La grande illusion, Jean RENOIR (1937).

publié le 18 févr. 2014 à 05:11 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 7 nov. 2014 à 11:44 ]

    Ce film est d’abord une constellation d’étoiles du cinéma. Jean Gabin, Pierre Fresnay, Eric von Stroheim, Dalio et Carette, sans compter -dans de petits rôles- Jean Dasté et Jacques Becker. On retrouve également avec plaisir des acteurs comme Gaston Modot qui l’on a vu dans La règle du jeu. Tous sont étincelants. Nostalgie.

    Jean Renoir tourne en 1937, Hitler a déjà fait parler de lui. Le retour de la guerre est envisageable, il est possible que cela ait influencé Renoir. Il est certain que le film a une tonalité pacifique - et non pas pacifiste (mot qui a, dans le seconde moitié des années trente, une connotation d’extrême-droite) - c’est, bien sûr, le cas avec les séquences consacrées à l’idylle qui naît chez la paysanne allemande (interprétée par Dita Parlo, au visage cristallin, toute en émotion rentrée). La jeune femme est veuve de guerre et elle a perdu ses frères, oncles et cousins, à Liège, Charleroi, Tannenberg, Verdun : chaque bataille, fût-elle un succès, est entachée de mort. Gabin donne de l’herbe à la vache dans l’étable et entame un savoureux monologue avec l’animal, sur le thème "français ou allemand, tu te moques bien de savoir qui te donne de l’herbe à mâcher". Le Noël dédié à la petite fille de la paysanne est filmé avec une sensibilité à fleur de peau. Amitié aussi entre les geôliers et les prisonniers, entre Gabin/Maréchal et son gardien qui lui laisse son harmonica, tolère ses excès et qui répond à un collègue qui s’inquiète des cris de Maréchal « il crie parce que cette guerre dure trop longtemps ».

    Cependant Renoir dit aussi très bien les choses, sinon on tomberait dans l’illusion.


    Ainsi des rapports entre Stroheim (von Rauffenstein, éblouissant) et Fresnay qui incarnent tous deux des officiers d’aviation. Duel de géants. Von Stroheim est un aristocrate qui perçoit la disparition de sa classe. A l’image de son corps couvert de blessures, qui a été fracturé par les accidents de guerre, l’aristocratie périclite. Renoir met en scène un capitaine de Boieldieu -Fresnay magistral- dont le frère attaché militaire à l’ambassade d’Allemagne connut von Rauffenstein et qui joue à fond la carte franco-française. Il dit clairement à son interlocuteur qui lui a demandé sa parole d’honneur que la parole d’un Maréchal (mécanicien dans le civil) ou d’un Rosenthal (juif) vaut largement la sienne ce que l’aristocrate allemand ne peut comprendre. Au demeurant, Boieldieu se fait tuer pour faciliter l’évasion de ses deux compatriotes. La Révolution de 1789 -citée dans les dialogues- aurait donc réussi à intégrer noblesse et roture françaises… Illusion de Renoir ? À l’époque du film, ce qu’il reste d’aristocrates, en France, applaudit la sortie de prison de Charles Maurras et préfère Hitler au Front Populaire. Pas tous, il est vrai, mais enfin la grande majorité. Bref, les valeurs allemandes défendues en 1914 ne peuvent se concilier avec celles de la France républicaine.

    Autre épisode marquant : les Allemands font la fête car on a appris la prise du fort de Douaumont. Puis lors de la « revue » organisée dans le camp avec des prisonniers anglais et français travestis, Maréchal/Gabin interrompt brutalement le spectacle pour annoncer triomphalement la reprise de Douaumont. Et, tous, Anglais compris, d’entonner la Marseillaise. Maréchal se plante, provocateur, devant les fauteuils des commandants du camp qui quittent la salle. Rappeler ces souvenirs, en 1937, ne peut être neutre. Quelle réconciliation ?

    Mais Renoir donne aussi la parole aux Français qui ne sont pas dupes du comportement de "l’arrière" durant le conflit d’il y a vingt ans. "Chez Maxim’s c’était bondé", "y’a un monde fou à Bordeaux", "et le rouleau compresseur russe ?", autant de petits témoignages contre les profiteurs qui font la fête, les couards réfugiés sur la Garonne, le bourrage de crâne…

    On ne peut tout raconter, c’est un film à voir et revoir. On peut être sensible à la qualité de l’accueil des prisonniers français par les Allemands et Von Rauffenstein en particulier, même si celui-ci ne serre pas la main aux roturiers et n’a d’égards que pour le capitaine de Boieldieu, sang bleu comme lui. Il y a là un raffinement de gentlemen. On sait qu’Hitler demandera d’abandonner pour la guerre qu’il prépare le "point de vue de la camaraderie entre soldats: ce sera chose faite1°partie. INTRO : LES CARACTERES DE LA SECONDE GUERRE MONDIALE. En 1914, il restait encore quelque chose de ce « tirez les premiers Messieurs les Anglais ». Mais ne nous faisons pas d’illusions : la guerre reste la guerre et le poilu des tranchées est absent du film.

 

 

Comments