KAGEMUSHA de Kurosawa, 1980

publié le 29 oct. 2014 à 03:29 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 6 août 2016 à 11:41 ]

    Film magique qui vous fait passer 2 heures 30 pour une demi-heure… Richesse des décors et des costumes, mise en scène magistrale des chevauchées fantastiques autant que des ambiances feutrées des intérieurs princiers, tension dramatique, suicides collectifs. Chef-d’œuvre. Palme d’or. Classé -avec d’autres- meilleur film de tous les temps. N’en jetons plus ! …

On peut y voir un avatar au XVI° du traditionalisme de la civilisation japonaise.

    En ce siècle, le Japon est le théâtre de guerres civiles incessantes faute d’un pouvoir central (Shôgun) à la hauteur de sa tâche. Et le film se déroule sur plusieurs années toutes traversées par la violence. Le chef d’un clan (daimyô) parmi les plus grands, le clan Takeda, Takeda Shingen, veut s’emparer de Kyoto, alors capitale, mais il se heurte à l’opposition d’autres seigneurs comme Oda Nobunaga. Un des faits marquants est le siège d’un château où Shingen trouvera la mort. Dans son agonie, Shingen fait promettre à son clan que sa mort sera dissimulée pendant trois ans, le temps de consolider son travail de conquête, et pour cela il faut un sosie qui le remplacera dans les moments où la présence du chef - la "montagne" - est indispensable. Précisément, le frère de Shingen - qui avait lui-même déjà remplacé son frère dans quelque circonstance - a trouvé un sosie presque parfait, une doublure, un kagemusha : mot à mot, l’ombre du guerrier. Le film s’achève par la reconstitution de la bataille de Nagashino (1575) qui voit la destruction des armées du clan Takeda et à laquelle assiste le kagemusha qui a été reconnu comme usurpateur et vit comme un vagabond. Celui-ci avait pris son rôle de doublure tellement au sérieux -alors qu’il était un forçat à peine sorti des geôles - qu’il s’est imprégné de l’esprit Takeda et sur le champ de bataille s’empare d’une lance pour affronter l’ennemi, il lui en coûtera la vie non sans avoir, dans un ultime effort parfaitement désespéré, tenté de récupérer la bannière du clan.

    J’en viens immédiatement à ce qui me préoccupe. Le Japon pour ceux qui ne connaissent pas son histoire -je m’y inscris - c’est le pays des Samouraïs avec leurs sabres aussi beaux que coupants et leur bataille tranchante. Or, dans le film, l’arme qui domine est le fusil. Plus exactement le mousquet ou arquebuse. (article Wiki « arquebuse »). Comment le Japon - qu’on imagine aisément sous-développé - a-t-il pu se doter ainsi d’une telle quantité d’armes à feu ? L’origine est portugaise. Les Lusitaniens débarquent au Japon en 1543 et de là date le commerce des arquebuses, armes très développées depuis 1515 en Europe. Les Portugais emmènent aussi avec eux des missionnaires catholiques et Duteil (cf. biblio) écrit "Les jésuites bénéficient de l'intérêt des féodaux (i.e. daimyô) : il y entre des considérations économiques, comme le désir d'attirer les « grands navires » portugais venus de Macao et un commerce fructueux. Mais les arrière-pensées sont également politiques ou stratégiques : les Portugais apportent avec eux des arquebuses"[1]. Cette demande est très forte et l’accueil des missionnaires européens est synonyme d’arquebuses. Au point que Duteil peut écrire : "les seigneurs locaux semblent (…) surtout intéressés par le commerce portugais et apostasient quand ils se rendent compte que la mission catholique ne provoque pas automatiquement l'arrivée des vaisseaux portugais…". Cependant, les forgerons japonais - et là on constate dès le XVI° les aptitudes d’un peuple qui permettront son décollage économique du Meiji dans le dernier tiers du XIX° siècle - "(…) parviennent à reproduire le mécanisme et entament la production de masse des fusils. À peine cinquante ans plus tard, "les armes à feu étaient certainement plus communes au Japon que dans n'importe quel autre pays du monde" (et) les armées de ce pays sont équipées avec un très grand nombre d'armes à feu". Le célèbre daimyô qui le premier unifie presque entièrement le Japon, Oda Nobunaga, fait un usage intensif des arquebuses, qui jouent notamment un rôle-clé lors de la bataille de Nagashino en 1575, bataille durant laquelle il fait intervenir environ 3.000 arquebusiers (encyclopédie Wikipaedia, article Arquebuse). C’est l’époque dite "du commerce Nanban" (voir cette entrée sur Wiki) qui s’achève cependant au XVII° siècle pour ouvrir l’époque d’Edo : "après l'unification et la pacification du pays par Ieyasu Tokugawa en 1603, le Japon se ferme progressivement aux Européens, principalement à cause de la menace grandissante de la christianisation. En 1650, exception faite du poste commercial de Dejima, à Nagasaki, pour les Pays-Bas, et d'un peu de commerce avec la Chine, les étrangers sont passibles de la peine de mort, et les convertis chrétiens persécutés. Les armes à feu sont également pratiquement éradiquées pour revenir au sabre, considéré comme étant plus civilisé. La construction de grands navires et le voyage à leur bord sont également interdits. Alors commence une période d'isolation, mais aussi de paix et de prospérité du pays connue sous le nom d'époque d'Edo. Les "barbares" reviennent cependant plus de 200 ans plus tard, renforcés par l'industrialisation, et mettent fin à l'isolationnisme, avec l'ouverture forcée du Japon au commerce par une flotte américaine commandée par le commodore Matthew Perry en 1854 (Wiki, article "époque du commerce Nanban").

    

    A gauche, les palissades derrière lesquelles se trouvent les arquebuses, à droite, charge des "brigades" légères du clan Takeda. (domaine public, auteur inconnu).

    Le film montre l’opposition entre un seigneur qui a opté pour le catholicisme -Oda Nobunaga- et qui est équipé en arquebuses et un autre daimyô Takeda Shingen qui a, lui, mis au point son arme favorite : la cavalerie de lanciers. Nobunaga offre à l’un de ses invités du vin rouge venu d’Europe. Lorsqu’il part en guerre, il est béni -en latin- par un missionnaire et il répond amen. Il est suivi par son couvre-chef porté au bout d’un bâton, couvre-chef qui est aussi rangé dans ce qui fait office de bureau. A l’évidence, il représente les nouveautés, paradoxe pour les catholiques du XVI° -jésuites au Japon- qui sont les soldats de la Tradition mais en Europe.

    Et le Traditionalisme dans tout ça ?

    Il est d’abord dans le principe même du film : la doublure. Le chef ne doit jamais être absent lors d’une cérémonie où il est attendu. Son absence déchaînerait la peur, voire la panique. Il est la clé de voûte qui tient tout l’édifice politique. S’il est empêché, on met un sosie à sa place. Le peuple, les soldats se reconnaissent dans le chef, c’est l’aliénation politique pure et parfaite. Le scénario ménage évidemment des moments de tension où l’ancien taulard devenu seigneur doit faire face à une situation non prévue. Et on se demande si le pot-aux-roses va être découvert.

    Le traditionalisme c’est aussi l’obéissance aveugle des soldats et des officiers lors de la bataille de Nagashino. Takeda Katsuyori a remplacé son (faux) père Shingen et il transgresse les ordres de son vrai père qui avait demandé de maintenir d’abord et avant tout les positions stratégiques du clan. Katsuyori préfère le combat. Lors de la bataille il lance l’une après l’autre ses trois vagues d’assaut alors qu’il voit celles-ci s’effondrer sous les balles des 3.000 arquebuses de Nobunaga. Arquebuses protégées par une palissade de bois et qui tirent les unes après les autres si bien que l’on a un tir continu totalement dévastateur. Mais Katsuyori n’en a cure, il poursuit "la pratique courante des attaques de saturation où des vagues de soldats, toujours renouvelées, montent à l'assaut en dépit des pertes infligées" (Jacques MUTEL), il s’obstine et les officiers et soldats obéissent. C’est hallucinant. Akira Kurosawa ne montre les résultats du massacre qu’après l’assaut de la troisième vague. Avant, on devine le désastre sur le visage de ceux qui regardent et notamment sur le kagemusha, témoin effaré, en haillons, qui en pleine empathie avec ce qui a été, un temps et de manière virtuelle, son armée, offre sa poitrine aux balles ennemies. 

  

 Traditionalisme aussi dans la réaction de Nobunaga lorsqu’il apprend que le chef du clan Takeda arrive à la tête de son armée. Il déclare : "la montagne a bougé, elle va s’effondrer". Le mouvement, le changement, c’est mauvais. D’ailleurs, cette invasion catholico-portugaise est mauvaise et, cf. supra, le Japon retournera à l’isolement et à ses valeurs ancestrales, au sabre, arme noble.

    

Traditionalisme aussi quand les généraux, conscients que la lutte contre les arquebuses sera inégale, se promettent de se retrouver aux côtés de leur chef, Shingen : ils savent que la mort certaine leur donnera l’immortalité.

 



[1] J.-P. Duteil (Paris VIII), Le christianisme au Japon (des origines à Meiji),accessible sur le net.

à lire : Jacques MUTEL, "Le Japon, nation guerrière ?", revue L'Histoire, n°28.

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