GREEN BOOK, oscar 2019

publié le 25 févr. 2019 à 06:51 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 27 mars 2019 à 08:10 ]

Toutes affaires cessantes, vous courrez voir ce film qui vient d’être oscarisé. C’est du cinéma mais c’est aussi un vrai film d’Histoire. J’étais vivement motivé parce que je viens d’achever une série d’articles, sur ce site, relatifs à la Géorgie et à la campagne électorale du mid-term 2018, travail qui m’avait obligé à aborder la question du racisme dans le DEEP SOUTH – le Sud profond, comme disent les Américains – et la question de la lutte pour les droits civiques et pour le droit de vote des Nègres – mot en usage à l’époque où se situe l’histoire du film : début des années 60’- . À cet égard, je vous incite à regarder l’article Géorgie : études électorales (mid-term 2018) -2ème partie- où je traite Les luttes pour l’égalité, la dé-ségrégation, les droits civils. En voici d’ailleurs le début qui est au cœur de l’analyse critique de GREEN BOOK : "La Géorgie est un ancien État esclavagiste qui compta jusqu’à 44% de Noirs, on disait "Nègres" jusqu’après la WWII. Après la Guerre de Sécession, l’esclavage a disparu mais le racisme est demeuré. Et de quelle manière ! Les Blancs, dans leur immense majorité, ont voulu adopter une stratégie : celle du "separate but equal", politique du développement séparé, apartheid officiel, racisme institutionnalisé : la vie des Noirs dans le Sud, en Géorgie comme partout, était rude et dure. Gare à celui qui allait se laver les mains dans un lavabo réservé aux Blancs !"


        LE CHAUFFEUR ET SON MAÎTRE : Tony Lip (Viggo Mortensen) et Dr. Don Shirley (Mahershala Ali) sur les routes du sud

GREEN BOOK ? Vous allez traduire livre vert – vous n’avez pas tout à fait tort, sa couverture est verte – il s’agit en réalité du Livre de Mr Book, un homme de New York qui a conçu et réalisé cette sorte de guide de voyage pour Américain noir aisé appelé à voyager dans les États ségrégationnistes des Etats-Unis, guide qui indique les hôtels, motels et restaurants ouverts aux "Nègres". Le livre ne sera plus édité après 1965, la législation fédérale imposée aux États fédérés le rendant caduc.

J’admire les critiques du Cercle – cette bonne émission de Canal+ qui présente les sorties de films – qui n’ont rien appris sur le racisme aux Etats-Unis après la vision du film. Ils ont dû être Américains dans une vie antérieure. La force du film – mais je suis peut-être obnubilé par mes soucis pédagogiques – est de nous faire voir/vivre le racisme comme une réalité matérielle, une force matérielle dirait Marx, complètement intégrée à la vie quotidienne. 

Je vais prendre les deux exemples qui m’ont le plus marqué. Il faut savoir d’abord que le scénario met en scène un immense pianiste des États-Unis qui a vraiment existé, authentique star du show business et des concerts branchés qui a décidé de faire une tournée dans le DEEP SOUTH, lui qui est un homme de la côte Est, New York, où les esprits sont quand même nettement plus ouverts qu’au Sud des States. Il est donc reçu comme une vedette, honoré comme pianiste, applaudi en standing ovation par des femmes blanches en robes longues décorées de bijoux, des hommes blancs en smoking avec nœud papillon, mais voilà, notre pianiste peut avoir des envies d’uriner, ben oui, c’est un homme comme les autres. Il se dirige vers les "commodités" comme lui dit un domestique mais ce n’est pas possible, non, il faut aller dans une vraie "cabane au fond du jardin", celle de Laurent Gerra. C’est une humiliation qui prend aux tripes. Une autre fois, même luxe, même high society, on lui donne un placard à balais pour se changer et revêtir son costume de concertiste. Ses collègues musiciens – il joue en trio avec deux blancs – sont déjà installés dans la grande salle où mangent les invités au concert triés sur le volet et Dr. Don Shirley –c’est son nom- veut les rejoindre mais non, impossible, les Noirs ne mangent pas avec les Blancs. Il est le héros de la soirée, tout repose sur sa prestation artistique, mais il ne mangera pas dans cette salle. Cela suscite un début de rixe entre son chauffeur – autre héros du film, blanc – et le maître d’hôtel blanc qui pense régler l’affaire en graissant la patte du chauffeur et lui disant – "ça marche comme ça avec des types comme toi qui font ce métier" : racisme social au milieu du racisme tout court.

Faute de mieux, ostracisme oblige, le maestro est un soir obligé de loger dans un motel réservé aux "Nègres". Le motel s’aligne sur le niveau de vie de ses clients : c’est cra-cra. Et Dr.Don Shirley fait tache aux côtés de ses coreligionnaires en maillot de corps, lui qui déguste son whisky en robe de chambre. Il décide d’aller dans un bar de la ville. Mal lui en prend, des Blancs l’agressent, lui balancent des coups dans le ventre, il faut la détermination de Tony Lip, qui double sa fonction de chauffeur par celle de garde du corps, pour sortir Don Shirley, ensanglanté, de ce guêpier. Dernier exemple, à Macon, petite ville de Géorgie, que j’ai eu à connaître dans mon travail et je vous y renvoie, Don et Tony dont la relation devient de moins en moins froide ou de plus en plus chaleureuse, admirent des costumes à la vitrine d’un tailleur. Tony bouscule amicalement le timide Don Shirley dans l’atelier du tailleur qui, c’est évident, voit le client dans Tony. Mais non, c’est un Nègre qui veut essayer le costume, alors non, vous ne pouvez pas l’essayer, ce n’est pas possible.

Après de nombreuses expériences douloureuses, et dans une scène remarquablement interprétée par Mahershala Ali – qui vient d’ailleurs de décrocher l’oscar du meilleur acteur [1]- Dr. Don Shirley craque et s’effondre en pleurs. Rupture totale avec le personnage de roi de la savane africaine qu’il arborait depuis le début du film. C’est que Dr. Don Shirley est un homme seul. Avec les Blancs : c’est barrière ; avec les Noirs, c’est barrière mais sociale cette fois. Et son épouse ? il n’en a pas, plus : impossible dit-il de concilier sa vie professionnelle et une vie de couple. En fait, il est un peu homo. D’ailleurs, durant la tournée, il est surpris avec un partenaire blanc, arrêté par la police, on fait appel à Tony qui avec sa "tchatche" - d’où son surnom de Lip, lèvres en anglais - va réussir à le libérer.

Le contrat de la tournée prévoyait que Tony serait de retour, impérativement, le 24 décembre au soir, pour l’inévitable réveillon avec toute la colonie italienne de Tony. Ce sera. Mais Tony n’est pas gai en cette veille de Noël, il prétexte la fatigue. On sent qu’il a envie de téléphoner à celui qui est devenu un ami. Don Shirley quant à lui est trop seul. Il prend la décision héroïque d’aller, non invité, chez Tony. La gueule des Italiens qui voient arriver un Nègre chez Tony ! Mais ce dernier est ravi et tout heureux de présenter Monsieur le docteur Don Shirley

Beaucoup de commentateurs – et c’est légitime – évoquent ce film comme la narration d’une amitié impossible entre un Noir et un Blanc, d’une relation de type "la tête et les jambes" où la tête est noire et les jambes blanches. Renversement des valeurs, des couleurs, en cours au début des années 60’ en Amérique. Mais j’ai préféré insister sur le contenu historique de ce film humaniste où les aspects sympas sont l’enveloppe dragéifiée de l’amande nourricière.  

 NB. j'utilise, plus haut, le mot "imposée". On sait que les États du sud, avec le gouverneur Wallace en particulier (Alabama), ont été plus que récalcitrants face à cette révolution juridique. Cet aspect imposé est évoqué dans le film où les deux compères sont carrément en prison à cause de Tony qui n'a pu retenir son poing dans la gueule d'un flic particulièrement provoquant. Don Shirley est obligé de sortir le grand jeu. Faisant mine d'appeler son avocat, il appelle en réalité l'attorney général des États-Unis : Robert Kennedy himself lequel téléphone au gouverneur de l’État qui téléphone à l'officier de police qui doit libérer les deux hommes.

https://m.youtube.com/watch?v=b7lG21cIr9s  : complément historique fourni par une lectrice enthousiaste (lol)

[1] C’est la seconde fois que Mahershala Ali reçoit l’oscar du meilleur acteur dans un second rôle après MOONLIGHT de Barry Jenkins. Moonlight (2017), film d'une sensibilité exquise, se passe entre Miami et Atlanta et expose, entre autres, le cadre sociologique, géographique et climatique de la Géorgie.

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