LA HORSE (1969) ; Lambesc, Granier-Deferre, et le vicomte de Bonald.

publié le 26 août 2015 à 09:14 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 15 oct. 2016 à 14:54 ]

    mots-clés : traditionalisme, vicomte de Bonald, 1968, Lambesc, Granier-Deferre, Horse,

    Film assez étonnant. Plus réactionnaire, tu meurs… Le film est tourné après 1968 d’après un livre de Lambesc qui fut publié également après 1968. D’un côté, un jeune mec (Marc Porel dans le rôle d'Henri, petit-fils) qui trafique de la drogue, en étant barman sur un navire de croisière, après avoir abandonné ses études de vétérinaire, de juriste, etc… de l’autre, un propriétaire normand (Gabin), grand-père du précédent, qui proclame haut et fort son refus du changement, le respect de la Tradition, la légitimité de l’usage de l’autorité, et qui, in fine, triomphe. Après la chienlit de 68, retour à l’ordre : c’est ce que nous disent et Michel Lambesc et Granier-Deferre.

    Le film a été boudé par la critique mais a eu un gros succès populaire. Rien d’étonnant. D’abord Gabin mérite tous les éloges dans son interprétation, il est vrai que le rôle lui va comme un gant. Ensuite, le film est un thriller. Henri trafique, Gabin-Maroilleur trouve un paquet d’héroïne -la horse- sur son domaine. Après avoir fouetté comme une bête son petit-fils, il détruit la came alors qu’il y en a pour 2 millions de francs valeur 1969 soit 2,2 millions d’€uros/2014 d’après mes calculs. "Maintenant, ils vont me tuer" dit Henri qui connaît la loi du milieu. Mais Gabin- Maroilleur est pour l’autodéfense, il va défendre seul, bec et ongles, son domaine, son petit-fils, sa réputation. Je dis seul mais en réalité le propriétaire a des aides, l’exploitation, immense, fait vivre trois ménages INSEE : Auguste Maroilleur qui est veuf ; Mathilde, fille aînée mariée à Léon, deux enfants dont Henri ; Louise fille cadette, mariée à Maurice, couple qui a une fille également. Tout le monde travaille à l’exploitation. Il faut ajouter d’autres ouvriers-agricoles, plus ou moins permanents et surtout Bien-Phu (André Weber, un des plus célèbres seconds rôles de notre cinéma). Ce surnom est donné à un garçon de ferme, fils de son père, entendez par là que son père était déjà employé chez les Maroilleur. Gabin-Maroilleur et Bien-Phu se tutoient, c’est dire l’étroitesse des relations. D’ailleurs Bien-Phu mange à la table du maître et il chasse avec lui le gibier à plumes. Pourquoi Bien-Phu ? Parce qu’il a fait 7 ans d’Indochine et il lui en reste des souvenirs, sa claudication est le signe le plus visible mais, dans la tête, les souvenirs et les peurs foisonnent.

     La disparition de l’héroïne provoque la réaction attendue des brigands. Cela commence par une simple visite d’André (interprété par le regretté Félix Marten) qui arrive avec sa voiture de m’as-tu-vu, parfaitement inadaptée aux chemins du bocage normand. Visite simple qui tourne au drame car André se fait menaçant allant jusqu’à évoquer le viol de la petite-fille "rondelette", il y a des images qu’il ne faut pas faire surgir dans le cerveau de Maroilleur et celui-ci tire deux fois et tue le représentant des truands. Le corps sera dilué grâce à une quantité suffisante de chaux vive ; la bagnole - dans une scène-hommage à Psychose du maître Hitchcock- de couleur bleu-ciel, est immergée dans une zone humide quelconque, ce n’est pas ce qui manque en "cette Normandie herbagère, verdoyante et mouillée" (Lucie Delarue-Mardrus non citée dans les dialogues-lol).

Degré suivant : incendie criminel du hangar agricole contenant des tonnes d’herbages, ressource importante dans une exploitation d’élevage.

Degré suivant : massacre de 28 bêtes à cornes, à coup de jeep. Dans un rodéo sanglant, les pauvres bêtes sont poursuivies et percutées par le véhicule tout-terrain. Ci-dessous : très belle photo avec Gabin-Maroilleur devant le vétérinaire, derrière lui les deux gendres, un peu à l'écart, mais le fusil en main, Bien-Phu.

    On monte encore dans l’échelle du crime : chien décapité, maison dévastée, Mathilde attachée à un siège et bandeau sur la bouche, et sa fille violée. Ils ont tenu parole. Auguste Maroilleur donne alors rendez-vous aux brigands. C’est le règlement de comptes à OK-corral.

    A une croisée de chemins se trouve une citerne d’eau pour les bêtes. Avec un robinet qui alimente une auge.  Là est fixé le rendez-vous. Les explications orales sont de courte durée. Les truands sont surpris par le coup du père Auguste qui, dès la veille, avait installé ses deux gendres dans la citerne. La surprise est totale. Deux morts ; deux autres font demi-tour avec leur voiture. Mais Bien-Phu -vieille habitude- est à l’embuscade et balance une bombe artisanale qui met le feu purificateur à l’ensemble. La voiture semble disparaître sous les flammes mais elle est non pas sur les terres de Maroilleur mais sur la route qui passe sur les terres de Maroilleur. Argutie décisive dont Maroilleur va user et abuser devant le commissaire de police et le juge d’instruction. 

        Gabin, impassible devant les truands, à sa gauche, la citerne dans laquelle les deux gendres ont passé la nuit...

     Tout cela se fait-il sans arête, ni os ? assurément non. Dès le départ, Maroilleur dit la vérité officielle que tout le monde devra répéter : il n’y a pas eu de visite d’un homme avec une bagnole bleue, "personne n’a rien vu !". Ce sera la ligne définitive du clan. Omerta. Quand le hangar prend feu, pas question d’appeler les pompiers. Et la Police ! surtout pas ! Mathilde et Léon, géniteurs d’Henri, finissent pas s’inquiéter, surtout que leur fils a disparu (Auguste l’a caché). "Je suis son père j’ai le droit de savoir". Le malheureux, que n’a-t-il pas dit ! "Ici, vous n’avez aucun droit ! Vous êtes le mari de ma fille et rien de plus…" à sa fille aînée : "Ce domaine, je le tiens de mon père qui le tenait de son grand-père… Ici, la famille c’est ton fils ! ". Bien sûr le monde a changé, les jeunes d’aujourd’hui veulent autre chose que la boue terreuse mais "c’est pas sale la terre ! Le monde a changé mais pas moi ! " Argument repris plusieurs fois. Henri qui a fait des études, fussent-elles avortées, définit bien la situation "c’est le patriarche de droit divin !".

    Granier-Deferre insiste sur le cérémonial de la table. Tant que le patriarche n’est pas là, tout le monde l’attend debout derrière sa chaise, on s’assoit lorsqu’il a ouvert son couteau, une sorte de Laguiole. Pendant le repas, c’est le silence total. Ambiance. C’est peu dire qu’Auguste est craint, mais il est respecté aussi : il n’a jamais froid,…, il n’est jamais malade, il ne s’est jamais trompé, etc… Et surtout, en vrai chef, il donne l‘exemple et assume. Quand la gendarmerie commence son travail, personne ne peut parler sauf Auguste "C’est moi qui répond pour tout le monde" Je vois constate le gendarme. Plus tard, lors d’un autre interrogatoire, un pandore décide d’arrêter Bien-Phu, Auguste Maroilleur barre l’accès de la porte au fonctionnaire d’autorité "si on arrête quelqu’un ici, c’est moi qu’on arrête !". Alors se place un dialogue tout à fait révélateur de l’idéologie du film et sur lequel je vais m’arrêter. Le juge d’instruction -admirable Pierre Dux- interroge : nom, prénom, profession ? "propriétaire", ce n’est pas un métier ! "pour moi, si !". Pour comprendre cette invraisemblable sentence - alors que mai 68 contestait bruyamment le droit de propriété - il faut remonter à un penseur de l’Ancien Régime, immortel hélas, le vicomte de Bonald et son ami Joseph de Maistre. Je me limite à Bonald [1].

Le patron, cellule de base de la société traditionaliste :

L'idéal social du Vicomte de Bonald (1754-1840), "oracle" des Chevaliers de la Foi (voir ici-même, mon livre, chapitre VII), membre de la Chambre des Pairs et du Conseil privé du roi, est celui du propriétaire foncier. Celui-ci est chef d'entreprise et fournit l'archétype du travailleur indépendant, mot appelé à une grande fortune politique. Chef de sa petite république, autonome, il n’a pas à payer d’impôts puisqu’il se suffit à lui-même. Il doit prendre la tête de l’armée, comme le noble de naguère, laquelle armée est indispensable pour brider l’ennemi intérieur.

    Bonald est un homme d'avant la révolution industrielle et comme "seule l'agriculture fournit les biens essentiels", nous dit-il, elle doit être favorisée. Et, avec elle, les propriétaires de la terre, car, "outre la noblesse politique, il y a une noblesse qu'on peut appeler domestique. C'est celle du propriétaire du sol qui ne travaille que pour lui, et une fois les charges publiques acquittées, dispose à sa volonté de son temps, de son travail et de son argent"(p65). Chaque père de famille dirige une petite société domestique, souverain d'un petit Etat dont il a les mêmes devoirs et des fonctions semblables. Le propriétaire foncier a, comme le chef d’État, "un personnel à diriger, un matériel à soigner, des sujets, des serviteurs, des propriétés, des finances, des voisins amis ou ennemis, en paix avec les uns, en guerre ou en procès avec les autres" [2]. On voit de suite que Bonald ne pense pas  au petit paysan en faire-valoir direct qui n'a que sa propre force de travail, il pense –sans dire le mot- au "patron". L'écrivain pétainiste Gazave parlera lui des "chefs de terre". Mais cela permet à Bonald d'affirmer : "la société domestique ou la famille est donc en parfaite harmonie avec la société monarchique puisqu'elles ont une constitution semblable"(p80). Oui, le propriétaire, le gentilhomme sur ses terres, voilà l'idéal social de Bonald. Lui-même l'a été, la Révolution l'a ruiné en abolissant les droits féodaux.

    Le propriétaire foncier, par nature, sait gérer son patrimoine et son argent : "les petits ou moyens propriétaires font de l'excédent de leurs revenus un emploi plus profitable pour eux et plus utile à l’État [3] et le font servir à l'amélioration de leur propriété (p93) et Bonald de s'élever contre les prélèvements scandaleux du fisc. Il reprend son discours en faveur des propriétaires-campagnards en militant résolument pour une réduction et même l'abolition de l'impôt foncier parce qu'on peut être assuré qu'il y a un si grand attrait dans la culture de sa propriété que tout ce qu'un cultivateur épargnerait en impôt foncier serait employé en amélioration de ses terres (p90). Bonald renforce le trait en écrivant que "devraient être appelés dans les assemblées électorales, les dix millions de propriétaires".

    " Et l'hérédité du pouvoir, sa masculinité [4], sa légitimité et son indépendance sont les premières et les plus naturelles lois de cet ordre social divin"(p79). Pour Auguste Maroilleur, l’hérédité passe par-dessus les filles -les gendres sont des pièces rapportées, on n’en parle pas - pour retomber sur le petit-fils, mâle. C’est Henri.

    Cette idéologie mortifère est ainsi comme le ressort dramatique du film  La Horse. Sans avertir, elle est diffusée à des millions d’exemplaires pour des millions de Français qui ont droit, après la victoire d’Auguste -Henri exprime sa volonté de le rejoindre au travail de la terre - à un plan final, travelling avant, sur la nuque de Gabin, qui a un bon coiffeur, mais là on bascule dans le culte de la personnalité.

 

(photo supprimée à cause du manque de place)
    La justice, façon Gabin-Maroilleur : le fouet à Henri
https://fr-fr.facebook.com/pages/La-Horse/384477218282500 (pour les trois photos)

[1] De BONALD, "Réflexions sur la révolution de 1830", Éditions Duc-Albatros, présenté par Jean BASTIER, Paris, 1988.

[2] De BONALD, page 80. Les chiffres entre parenthèses, dans les lignes qui suivent, indiquent les pages d'où sont extraites les citations.

[3] Plus profitable que l'emploi qu'en font les "capitalistes" (Bonald emploie le terme) et que les gens à traitements fixes (les fonctionnaires sont déjà dans la fenêtre de tir de l'extrême-droite…). Page 93.

[4] Il y aurait un chapitre à rédiger sur la virilité comme valeur dans le corpus théorique de l'extrême-droite française. "Française" car l'impératrice Marie-Thérèse d'Autriche et la grande Catherine de Russie ne posent pas ce genre de difficultés aux traditionalistes de ces deux pays.

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