"Lady for a day", Frank Capra, 1933.

publié le 14 août 2012 à 06:35 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 16 nov. 2017 à 08:13 ]



    La chaîne TCM programme “milliardaire pour un jour” de Frank Capra (1961) qui est le remake du propre film de Capra sorti en 1933, « lady for a day ». J’évoque ici l’original de 1933 qui connut un immense succès et qui présente l’originalité d’être un document historique puisqu’il a été conçu durant le 1er mandat de Roosevelt et qu’il nous parle de la période rooseveltienne.

    C’est un merveilleux conte de fée, conçu à une date où les Américains avaient besoin de fées : 1933, la crise de 1929 frappe et n’a pas fini de frapper. Il faut espoir garder et au début du film l’héroïne dit à un collègue effondré : « tu n’as donc pas entendu le président à la radio ? ». Le président est F.D. Roosevelt et F. Capra est rooseveltien.

    Annie - héroïne du film, interprétée par May Robson qui fut sélectionnée pour l’oscar de la meilleure actrice et qui aurait mérité cette distinction - a été une femme de la haute société new-yorkaise mais un revers de fortune l’a réduite à vendre des pommes dans Big Apple et à vivre dans un réduit peu confortable où elle s’abandonne un peu/souvent à l’alcool. Apple-Annie - tous ses amis (clochards, gangsters ou policiers) l’appellent ainsi - dissimule à sa fille cette situation. Grâce à un pote qui travaille au grand hôtel Marberry et qui lui fournit du papier à en-tête de l’hôtel- elle fait croire à sa fille qui vit en Espagne qu’elle mène la grande vie d’autrefois et que d’ailleurs elle vit dans cet hôtel, sa fille lui répondant à l’adresse indiquée et le vieux copain récupère au bon moment la lettre à l’insu de la direction de l’hôtel. Apple-Annie a une particularité, outre le fait d’avoir des milliers d’amis de toutes conditions, elle est le porte-bonheur d’un chef de gang -et, en 1933, l’Amérique n’en manque pas- "the Dude" -le Dandy parce qu’il est toujours tiré à quatre épingles (photo du film ci-dessous aux côtés d'Apple-Annie bien coiffée) -. Le Dude ne peut rien tenter, ni rien réussir s’il n’a pas préalablement acheté une pomme à Annie. C’est vital pour lui.

   Le ciel tombe sur la tête d’Apple-Annie lorsqu’elle reçoit par la voie normale une lettre de sa fille lui annonçant qu’elle poste sa lettre en même temps qu’elle s’embarque pour New York : la fille veut en effet se marier mais son futur beau-père tient absolument à connaître la famille de sa future belle-fille avant de donner son accord. Elle débarquera donc à Big Apple, verra sa mère vêtue de haillons, habitant dans un taudis, tout le stratagème sera découvert, le mariage sera impossible… tout cela est insupportable, quand elle lit sa lettre au sortir de l’hôtel, Annie tombe…dans les pommes ! Elle s’enfermera dans sa chambre, vidant les bouteilles les unes après les autres.

    Le Dude s’inquiète : où est passé son porte-bonheur ? Apple-Annie lui raconte tout. Le Dude met le doigt dans l’engrenage : tout va y passer malgré l’opposition résolue de son bras droit Happy McGuire (extraordinaire prestation de Ned Sparks). On va faire comme si Annie avait dit vrai à sa fille, après tout la visite des "Espagnols" ne va durer qu’un jour. Et le Dude ne veut pas qu’Annie commette l’irréparable en se suicidant.

    D’abord, un de ses amis qui loue une suite au Marberry consent à la lui prêter. Toute l’équipe du Missouri -une boîte de nuit tenue par une amoureuse du Dude- s’occupe d’Annie : maquillage, coiffure, robe, bijoux and so on, et c’est la métamorphose. Le Dude et Happy -il porte ce prénom par antiphrase : il a la gueule d’un Buster Keaton qui interpréterait Al Capone- Mc Guire attendent assis les résultats de la prestation de l’équipe du Missouri et lorsque Mrs E. Worthington-Manville - c’est le nom que s’est donné Apple-Annie dans sa correspondance avec sa fille, Manville étant le nom de son imaginaire second mari- lorsque Mrs E. Worthington-Manville donc apparaît splendide, resplendissante, ressuscitée, non seulement le Dude et Harry se lèvent mais se découvrent en ôtant leur chapeau… Scène magnifique.

    Mais voilà, il y a d’autres exigences : qui sera le second mari Manville ? Comment empêcher les journalistes d’accéder au quai du paquebot car l’arrivée du Comte Romero - le possible futur beau-père - est annoncée ? Comment organiser une réception pour le Comte et les futurs époux ? qui va payer la dot -forcément substantielle- de la futur comtesse ? Tout cela est crucial car le Comte veut tout savoir sur la belle-famille de son fils et va jusqu’à téléphoner au consulat d’Espagne à New York pour obtenir quelques renseignements sur Mrs E. Worthington-Manville !

    Le Dude réussit à tout régler enfin presque tout. Pour tenir éloignés les journalistes, il en a fait kidnapper deux ou trois ! Toute la presse new-yorkaise s’interroge : mais que fait la police ? Toute la hiérarchie est ébranlée : les policiers en uniformes se font enguirlander par le commissaire de police qui lui-même reçoit une engueulade du préfet lequel est morigéné par le maire. Le maire encerclé par les journalistes se voit menacer par ces derniers d’être dénoncé comme incompétent devant le gouverneur ! et tous les spectateurs pensent évidemment, « maire de New-York », « gouverneur de l’Etat de New-York ».

    Capra réussit magnifiquement les scènes finales. La réception ou plutôt ses préliminaires est/sont d’une tension extrême. Tous les convives rassemblés par le Dude sont bloqués par les policiers qui se demandent bien ce qu’une bande de gangsters ainsi rassemblés peut bien manigancer. Le Dude va tout plaquer. Au grand hôtel Marberry, en désespoir de cause puisque la réception est ratée, Apple-Annie est prête à se découvrir : elle n’est pas Mrs E. Worthington-Manville mais une misérable… et alors le miracle se produit, on entend monter une foule de plusieurs centaines de personnes, le préposé de l’hôtel annonce « son excellence le maire de New-York » ! Ce dernier joue le jeu à fond, il félicite Mrs E. Worthington-Manville pour son invitation, lui dit combien il a apprécié sa soirée précédente -qui n’a jamais eu lieu-, etc... Et ainsi de suite. Le Comte Romero est satisfait. Bouquet final : est annoncé « son excellence Mr le Gouverneur ». Champagne !

 

    Le film est une métaphore géniale. Apple-Annie est l’Amérique blessée, meurtrie, l’Amérique en crise. Pour sortir de la crise, le rassemblement des bonnes volontés est indispensable. Quel visage montrer de l’Amérique devant le monde entier ? Celle-ci doit soigner son image.

    Toutes les bonnes volontés sont rassemblées et d’ailleurs spontanées : le peuple américain est noble et courageux. Le moment le plus sympathique/émouvant est la "construction" - quel autre mot ? - d’une assemblée de 150 convives à présenter au Comte Romero. Comment faire passer des gangsters, des petites mains -les filles du Missouri- pour des "gentlemen" sic ? Il y a tout un travail d’éducation à entreprendre et, sans doute Capra veut-il faire comprendre que la sortie de crise passera aussi par un immense travail d’éducation et d’instruction publiques. Tous les gangsters se mettent à apprendre le discours concocté pour chacun d’entre eux par le second mari qui est un baratineur/orateur hors pair (Guy Kibbee, excellent), ils apprennent à se saluer, à sourire (eh oui !), à parler correctement. Séquence émouvante et drôle à la fois. On se prend au jeu : quand on apprend que le Dude arrête tout -il reviendra sur sa décision- la déception est immense chez ceux qui entrevoyaient un moment de bonheur.

    Enfin, l’Amérique s’en sortira si tout le monde s’y met. Lorsque le Dude -qui avait sorti le grand jeu : haut-de-forme, foulard en soie, canne à pommeau, camélia à la boutonnière, etc… se décide à tout dire au maire et au gouverneur, ceux-ci cèdent devant la raison d’État : l’honneur de l’Amérique est en jeu ! On ira à la réception d’Apple-Annie et le succès est au rendez-vous. Au retour, tout le monde accompagne les "Espagnols" au quai d’embarquement. Tous les motards de la police new-yorkaise sont mobilisés pour frayer la voie aux véhicules transportant les futurs mariés, les notables et… les gangsters du Dude. Chacun y va de son autocritique : le maire regrette d’avoir disputé le préfet, celui-ci déclare au commissaire qu’à l’avenir il sera plus cool avec lui, etc…C’est le retour à l’ère des bons sentiments.

 

    Ce film agréable, conte de fée, est un excellent divertissement. C’est une comédie mais il y a des passages de grande tension et émotion. Il ouvre la voie à ce que Jacques Siclier avait appelé le cinéma rooseveltien. Capra et ses films en étant la figure de proue. Il s’agissait d’accompagner la politique du président du New Deal avec des films qui en donnent l’esprit au grand public.

    Avec Capra pas de révolution, la sortie de crise est simple : bonne volonté et aimons-nous les uns-les autres ! Si c’était aussi simple…

 

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