Lawrence d’Arabie de David Lean (1962) avec Peter O’Toole

publié le 25 juil. 2012 à 09:05 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 20 sept. 2016 à 07:41 ]


    L’Institut Lumière de Lyon programme Lawrence d’Arabie pour la rentrée. Sur écran géant, le film qui se déroule pour l’essentiel dans le désert donnera toute sa mesure. Les auteurs nous offrent avec raison des plans prolongés sur la géomorphologie d’un pays aride mais aussi sur le ciel de la nuit ou encore les levers de soleil et le terrible zénith où l’on ne peut pas dire autre chose que le soleil écrase tout.

    

Soleil de mort car l’eau est nulle part et les bédouins doivent impérativement calquer leurs étapes sur la physiologie de leurs chameaux. Les rares puits sont des propriétés privées et le propriétaire -chef de tribu- se donne le droit de vie ou de mort sur l’aventurier qui oserait s’abreuver sans son autorisation. Le film commence d’ailleurs par une séquence relative à cette "justice" expéditive. Lawrence, officier de l’armée britannique, envoyé en mission par le Service des affaires arabes auprès de l’émir Fayçal est surpris par cet assassinat mais la réalité médiévale surgit de toute part. Les bédouins sont terrorisés par des avions turcs qui les mitraillent et s’éparpillent dans la débandade. L’un d’eux, par dignité, leur demande de "riposter" et charge l’épée à la main ces engins qui volent dans le ciel alors que son cheval reste les sabots dans le sable.

  



     Je parle de "Moyen Age" : c’est l’expression utilisée par l’auteur de l’article "Arabie saoudite" de l’ Encyclopaedia Universalis (1975), "introduire des changements dans une société figée à l’heure du Moyen Age". Et à quoi ressemble l’Arabie des bédouins au Moyen Age ?

« La vie au Bédouin est pauvre, sa nourriture insuffisante, ses biens matériels peu nombreux. Il meurt souvent de faim au sens littéral des mots. On comprend dès lors qu'il ait souvent recours au brigandage. Les razzias entre clans sont la règle el n'ont rien de déshonorant.

« La société bédouine est fragmentée en multiples sociétés économiques qu'on appelle des clans ou des sous-tribus. Les tribus sont des groupes de clans, plus ou moins artificiels, dont les relations étroites sont exprimées par des généalogies fictives. Parfois une tribu parvient à imposer sa suprématie à d'autres, mais en général de façon peu durable les vrais États de l'Arabie déserte ont été, le plus souvent, imposés de l'extérieur. Ainsi le royaume de Kinda protégé par les Sudarabiques. Des clans et des individus s'enrichissent par la razzia, le commerce, le prélèvement de prestations sur commerçants et agriculteurs, parfois sur d'autres nomades. Ils ont pu réduire des captifs en esclavage ou acheter des esclaves.


Mais les conditions de la vie arabe se prêtent mal à l'assujettissement permanent d’une classe. Les affranchissements étaient fréquents, laissant subsister un lien de « clientèle »[1].

    Le film donne à voir cette lutte des tribus entre elles, notamment entre les Harith et les Howeltat, cette dernière étant dirigée par Auda Abu Tayl (interprété par Antony Quinn, magistral comme toujours) qui contribuera à la création du royaume indépendant - mais éphémère- du Hedjaz [2]. La séance finale qui rend compte de la tenue du Conseil national arabe, dans Damas conquise sur les Turcs, est (involontairement ?) cocasse, avec des chefs qui montent sur les tables pour aller attraper celui qui dit le contraire de ce qu’il vient de dire. Avec un héritage pareil et le respect du traditionalisme religieux le plus fondamentaliste, on comprend que la démocratie soit difficile à mettre en place…

    Le film est un film de guerre : il s’agit du front d’Asie occidentale[3] de la 1ère guerre mondiale qui voit s’opposer les Anglais présents en Égypte et les Turcs alliés des Allemands qui possèdent -juridiquement- alors toute la péninsule arabique : c’est l’empire ottoman. En 1916, le 5 juin, Hussein ben Ali, chérif de La Mecque, famille des hachémites, de la tribu des Harith, se dresse contre les Turcs qui méprisaient et maltraitaient les Arabes. Ce faisant, il devient l’allié objectif des Anglais. La lutte armée est menée par son fils, l’émir Fayçal (1883-1933). Mais le film est centré sur l’action de Lawrence qui connaît bien la région pour y avoir travaillé avant la guerre, qui pratique la langue arabe et qui est chargé de tenter une coordination entre ce qui doit devenir une alliance en bonne et due forme. Lawrence est vite partagé entre son devoir de sujet de sa Majesté et son attirance pour le désert et ceux qui y vivent. Au point qu’il revêt le vêtement arabe, blanc brodé d’or -et le blond Peter O’Toole avec ses yeux bleus fascinants y est comme un lion superbe et généreux-. C’est d’ailleurs lui qui préside la séance du Conseil national arabe

    La domination turque s’est concrétisée par la construction d’une voie de chemin de fer entre Médine et Damas. http://fr.wikipedia.org/wiki/Chemin_de_fer_du_Hedjaz Cette voie ferrée est une aubaine pour David Lean et ses scénaristes. L’attaque d’un train stoppé brutalement par une opportune explosion de mines, avec déraillement des wagons, riposte des mitrailleuses, assaut des attaquants dissimulés derrière un obstacle naturel ou aménagé, tout cela est digne d’un bon western. Là ce sont les bédouins qui se cachent derrière les dunes du sable surabondant, Lawrence qui fait sauter ces pétards -il s’était spécialisé dans les explosifs-, les fusils fournis pas les Anglais qui font donner la poudre et finalement, les bédouins se livrent à leur sport préféré : la razzia. Tout y passe et les passagers du train sont non seulement morts mais dépouillés.

    La fin de la 1ère partie du film (qui dure 3h 30mn..) est dominée par la prise du port d’ Aqaba. Fait d’armes authentique. Aqaba est un port de la Mer Rouge (au fond de l’antenne d’escargot droite) qui donne accès à ce qui est aujourd’hui port -et le seul- de la Jordanie, voie de ravitaillement importante. Les Turcs l’ont fortifié et équipé de batteries de canons lourds. La marine anglaise ne peut y accoster. Côté terre, Aqaba a pour arrière-pays un hyper-désert, infranchissable, un four. A tel point que les Turcs n’ont rien aménagé, estimant impossible un assaut par voie de terre. Les canons sont fixes et ne peuvent être retournés. Lawrence, homme qui écrit son destin, réussit à convaincre le chérif de Fayçal (Omar Sharif, magnifique et expressif dans ses doutes qui naissent en lui lorsqu’il s’éveille à la politique) et Auda Abu Tayl à tenter l’exploit. Il l’entreprend sans en référer à ses supérieurs et en tenue d’émir. Et il réussit ! Son aura devient dès lors immense chez les bédouins. D’autant que tous les ravitaillements que les Anglais vont fournir passent par lui et, pour les Arabes, c’est Lawrence qui les donne, c’est une corne d’abondance mieux, la Providence.

 

« Je me bats comme Clausewitz et vous comme Saxe… ! »

    Dans ce film hollywoodien destiné au grand public, ne voilà-t-il pas un dialogue de (très) haute tenue ? C’est assez rare pour être souligné. Clausewitz est un officier allemand qui combattit Napoléon Ier. Il a écrit un célébrissime « De la guerre… » et l’on connaît son adage « La guerre n'est qu'un prolongement de la politique par d'autres moyens ». Maurice de Saxe, maréchal de France, a écrit dans les années 1730, un ouvrage sur la guerre et la tactique, qu’il intitule bizarrement Mes Rêveries. En substance, là où Clausewitz préconise une guerre totale visant l’ennemi au cœur avec le maximum de moyens, Saxe pense qu’il est possible de manœuvrer, de louvoyer, il écrit : «Je ne suis cependant point pour les batailles, surtout au commencement d’une guerre, et je suis persuadé qu’un habile général peut la faire toute sa vie sans s’y voir obligé». C’est le général Allenby qui se bat comme Clausewitz, concentrant ses tirs d’artillerie sur des cités stratégiques, etc... Alors que Lawrence est l’instigateur, nécessité oblige, d’une guerre de guérilla. Avec ses bédouins, courageux mais démunis face à l’armée turque formée à l’allemande et équipée, il ne peut entreprendre des batailles rangées, sauf en automne 1918. Il harcèle, il sabote, coupe les voies de ravitaillement et ainsi de suite. Son ingéniosité est telle qu’il ne détruit pas la voie ferrée Médine - Damas. Il faut que les Turcs, malgré les attentats dont elle est l’objet, y voient encore quelque utilité. Il s’en explique :

"…. Considérant les milliers de Turcs enfermés à Médine, mangeant les chameaux qui auraient dû les porter à La Mecque et qu’ils étaient incapables d’emmener paître alentour, Lawrence pousse la réflexion jusqu’à son terme : « (à Médine, JPR), immobiles, (les Turcs) étaient inoffensifs ; faits prisonniers, il faudrait les nourrir et les garder en Égypte ; repoussés vers le nord en Syrie, ils rejoindraient le gros de leurs forces qui bloquaient les Britanniques dans le Sinaï. À tout point de vue, ils étaient mieux là où ils étaient, et de plus, ils attachaient du prix à Médine et tenaient à la conserver. Qu’ils la conservent ! »[4]

C’est là un bel exemple de non-guerre qui neutralise des milliers d’ennemis.

 

La lutte finale







La carte ci-jointe montre la participation de Lawrence et de ses colonnes de bédouins à l’assaut final sur Damas. A l’ouest, Allenby longe ce qu’on appelle aujourd’hui la bande de Gaza, traverse la Palestine puis franchit le Golan pour déboucher sur Damas. A l’est, l’armée de l’émir Fayçal et les bédouins de Lawrence traversent la Transjordanie, rive gauche du Jourdain. Le film adopte la thèse, discutée par les historiens, selon laquelle Lawrence a à cœur d’arriver à Damas AVANT l’armée anglaise. Il veut que les Arabes d’ Hussein soient gratifiés de la victoire. Il a, en effet, appris l’existence des accords Sykes-Picot. De quoi s’agit-il ?
















    C’est une magouille internationale, l’aspect le plus crû de la diplomatie secrète. Anglais et Français envisagent de dépecer l’empire ottoman. On n’a pas fait la 1ère guerre mondiale parce qu’on était mécontent de l’assassinat de l’archiduc Ferdinand à Sarajevo ! Ce fut une guerre impérialiste. "On croit mourir pour la patrie et on meurt pour des industriels" (Anatole France). Cette zone est névralgique au double point de vue des transports, avec le canal de Suez visible dans le film, et surtout avec le pétrole dont le nom, en revanche, n’est jamais prononcé.

    Les Anglais qui étaient présents en Égypte mais aussi au Koweït (dès 1899) reniflaient le pétrole un peu partout avec la Shell au nez fin qui s’unira à la Royal Dutch en 1907. Les Français étaient présents économiquement en Syrie [5]. En secret donc, MM. Sykes et Picot élaborèrent un plan de partage du gâteau avec les Russes (encore en guerre du côté allié en 1916) et les Italiens. Au nez et à la barbe des Arabes auxquels on promettait monts et merveilles. (cartes). Lawrence comprend que tout ce qu’on lui a demandé jusqu’à présent n’avait pour but que de faire jouer aux Arabes un rôle de supplétifs et qu’après la domination turque ils auraient la domination anglaise… Pourtant, le Haut Commissaire Britannique d’Égypte, Sir Henri Mac-Mahon avait échangé une correspondance avec Hussein ben Ali.

    Tout cela n’est pas très ragoûtant et si l’on ajoute que les Anglais par la plume de Lord Balfour ont promis aux Juifs (2 novembre 1917) "l’établissement en Palestine d’un Foyer National", on est ici aux sources des problèmes du Proche-Orient.

    Mais le film ne va pas jusque là. Les accords Sykes-Picot sont cependant au cœur d’une séquence intéressante. Il y a là un personnage de fiction, véritable commissaire politique du gouvernement de Londres, Mr. Dryden, qui parcourt tout le film. Voici comment Wikipaedia en anglais en dresse le portrait (c’est moi qui souligne).

Mr. Dryden is a major character in the film Lawrence of Arabia (1962). He is portrayed by veteran actor Claude Rains. He is a diplomat and political leader, the head of the Arab Bureau, who first enlists T. E. Lawrence (Peter O'Toole) for work as a liaison to the Arab Revolt, and manipulates Lawrence and the Arabs to ensure Allied dominion over the post-war Middle East. He is an amalgamation of several historical figures, mainly thought to be the British diplomatic adviser Colonel Sir Mark Sykes and the French diplomat François Georges-Picot, authors of the controversial Sykes-Picot Agreement.

 

    Il est temps de conclure. Peter O’Toole prête sa frêle silhouette à ce personnage d’exception que fut Lawrence qui finit la guerre au grade de colonel, la poitrine bardée de décorations. Le film semble aller vers l’hagiographie mais Lawrence est rabaissé brutalement lorsqu’on le voit couvert de sang - sang et or - parce qu’il s’est vengé d’une humiliation infligée par le bey turc de Dera’ a. On sait que Lawrence qui est mort célibataire à 37 ans sans partenaire féminine connue est toujours l’objet de curiosité plus ou moins saine. Le film passe outre. En 1962, l’Occident a besoin de héros.Et de l'amitié des Arabes après la piteuse expédition de Suez.

 

Voir aussi :

- Histoire de la Palestine contemporaine (1ère partie ; avant 1914- 1945)

- Le Proche-Orient à l'issue de la première guerre mondiale

- Article Wikipaedia "Partitions de la Palestine"

- compulsory : http://www.jolimai.org/?p=381 : Lawrence d’Arabie et Clausewitz par T. Derbent

- "Lawrence et le rêve arabe", brève biographie par Suleiman Mousa, historien jordanien, revue L’Histoire, n°39, année 1981


[1] E.U. (1975), article "Arabie".

[2] Lequel sera conquis par Ibn Saoud en 1925, unification qui est à l’origine de l’Arabie saoudite (1932).

[3] Sur ce front, luttaient également des Français, des Australiens, des Indiens côté anglais et des soldats allemands côté turc.

[4] Cité par T. Derbent (voir les références en bas de l’article). Je n’ignore pas le caractère schématique de mon analyse. C’est pourquoi je renvoie le lecteur intéressé à l’intégralité de l’article de T. Derbent.

[5] Voir par exemple l’article Wikipaedia "expédition française en Syrie (1860-1861)"



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