la charge de la brigade légère (1968) -guerre de Crimée en 1854-

publié le 27 juil. 2011 à 02:56 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 1 nov. 2017 à 03:27 ]
27 juillet

    La charge de la brigade légère est un évènement qui a fait couler beaucoup d’encre après 1854 et durant les années 1860’. Il continue de le faire avec des travaux d’historiens sortis en 1953 -dont s’inspire le film de Tony Richardson (1968), en 1997 et en 2004 -année du 150° anniversaire de l’évènement durant laquelle le prince Philip d’ Edinbourg s’est déplacé sur les lieux-mêmes du drame. En 1945, lors de la conférence de Yalta, en Crimée comme chacun sait, Churchill a tenu à se déplacer pour aller voir le sanctuaire de la bataille, "la vallée de la mort".

    C’est qu’en Angleterre le souvenir reste vivace car les « six hundred » cavaliers incarnent à jamais, dans les milieux nationalistes et populaires le courage et le sens du sacrifice des glorieux sujets de sa glorieuse majesté. A vrai dire la propagande impérialiste n’a pas attendu Hollywood pour célébrer ces héros. Alfred, Lord Tennyson écrivit son poème dès 1855.

When can their glory fade ?

O the wild charge they made!

All the world wonder'd

Honour the charge they made !

Honour the Light Brigade,

Noble six hundred !

    Le film de Tony Richardson va complètement à contre-courant de ce flot guerrier. D’ailleurs, présent au moment de la charge, un officier français, le général Bosquet qui fit ses preuves dans le domaine de l’héroïsme militaire, déclara : "C'est magnifique, mais ce n'est pas la guerre". Il exprimait une opinion générale. En réalité, nous avons là un exemple de l’impéritie du commandement britannique. Après le désastre, chacun se renvoya la responsabilité, incapable de l’assumer. Et le génie des propagandistes de l’impérialisme britannique fut de faire immédiatement de ce crime son envers : le type même de l’exploit qui impose le respect et le silence. De silence, il n’y eut pas cependant car les fautes étaient trop nombreuses et trop évidentes.

    Lord Brudenell, Comte de Cardigan, un des personnages centraux de l’affaire, "propriétaire" du 11° Hussards, commanda la charge de la brigade[1]. Il déclara après la lecture du fameux quatrième billet expédié par Lord Raglan -je cite le dialogue du film très fidèle sur tous ces points- : « il est contraire à toute pratique guerrière que la cavalerie charge l’artillerie de front ». Tous les professionnels de la guerre étaient d’accord sur ce point. Cardigan était tellement d’accord qu’il quitta le champ de bataille -ayant tout de même, semble-t-il, atteint les batteries russes- considérant : "no part of a general's duty to fight the enemy among private soldiers".[2] Les anecdotes pleuvent sur son compte : "then, having been slightly wounded, he left the battlefield while his men were still fighting"[3]. Ou encore, un témoin raconte qu’il est revenu au galop et qu’il mit son cheval au pas lorsqu’il réalisa qu’il pouvait être observé. A quoi, Cardigan, qui a réponse à tout, répliqua qu’il s’était mis au pas pour ne pas donner aux Russes l’impression d’une déroute.  Quel gentleman !

    Et pourtant, il fut célébré à son retour en Angleterre et fut même nommé ultérieurement inspecteur général de la cavalerie.

1.      L’affaire du 4° billet

    J’ai évoqué plus haut le "fameux 4° billet" de Lord Raglan, généralissime. Il s’agit d’un bout de papier sur lequel Raglan donne ses instructions[4]. Lassé d’en avoir écrit déjà trois -il a perdu son bras droit à Waterloo- il demande à son adjoint, général Airey- d’écrire le 4°. Airey rédige et signe les instructions de Raglan. Citation du dialogue : "Lord Raglan souhaite que la cavalerie se porte rapidement sur le front pour poursuivre l’ennemi et s’efforcer d’empêcher l’ennemi d’emporter nos canons de campagne. L’artillerie montée pourra les accompagner. La cavalerie française est à votre gauche. Urgent. Signé Airey". Pour ceux que cela intéresse, je conseille de consulter le site « a web on English history »[5] sur lequel se trouve une carte qui indique la topographie des lieux, le promontoire où se trouvent Raglan et Airey, et le fond de la vallée où se trouve la brigade légère ainsi que le général de division Lord Lucan[6]. Là est une des clés de l’affaire : Lucan ne voit pas ce que Raglan peut facilement observer. Il ne comprend rien à cette histoire de "canons (anglais) que l’ennemi veut emporter" car cela se passe sur des hauteurs invisibles depuis le fond de la vallée. Le billet est apporté à Lucan par le capitaine Nolan, chaud-bouillant, qui ne demande qu’à charger quoiqu’aide-de-camp de Raglan. Il indique à Lucan où se trouvent l’ennemi et les canons. C’est pourquoi Lucan pourra dire à Raglan : "je n’ai fait qu’exécuter vos ordres, à la fois verbaux et écrits, transmis par le capitaine Nolan".

    Après la lecture du billet, Lucan déclare "l’utilité d’un tel ordre me dépasse"[7]. Cardigan fait l’observation que j’ai déjà citée et Lucan rétorque "avons-nous le choix ?". Question essentielle. Un militaire peut-il obéir à un ordre manifestement contraire aux lois de la guerre et carrément suicidaire pour sa troupe ? D’ailleurs, il s’attira cette remarque de Lord Raglan : "Lord Lucan", dit le généralissime, "You were a lieutenant-general and should, therefore, have exercised your discretion and, not approving the charge, should not have caused it to be made"[8]. Vous auriez dû exercer votre discrétion, c’est-à-dire votre intelligence, votre esprit critique, votre bon sens de militaire expérimenté. "Vous avez perdu la brigade légère" laisse tomber Raglan.

    Mais Lucan lui montre le billet écrit. Raglan le lit et se tournant cette fois vers Airey lâche "Airey, Vous avez perdu la brigade légère". Les Anglais sont des gentlemen, c'est clair...

2.      Le film

    Richardson a fait un film à caractère historique. Il avait un conseiller pour cela. Il prend des libertés avec la réalité mais il respecte globalement les faits. Les personnages de son film sont ceux de l’histoire et ils portent le nom des protagonistes : Raglan, Lucan, Airey, Cardigan, Nolan, Russell -correspondant de guerre du Times, tous sont présents. Le film démarre en Angleterre et se termine en Crimée, nul besoin de passer par un improbable Calcutta. Le film est structuré un peu comme Full metal jacket dans lequel la première partie est consacrée à l’instruction des soldats et la seconde à la guerre.

    Pour faire entrer le spectateur dans l’environnement idéologique et politique de l’époque, Richardson exploite les caricatures du Punch (créé en 1841) et, souvent les bandes dessinées deviennent des dessins animés -liberté du créateur- tout à fait bienvenus. Lorsque la guerre éclate, la presse anglaise est déjà importante. Il y avait 563 journaux dans le Royaume-Uni en 1851. C’est alors la grande époque, la suprématie absolue du Times. Il tire à 40.000 exemplaires/jour au moment de la guerre de Crimée. Il a des informateurs partout, y compris à la Cour et au sein des gouvernements successifs. « Tout ce que fait Lord Cardigan est du domaine public dans l’heure qui suit » se plaignent Raglan et Airey. En Crimée, Lord Raglan demande d’éloigner Russell du GQG, « je n’ai pas envie que nos plans figurent sur le Times dans les 24 heures » s’amuse Raglan.

    Le film est ainsi scandé par des intermèdes dessinés qui disent l’état de l’opinion à chaque étape décisive. Quand la guerre est annoncée, l’Angleterre est prise d’une folie nationaliste insensée. Les journaux annoncent que c’est « Right against Wrong » -le bien contre le mal- ; Protégez la liberté ! Défendez les faibles ! L’empire est menacé ! L’humanité en péril ! Dieu défend le droit ! Remerciements du monde reconnaissant ! guerre ! guerre ! guerre ! L’historien Trevelyan confirme : « le presse de l’époque, surtout celle qui était soumise à l’influence de Palmerston alimenta cet esprit belliqueux par des nouvelles spécialement triées et des excitations à la haine contre la Russie. (…). L’enthousiasme pour la guerre de Crimée fut fait d’un mélange de libéralisme et de jingoïsme, né des circonstances du moment et incarné en Palmerston ». Trevelyan fait allusion aux journaux comme le Morning Chronicle, le Morning Post (8.000 ex.) et d’autres. Karl Marx qui connut bien l’Angleterre parlera ultérieurement de la "Palmerston’s mob paper". « Mob » c’est la populace, le vulgaire, sans conscience politique et qui aime le scandale et la violence. Le leader conservateur, tout gentleman qu’il se présente, l’exploite comme un vulgaire démagogue. Les tabloïds anglais d’aujourd’hui ont des ancêtres lointains… La recherche du sensationnel existe déjà et n’épargne pas le Times qui annonce la chute de Sébastopol en même temps que la victoire de l’Alma, alors que la ville tombera un an plus tard ! "Il ne faut pas croire tout ce qui est dans le Times" dit Russell lui-même à son voisin de tranchée qui a un exemplaire du journal sous les yeux. Mais là, on peut penser que c’est le citoyen Richardson -fondateur du Free cinema- qui parle, davantage que le cinéaste historien.

    L’armée de terre anglaise est encore une armée d’Ancien régime. Elle est commandée par des aristocrates et Lord Raglan cite Wellington qui disait que "ce sont ceux qui ont des intérêts, de la terre, de la fortune qui sont les plus aptes à (…) défendre" l’Angleterre "en cas de danger". C’est sans doute pourquoi les noblemen peuvent acheter leur grade et, de ce point de vue, Lord Cardigan, 7° du nom, qu’on appelle « sa seigneurie », est fort critiqué pour avoir brûlé les étapes qui l’ont conduit au grade le plus élevé. A 35 ans, il obtient pour 35.000£ le commandement du 11° Hussards. Le film dénonce "ceux qui paient une somme pour passer d’un régiment à l’autre" et "ceux qui, avec un peu d’éducation[9], peuvent acheter (leur) avancement". Immensément riche, Cardigan sort de sa poche "10.000£ par an pour habiller" ses hussards. Hussards qui n’ont ni intérêt, ni terre, ni fortune mais que l’on va recruter -comme à l’époque de Fanfan-la-tulipe- par des sergents recruteurs qui vont dans la rue, les bas-fonds de Londres. "Je sors tout juste de prison" dit l’un. Mensonges, flatteries, tout est bon pour recruter des hommes sur lesquels la seule question que l’on se pose est "dans quel état physique sont-ils ?" "Ils ne tiennent pas debout" répond le sergent-recruteur. Quand au niveau intellectuel des recrues, Richardson nous le fait apprécier par l’anecdote du brin de paille. On glisse un brin de paille dans la chaussette gauche des recrues pour leur faire distinguer la droite de la gauche. La misère était extrême à l’époque de la reine Victoria et de la révolution industrielle.

    Les méthodes d’instruction sont évidemment très violentes. Et Cardigan est indigne de son rang. Ainsi demande-t-il à un sergent-major d’espionner -il ne prononce pas le mot- le capitaine Nolan qui est, avant la guerre, sous ses ordres. Le Sergent a le courage de lui dire que ce fut un immense effort pour lui, de très basse extraction, de parvenir à ce grade et il n’a pas fait ces efforts pour espionner des officiers. « Vous êtes un homme mort » répond le Lord. Totalement effondré le sergent-major ne tient pas. Il se soûle, arrive ivre au service, faute professionnelle qui lui vaut la peine du fouet : cinquante coups devant tout le 11° Hussards. Certains s’évanouissent d’écœurement, d’autres approuvent -« on ne monte pas un cheval sans l’avoir dressé »- le sergent perd sa place, redeviendra simple soldat. Mais ailleurs. Toutes les méthodes de Cardigan consistent à humilier ses hommes, y compris les officiers subalternes devant la troupe. « Il voudra te briser c’est son habitude ». Mais le mot gentleman est, bien sûr, sur toutes les lèvres. Ultra-droite, Cardigan disperse une manifestation hostile à la guerre par une charge de ses hussards. Enfin, la guerre déclarée, Cardigan se rend en Crimée par ses propres moyens, c’est-à-dire un yacht dernier cri : il fonctionne à la vapeur. Et dans lequel il peut recevoir des dames qui se feront « chevaucher » (sic).

3.      La guerre vue par Richardson

    Le commandement anglais fait pâle figure. Lord Raglan en est resté à Waterloo et lorsqu’on on lui parle de guerre ce ne peut être que contre les Français (qui sont ses alliés durant cette guerre dite "de Crimée"). Il fait moult lapsus buttant sur le mot « Russes » pour dire « Français ». Lord Lucan et Lord Cardigan étaient, dans le civil, beaux-frères. Mais ils se détestaient, Cardigan reprochant à Lucan de malmener sa sœur. Bref, les soldats pâtirent de ces « prises de becs ». C’est moi qui commande dit Cardigan, c’est MOI qui VOUS commande répond Lucan. Cardigan oubliera sa phrase dans l’affaire du 4° billet. Là, c’est Lucan qui commandait ! C’est Raglan qui avait distribué les rôles : la brigade à Cardigan, la division à Lucan. Mais, il dit à Airey, « faisons en sorte qu’ils ne se rencontrent pas » ! Lorsqu’il fallut installer les bivouacs, les soldats montèrent les tentes. Cardigan arrive : démontez les tentes et alignez-les. Lucan un peu plu tard : démonter ces tentes et rapprochez-les. Cardigan : démonter ces tentes, elles sont trop rapprochées. Ce n’est pas le pire car, après tout, cela ne se passe pas devant l’ennemi. Lors de la bataille de l’Alma, la cavalerie est restée en retrait. Lucan se contenta d’attendre, ce qui lui valu cette saillie de Cardigan : « Lucan, is look no ! » mais les fantassins étaient bien plus en colère contre les cavaliers. A la bataille suivante, Nolan apporte un ordre verbal au général George commandant la division d’infanterie, celui-ci lui demande où ils étaient à l’Alma ? Nolan lui parle de l’immédiateté du danger, le général lui répond breakfast et l’invite à le partager avec lui. Après l’Alma, la route d’accès à Sébastopol via la terre est libre. La ville portuaire n’était fortifiée que du côté maritime. Nolan est furieux de constater que le Commandement n’exploite pas son avantage. Au lieu de cela, on aura un siège qui durera un an, fera des dizaines de milliers de victimes dont les deux tiers à cause des maladies comme le choléra, le typhus, la dysenterie, etc… Tout cela laisse planer sur le GQG britannique une atmosphère délétère. Le summum est atteint avec le cafouillage mortel du 4° billet.  

    A la différence du film de Michael Curtiz, la charge n’a aucun caractère épique. C’est évidemment intentionnel. D’ailleurs, les images se déroulent sans musique : il n’y avait pas d’orchestre dans la vallée de la mort. Seuls, les bruits des chevaux, des sabots, les sonneries de trompette, les cris des officiers accompagnent la charge. Un plan-séquence est absolument terrible. Habituellement, le fût des canons est légèrement pointé vers le haut pour que le boulet retombe à la distance désirée par l’artilleur, c’est la balistique. Constatant cette charge inimaginable, les artilleurs russes baissent lentement le fût des canons afin qu’il devienne parallèle au sol et que le boulet touche de plein fouet les chevaux et leurs cavaliers.

    C’est d’ailleurs l’image finale du film : un corps de cheval décapité au niveau des épaules, c’est-à-dire sans tête, ni cou.

    lire la critique du film de Michael Curtiz avec Errol Flynn

 The charge of the light brigade (1936)



[1] La Brigade légère comprenait cinq régiments dont le 11° Hussards et le 27° lanciers (régiment d’Errol Flynn dans le film de Michaël Curtiz qui semble n’avoir vu que celui-là).

[2] Que l’on peut traduire par « rien dans les devoirs d’un officier ne l’oblige à combattre l’ennemi parmi les simples soldats ».

[3] ENCYCLOPAEDIA BRITANNICA, 15° édition.

[6] Lucan commandait la division formée par la brigade légère et la brigade lourde.

[7] Mais Lucan est resté scotché au fond de la vallée, sans envoyer le moindre éclaireur pour voir ce qui se passe, attendant passivement les ordres. On est en droit d’attendre autre chose de la part d’un général de division.

[8] Cette réplique ne figure pas dans le dialogue du film.

[9] Qui , à cette date, n'est ni obligatoire, ni gratuite…


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