"Land and freedom", la Guerre d’Espagne de Ken Loach (1995)

publié le 5 déc. 2012 à 02:52 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 19 juil. 2016 à 05:14 ]

    Cette analyse de film complète la partie du cours consacré aux R.I. de 1936 à 1939, accessible dans la partie "le coin du bachotage"LES R.I. DE 1936 à 1939. C. "LES GRANDES MANOEUVRES". les citations en bleus sont le transcription mot à mot des dialogues du film (sous-titres en français de la V.O.).  DVD TF1 vidéo. Chronologie de la Guerre d'Espagne en fin de page. Voir aussi avant de lire cet article : 1936 : Front populaire en Espagne et Il y a 80 ans éclatait la guerre d'Espagne

***

    Je déconseille vivement , à quiconque désire apprendre le sujet, d’aborder la Guerre d’Espagne en regardant ce film de Ken Loach. Il faut le visionner après avoir lu une synthèse sur la question, fût-ce une synthèse brève. Le film de Ken Loach -qui est très intéressant et substantiel- n’aborde qu’un point singulier de la guerre civile espagnole. Imaginez, mutatis mutandis évidemment, que l’on fasse un film sur la guerre de 14-18 en ne parlant que des mutineries des poilus et de leur répression. Sans parler des Allemands, sans parler de la guerre, de l’échec de Nivelle, sans parler des Anglais, nos alliés avec qui il est difficile de coordonner les offensives, etc… Sans parler de la Marne, de Verdun... J’en passe. Le journal Le Monde l’écrit sans détours : « "Land and freedom" est sorti en Espagne au début du mois d'avril. Ce fut l'occasion pour les Espagnols de se pencher à nouveau sur les raisons qui ont poussé le Parti communiste à vouloir annihiler par tous les moyens le Parti ouvrier d'unification marxiste (POUM) »[1]. Voilà. C’est comme si l’on réduisait la Révolution française au combat fratricide de Robespierre contre Danton ou Hébert sans parler de Louis XVI, des émigrés, de la coalition étrangère contre la France révolutionnaire, de Toulon et son port de guerre livré aux Anglais par la trahison...

            Source: Pascal Cauchy, article paru dans l'Humanité Dimanche du 22 au 28 novembre 2012.

          Document complètement hors sujet du film de Ken Loach, montrant Franco et un évêque méritant tous les deux le salut fasciste.

                           

        On voit un peu les nationalistes, au début du film de Ken Loach - notamment un curé qui fait feu avec un pistolet sur un républicain - mais c’est court. Ken Loach a choisi de nous montrer la vie au combat d’une section de combattants révolutionnaires, membres du POUM. C'est-à-dire le parti ouvrier d’unité marxiste, résolument anti-stalinien et même anti-communiste au sens étroit d’hostile au PC espagnol (PCE). Il faut savoir que les Républicains étaient très divisés et que cela a nui gravement à leur combat. J’ai lu des critiques après avoir vu ce film et je ne puis qu’approuver ce qu’en dit Santiago Carrillo, même si, évidemment, certains vont juger son point de vue (il fut secrétaire général du PCE) partial, partisan, orienté, etc… Carrillo dit fort justement à mon gré : "En voulant faire la critique de Staline et du stalinisme, exagérément d’ailleurs, le film, aussi sincère que soit l'intention de ses auteurs, oublie le fascisme, Franco, Hitler et Mussolini. En échange, il offre l'image d'une République qui ne paraît pas mériter qu'on se sacrifie pour elle. Je ne sais comment la pureté des idéaux révolutionnaires peut survivre à ce tableau de ce qui fut pourtant l'une des plus grandes épopées de la lutte pour la liberté de ce siècle". Il faut être journaliste au Monde pour écrire que le film « puise (…) sa force dans la sobriété, presque le minimalisme, de la description des combats (…) ». Effectivement, cette quasi omission permet de trouver sympathique et suffisant l’aimable bordel (on combat la cigarette aux lèvres) qui règne dans les rangs de la milice du POUM dont on suit les pérégrinations dans les montagnes d’ Aragon. Mais un combattant dira « j’en peux plus de regarder des gens mourir bêtement ». La question sera posée par le gouvernement de Valence qui ne veut plus de milices et leur demande de "joindre la nouvelle armée menée par les communistes". Sur ce point Santiago Carrillo exprime un désaccord : "Certes, le Parti communiste en appuyait la formation, mais le film ne correspond pas à la réalité historique en attribuant au seul PC la création de cette armée et, au-delà, à Staline".


    Ce problème de l’organisation militaire des combattants républicains est une question centrale du film et de l’Histoire de la Guerre civile. La clé, le nœud gordien est dit par un milicien "cette nouvelle armée avec sa discipline et sa hiérarchie militaire va anéantir l’esprit révolutionnaire des gens. C’est ce qu’attendent les staliniens". Vive donc le spontanéisme révolutionnaire et, si cela existe, le spontanéisme militaire. Carnot, surnommé "l’organisateur de la victoire" en l’an II, Trotski lui-même, en charge de mettre sur pieds l’Armée rouge, témoignent que les révolutions triomphent quand les révolutionnaires savent se discipliner. Au demeurant, Émile Témime (U. d’Aix-en-Provence), qui a co-écrit avec l’historien trotskyste Pierre Broué, La Révolution et la Guerre d'Espagne [2] dans laquelle, à en croire un site marseillais (Témime est spécialiste de Marseille), il décrit "la trahison par Staline des espérances révolutionnaires espagnoles, tragédie que le cinéaste Ken Loach mit en scène en 1995 dans Land and Freedom" (sic), E. Témime donc écrit sans ambages : "le V° régiment, discipliné et bien organisé par les communistes, devient un modèle pour une armée républicaine encore en gestation"[3]. Et là, il eût été utile de montrer les combats contre les fascistes de Franco, les Chemises noires de Mussolini, les dégâts causés par la légion Condor, utile pour faire comprendre qu’une armée républicaine organisée efficacement, quasi professionnellement, était indispensable. Même la Résistance française s’est organisée militairement. Citons encore une fois Santiago Carrillo -mais il répond à une interview spécifique sur le film de Ken Loach, on est donc au cœur du sujet - "une révolution populaire, plurielle, ne pouvait prendre forme sans que la guerre soit préalablement gagnée, et, donc, sans que soit levée une armée régulière, populaire, disciplinée, capable d'affronter un adversaire militairement puissant, appuyé par des unités italiennes et allemandes. Cette armée, c'est le Front populaire et le gouvernement de la République qui l'ont voulue". Pas les miliciens de Ken Loach.


    L’autre question, la nationalisation, suscite dans le film un débat aussi long que celui sur l’organisation militaire. Cela explique le titre du film. La terre ayant été collectivisée, la jeune héroïne, Bianca, tuée dans des conditions tragiques, est enterrée dans SA terre (land) où elle a combattu pour la liberté (freedom). Fallait-il tout collectiviser ? Tout nationaliser ? Loach montre bien que cette question divise. Il y a des propriétaires - modestes, ce ne sont pas des couvents catholiques ! - qui sont républicains, antifranquistes, mais qui veulent conserver leur propriété (lopin, atelier, boutique). "J’ai ce lopin de terre parce que j’ai trimé" dit un paysan pauvre. Mais quelle est alors la priorité ? Faire la révolution ou vaincre le fascisme qui est aux portes de Madrid ? est-ce faciliter la victoire que d’éloigner du camp républicain les petits propriétaires ? En France, après les journées fascistes du 6 février 34, Maurice Thorez, secrétaire du PCF, avait mis les choses au point : "le choix n’est pas entre fascisme et communisme ; Le choix est entre fascisme et démocratie" et il ajoutait "entre les fascistes et nous, le combat est engagé pour la conquête des classes moyennes". Finalement, nos paysans votent. Tout est collectivisé. On s’embrasse. A Barcelone les salons de coiffure sont collectivisés. C’était sans doute un secteur stratégique. La révolution a gagné. Pour combien de temps ?


    Mais le film se termine dans la douleur et la tragédie avec le massacre de la milice du POUM par l’armée régulière de la République prise en mains par les communistes staliniens. Une histoire d’amour -forcément, sinon c’eût été un documentaire et Frédéric Rossif faisait mieux l’affaire - parcourt le film. Bianca tombe amoureuse de David, membre du PC britannique -une espèce rare- volontaire qui est tombé par hasard dans la milice du POUM, parti vigoureusement anti-communiste ou plutôt anti-stalinien. C’est au point que lorsque Bianca, qui retrouve (elle lui fait la surprise) David à Barcelone où celui-ci s’est fait soigné, s’aperçoit qu’il porte un uniforme -celui des Brigades Internationales- elle le quitte, malgré une nuit d’amour, et "part sur le front rejoindre (ses) vrais camarades". David constate plein de choses à Barcelone, il participe à son corps défendant aux "journées de mai" (cf. chronologie), croit tout comprendre, déchire sa carte du parti, en deux, en quatre, en huit, poussière. Séquence qui dure une bonne minute. Loach doit se régaler. Comme l’écrit Le Monde "le réalisateur n’a pas de thèse à mettre en lumière". David retrouve Bianca et la milice jusqu’à l’arrivée de l’armée républicaine qui annonce la dissolution de la milice, son désarmement, l’arrestation de quelques membres accusés de conspiration avec les fascistes et de collaboration avec Franco. Cris de rage, stupeur, pleurs, refus d’obtempérer, menaces à main armée, coups de feu. Bianca s’effondre. Elle est morte d’une balle dans le dos. Son arrivée dans son village natal donne lieu à des scènes émouvantes avec des parents qui s’effondrent de douleur. On pleure ainsi une victime non pas de Franco - ce qui après tout eût été logique dans un film sur la Guerre d’Espagne, ni d’Hitler ou de Mussolini, dont on sait qu’ils étaient bien là par soldats interposés, mais une victime des communistes. C’est indigeste.


    Staline, le stalinisme tiennent une telle place dans le film que le titre ne correspond pas du tout au contenu. Il eût fallu l’appeler « Staline tue la Guerre d’Espagne ». Mais il n’y aurait eu personne dans les salles. Pourquoi tant de haine ? "En toute hypothèse, l'U.R.S.S. fournira à Madrid 600 avions, près de 350 chars, entre 1.000 et 2.000 canons, de 15.000 à 20.000 mitrailleuses, environ un demi-million de fusils, ce matériel étant généralement de quantité et de qualité supérieures à celui des Germano-italiens"[4]. Mais de cela Ken Loach n’a cure. Rendons-lui cette justice qu’il met dans la bouche de l’un de ses personnages POUMiste le dialogue suivant : "la milice est le cœur du combat. Staline nous craint parce qu’il veut signer des traités avec l’Ouest comme il l’a fait avec la France. (en 1935, JPR). Pour signer des traités et arriver à un accord, il faut qu’il soit respectable et rassurant. S’il nous soutient, nous et notre révolution, il perdra sa respectabilité. Voilà pourquoi on est une vraie menace pour Staline et pour les autres pays". Effectivement, Staline et d’autres souhaitaient que l’armée républicaine soit perçue comme la vraie armée régulière, gouvernementale du régime légitimement élu au suffrage universel en 1936. Les francs-tireurs déguenillés du POUM, de la CNT (anarchistes), les trotskystes de la IV° internationale donnaient à penser que la révolution se répandait et se répandrait - en cas de victoire - à tout l’Ouest européen. D’où une réaction hostile de l’Angleterre et un isolement de l’URSS. Or, à la fin des années trente, la recherche d’un accord franco-anglo-soviétique face à l’axe Rome-Berlin dévoilé en novembre 36, n’est pas une stratégie folle. Mais cette stratégie n’est pas celle de Trotski qui, quoiqu’exilé, fait feu de tout bois contre Staline. L’URSS connaît alors ce que Losurdo appelle sa troisième guerre civile. Après celle contre les Blancs, celle contre les Koulaks, voici celle qui oppose Staline au pouvoir et tous ceux qui pensent qu’il a trahi la révolution. Qu’ils soient en URSS même ou à l’extérieur du pays. Ruth Fischer écrit : "l’histoire de la lutte entre Staline et Trotski est l’histoire de la tentative faite par Trotski pour s’emparer du pouvoir. (…). C’est l’histoire d’un coup d’État manqué"[5]. Il se trouve que l’Espagne est devenue un des champs de bataille de cette lutte. Certes, dira-t-on le POUM n’était pas trotskyste, stricto sensu, mais il relevait de la "critique de gauche" du stalinisme et souhaitait son renversement.


    J’ai beaucoup aimé le film de Ken Loach, Bread and roses, mais le lecteur a constaté que je n’ai pas aimé Land and Freedom. Je le renvoie aussi à ma présentation du film Le vent se lève, ici même sur ce site LE VENT SE LÈVE…. Loach a des problèmes avec les révolutions. Finalement, faut-il les faire pour arriver à des désastres pareils ? et après le massacre final des POUMistes on peut dire avec Santiago Carrillo "(le film) offre l'image d'une République qui ne paraît pas mériter qu'on se sacrifie pour elle. Je ne sais comment la pureté des idéaux révolutionnaires peut survivre à ce tableau de ce qui fut pourtant l'une des plus grandes épopées de la lutte pour la liberté de ce siècle".

 

Le témoignage du colonel Rot-Tanguy, ancien des Brigades internationales, colonel FFI Ile-de-France, libérateur de Paris (1944)

    Le journaliste José Fort raconte : C'était à Barcelone en octobre 1996 à la fin des cérémonies organisées en l'honneur du soixantième anniversaire des Brigades internationales. Avant de regagner la France, le colonel Henri Rol-Tanguy souhaitait déjeuner avec sa famille et les enfants de ses anciens compagnons d'armes. L'ancien ouvrier métallurgiste devenu chef régional des Forces françaises de l'intérieur d’Ile-de-France et qui, à ce titre, le 19 août 1944, avec le général Leclerc, avait reçu la reddition du général von Choltitz, commandant de la garnison allemande du Grand Paris, nous disait: « Vous me rappelez chaque fois mon rôle dans la lutte pour la libération de Paris, Je vous en remercie. Pourtant, c'est l'Espagne et notre combat précurseur contre le fascisme qui demeure en première place dans ma mémoire. Nous avions compris avant l'heure que Franco et Hitler préparaient en Espagne la tragédie qui allait suivre. J'étais jeune, communiste. C'est là-bas que j'ai appris à me battre contre le fascisme ».

    Un prochain sujet pour Ken Loach ?

Chronologie succincte fournie par Le Monde du 5 octobre 1995.

1936. 16 février : victoire du Front populaire aux élections générales. 18 juillet : soulèvement militaire dans les garnisons. 29 septembre : Franco est nommé, dans la zone insurgée, "chef du gouvernement de l’État espagnol". 19 octobre : début de la bataille de Madrid. 4 novembre : formation du gouvernement républicain dirigé par le socialiste Largo Caballero avec des ministres communistes et anarchistes.

1937. 26 avril : l'aviation allemande bombarde Guernica. 3-6 mai : affrontements armés entre membres du POUM et anarchistes d'un côté, communistes et socialistes de l'autre. Octobre : chute du front nord (Pays basque, Cantabrie, Asturies).

1938. 14 avril : les troupes de Franco atteignent la Méditerranée. Le camp républicain est coupé en deux. Octobre : retrait des brigades internationales.

1939. 26 janvier : Franco entre à Barcelone. 5 février : loi des « responsabilités politiques » et début de la répression. 28 mars : entrée des troupes franquistes à Madrid. 1er avril : fin de la guerre civile.


lire Le Monde du 5 octobre 1995 (plusieurs articles consacrés au film), L'Humanité des 23 mai 1995 et 4 octobre 1995 (gratuit sur le site du journal).

[1] Archives de l’édition du 5 octobre 1995, disponible à votre bibliothèque qui doit certainement être abonnée au journal.

[2] P. Broué et E. Témime, Éditions de minuit, 1961, Paris.

[3] Dans son article « La guerre commence à Madrid », revue L’Histoire, n°58, année 1983. Numéro spécial consacré aux années trente.

[4] Source : http://www.livresdeguerre.net/forum/contribution.php?index=50817&v=3 . L’auteur précise immédiatement "Le coût financier de l'intervention soviétique sera cependant inexistant, dans la mesure où elle sera totalement financée par la République, permettant à Staline de faire main basse sur ses réserves en or". Staline n’était pas un ange. Ce n’est pas un scoop mais « main basse » est vulgaire, il n’y a pas eu vol. L’idée était d’éviter que l’or de la République espagnole tombât, en cas de défaite, dans les caisses de Franco. L’avenir a malheureusement donné raison à Staline. De plus, en 1936, l’URSS n’est pas Crésus. C’est un pays pauvre qui  connut la guerre mondiale, la révolution, la guerre étrangère d’immixtion, la guerre civile contre les Koulaks et l’effondrement de la production agricole.

[5] Cité par Losurdo (U. d’Urbino), dans Staline, histoire et critique d’une légende noire, éditions Aden Bruxelles, 2011.

Comments