à chemises rouges et celui-ci lui sort cette réplique célèbre qui est d’une vérité étonnante, historiquement constatée. De quelle révolution s’agit-il ?


    C’est l’époque de la formation de l’unité italienne. Tous les lycéens et ex-lycéens sérieux connaissent cette phrase de Metternich, chancelier autrichien, homme fort de l’Europe du premier XIX° siècle -après 1815- « l’Italie est une expression géographique ». Autrement dit ce n’est pas un Etat, une réalité politique et militaire. Elle est morcelée en multiples États, tous sous la domination de petits princes soumis à l’empereur d’Autriche et à la hiérarchie catholique, à cette époque particulièrement rétrograde (Grégoire XVI et Pie IX). Dans le film, le jésuite (Romollo Vialli, magistral), prêtre qui officie à demeure chez le prince Salina et qui a donc une existence fort enviable, incarne cette Église ultraconservatrice et résolument contre-révolutionnaire. Le traditionalisme de la société sicilienne est admirablement montré par Visconti. On assiste à la lente montée de la nombreuse famille de Salina et de sa domesticité vers son palais d’été à Donnafugata. C’est le coche de la fable de La Fontaine à plusieurs exemplaires. Le soleil de la Méditerranée écrase tout. C’est long. Mais comme toujours chez Visconti la longueur/lenteur a un sens. Poussiéreuse, transpirante, fatiguée, après quelques poignées de main distribuées par Salina, toute la famille, avant même la moindre toilette, entre en procession dans l’église où l’organiste (S. Reggiani, soumis à souhait) veillait afin de ne pas rater l’entrée du prince. Bien entendu la fanfare du village était là et chaque paysan ôtait son couvre-chef devant le passage des voitures du seigneur.

    La superstructure politique de l’Italie de 1860 - Milanais et Vénétie possessions autrichiennes, domination militaire de facto des principicules par l’occupant autrichien, une Italie coupée en deux par les États de l’Église qui s’étendent de Rome à Bologne et Ravenne, omniprésence du Pape et de la hiérarchie - cette superstructure d’Ancien Régime explose sous les coups des patriotes italiens qui veulent la libération et l’unité de leur pays. Après les succès du Roi de Piémont - dus surtout à Cavour - avec l’aide française, une expédition est mise en œuvre sur la Sicile, marchepied avant la Calabre puis Naples où réside le roi François II de la dynastie des Bourbon d’Espagne. Il y a bien révolution puisque ces monarchies rétablies au Congrès conservateur de Vienne en 1815 ont été mises à bas et que l’on a recours au suffrage universel pour demander son approbation au peuple quant à l’unification de l’Italie (cf. la seconde carte ci-dessous). On peut dater au 21 octobre 1860 le referendum sicilien sur l’adhésion au royaume de Victor-Emmanuel II.

    Tout change donc.

    Tancrède, qui a pourtant du sang noble dans les veines, est parmi les Chemises rouges qui bousculent les troupes du petit François. Mais c’est un calculateur. Mieux vaut une grande Italie élevée au rang de royaume et créée par des gens comme lui et ses amis plutôt qu’une République que pourrait installer un Garibaldi si ce dernier se trouvait seul vainqueur. D’ailleurs, l’objectif atteint, Tancrède rejoint, fier de son nouvel uniforme, l’armée régulière du nouveau Roi d’Italie et crache sur ses ex-compagnons de combat : « des brigands ! ».

    Le prince Salina a eu les yeux ouverts par son neveu. Par des propos qui relèvent plus d’une analyse marxiste -mais Visconti était marxiste- que d’une conversation banale, il admet que sa classe d’aristocrates, de Guépards, fauves insoumis que l’on ne soumettra jamais, n’est pas porteuse d’avenir. L’avenir appartient aux nouveaux riches, aux hommes d’argent, aux « hyènes » - lesquelles vivent sur le cadavre des autres - comme Don Calogero Sedara, à l’allure quelconque voire vulgaire mais qui est à fond pour le changement de régime, il est d’ailleurs, déjà, maire de Donnafugata. Salina votera « oui » au referendum d’unification et, faisant volte-face, il demande pour son neveu Tancrède à Don Calogero, la main de sa fille (Claudia Cardinale, resplendissante). Cela tombe bien, Tancrède est ruiné. La dot est faramineuse. Un noble avec une bourgeoise ! La prude épouse de Salina a failli s’étouffer. Mais c’est l’avenir. Un camouflet pour Concetta Salina qui comptait sur une union avec son cousin, mais l’avenir quand même.

  

     Tout le monde sait que le film est dominé par ce chef-d’œuvre inégalé de mise en scène : la séquence du bal qui dure 25 minutes et a été tourné en trois semaines. La scène se tient dans le palais Valguarnera-Gangi, Palerme, emblème du style baroque sicilien. Ont été invités tout ce que Palerme compte d’aristocrates, de bourgeois ralliés au panache de Victor-Emmanuel, l’État-major de la nouvelle armée nationale représenté par celui du colonel Pallavicino. Invité - les choses ont changé - Don Calogero, impressionné par la hauteur des plafonds, ne peut que dire « c’est beau »…Pire, avec un collègue il observe les dorures -qui à l’époque étaient en or vrai - et s’écrie : « on ne pourrait pas faire ça, aujourd’hui, au prix où est l’or » et devant un bronze doré il s’interroge : « ça représenterait combien d’hectares un objet pareil ? ». Quant il entend cela, le prince Salina est effondré, un abîme s’ouvre devant lui, il est habité de pensées morbides. Pour Salina, « un château dont on connaît toutes les pièces ne mérite pas d’être habité », largeur d’esprit, hauteur de vue de l’aristocrate qui se heurte à l’étroitesse, la mesquinerie des nouveaux-riches. Mais avec le XIX° siècle, le pouvoir passe des mains des "landed men" à celles des "moneyed men", de la terre à l’argent, du sens de l’honneur au calcul arithmétique.

    Cette fête est organisée après un fait historique majeur : la bataille de l’ Aspromonte (22 août 1862). Garibaldi traverse le détroit de Messine pensant continuer sa marche vers le nord pour libérer les États du pape et les rattacher au reste de l’Italie en gestation. Mais les Français de napoléon III s’opposent à cela et s’apprêtent à combattre les troupes de Garibaldi. Le Roi d’Italie préfère que ce problème soit réglé par les Italiens eux-mêmes et envoie le colonel Pallavicino arrêter les troupes du patriote que tant d’Italiens admirent déjà… Pallavicino est un m’as-tu-vu de première classe, un hâbleur, et tout le monde, au bal, l’admire quand il raconte la bataille et la blessure de Garibaldi. Et le film se termine par un évènement tragique qui passe presque inaperçu. Garibaldi a été rejoint par des soldats de l’armée de Victor-Emmanuel. Ces derniers sont dès lors considérés comme déserteurs et condamnés à mort. Tancrède est au courant de tout cela et l’annonce à qui veut bien l’entendre. L’ordre doit régner et ces brigands être mis au pas. Le bal peut être une fête puisque l’ordre règne partout.

      Au petit matin, le bal est fini. On se disperse. Tancrède, homme neuf, très sollicité, ne sait où donner de la tête pour les au-revoir et les rendez-vous, pris dans le mouvement il néglige son oncle lequel réalise qu’il n’est plus qu’un marginal et s’en va prier, s’agenouillant devant le passage du saint-sacrement. On entend la mitraille qui fusille les révolutionnaires.

   Rien n’a changé.

    En 1861 est né le royaume d'Italie. Il manque cependant la Vénétie toujours autrichienne - ainsi que le Trentin. Il manque aussi la partie restante des États pontificaux que napoléon III défend bec et ongle pour ne plus s'attirer les foudres des Catholiques français. Garibaldi voulait les rattacher, il en est empêché dès son débarquement sur le continent (petit carré blanc au nord de Reggio) par la nouvelle armée royale italienne. En 1866, l'Italie récupère Venise. En 1870, elle envahit les États du pape, la garnison française les ayant quittés pour cause de guerre franco-prussienne.

PS. J'ai revu (12-12-2016) le film. Une résurrection grâce aux procédés modernes de conservation des films. La splendeur des couleurs est étonnante.  la mis en scène des personnages est admirable. J'ai idée que Visconti s'est inspiré  d'un tableau célèbre contemporain du prince Salina, réalisé en 1855, par Winterhalter, que voici ci-dessous :.

    Je place le commentaire de Pascal Galtier, du service éducatif du Palais Impérial de Compiègne où le tableau est exposé. "Ce tableau de grand format a été commandé à Winterhalter, le spécialiste des portraits des têtes couronnées, par l'impératrice Eugénie elle-même avant d'être présenté à l'Exposition universelle de Paris en 1855.
L'Impératrice y est représentée avec les dames de sa Maison, c'est-à-dire les jeunes femmes choisies dans la haute société pour la seconder dans ses activités quotidiennes et lors des grandes cérémonies. Les dames sont assises dans une clairière en pleine forêt, vêtues de somptueuses toilettes de bal, ornées de fleurs et de bijoux, ce qui forme un contraste peu réaliste. Au milieu d'elles, l'impératrice Eugénie, dans une robe blanche à rubans violets mais sans diadème, domine légèrement ses compagnes.
La critique de l'époque dénonça cette œuvre comme une gravure de mode d'autant moins sérieuse que la majesté d'Eugénie n'était pas suffisamment mise en évidence.
Pour autant, les poses différentes de toutes ces dames, le soin apporté à la représentation de leurs mains et de leur visage, le jeu de leurs regards croisés donnent une image précise du raffinement et de la grâce tels qu'on les concevait à l'époque.
Dès lors cette œuvre demeure emblématique de l'élégance et du luxe du Second Empire".

    Visconti a parfaitement rendu cette élégance et ce luxe. Inoubliable Visconti.


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