Gabin - Simenon et l'affaire Saint-Fiacre (1959)

publié le 17 août 2015 à 02:39 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 11 oct. 2016 à 07:54 ]

    


        C’est un film-marronnier comme on dit de ces thèmes récurrents qui défrayent la chronique quand l’actualité délaisse les journaux. Le film avec un Gabin en pleine forme est un classique, le scénario est de Georges Simenon donc maîtrisé.

L’originalité est de voir Maigret impliqué directement dans l’affaire puisqu’il est natif de Saint-Fiacre, son père a été régisseur du château, il y a été enfant de chœur, il y a nourri une admiration-affection pour Madame la Comtesse et son émotion traverse tout le film, il revient au château pour une enquête qui concerne la communauté et comment ! puisque la comtesse trouve la mort. Enquête serrée de Maigret.

    L’affaire policière se déroule remarquablement. La comtesse trouve la mort à l’église, en lisant son missel. Il n’y a aucune pièce à conviction, du moins au début, ni arme à feu, ni arme tranchante, ni empoissonnement, rien. Les suspects sont nombreux : le secrétaire, Sabatier, dont les mauvaises langues disent qu’il aurait des rapports intimes avec madame, on apprend d’ailleurs que son nom est couché sur le testament de la châtelaine, il y a Maurice, le fils-héritier, alcolo mondain, aux mains percées, le médecin de famille n’a pas fait grand chose pour soigner la maladie cardiaque de Madame, pourquoi pas le régisseur Gautier ou son fils ? … Mystère.

    Le crime était presque parfait : le journal local pond un article erroné annonçant la mort du comte de Saint-Fiacre (le fils) avec rectificatif le lendemain. Dans le missel curieusement égaré mais que le flair de Maigret retrouve, fut inséré l’article découpé du journal, ouvrant son missel à la page qui correspond aux paroles latines du curé, la comtesse est atteinte à son cœur malade, elle meurt, gardant sur son visage les stigmates de la frayeur. Simenon nous dit, en effet, que les morts cardiaques gardent les traits de l’émotion mortelle sur leur figure… Qui a glissé la coupure du canard dans le missel ? pourquoi cette grossière erreur du journal ? pourquoi ces mouvements d’argent à l’agence locale de la BNCI ?

    Un moment très fort du film est la séquence finale où Maigret a réuni tous ceux qui ont à faire avec l’affaire. Il y a là le comte qui a pris sur lui d’offrir le repas à chacun, le secrétaire qui a fait venir son avocat, Mr le curé, le régisseur rejoint par son fils Émile, le médecin et, bien sûr, Maigret. Tous vont passer sur le grill avec les dénonciations ciblées de Maigret.

 

    Outre cet aspect policier qui est évidemment la charpente du film, il y a la sociologie/idéologie qui permet de se rendre compte que G. Simenon est un maître du traditionalisme.

    D’abord, Maigret a gardé un respect intact pour la comtesse : quand quelqu’un évoque devant lui les coucheries de la comtesse, il va pour balancer une gifle, ce qui n’est pas du ressort d’un commissaire de police ; il méprise l’héritier à qui il reproche carrément "son manque de classe" et là il s’agit bien de la classe des aristocrates car nous sommes dans un château, avec titre de noblesse, un régisseur, des métayers (c’est le Bourbonnais de l’Allier) et, à la fin, lorsque que Maurice de Saint-Fiacre demande à Maigret comment il le trouve dans l’habit du comte-le-père défunt, "à votre place, pour la 1ère fois" réplique l’ancien fils de régisseur. C’est l’ordre moral qui fusionne avec l’ordre social. D’autant que Mr le curé est présent partout. Mais, malgré ses frasques qui eussent pu tuer sa mère - celle-ci fit une première et grave crise cardiaque quand il lui envoya un télégramme lui demandant de payer une dette de 1,2 million de francs, la police étant avertie - ce n’est pas Maurice le coupable. Simenon ne va pas s’attaquer à l’aristocratie jusqu’à ce point. Bon sang ne saurait mentir, on jette l’argent pas les fenêtres, certes, mais on ne se tue point chez les aristos.

    Comme par hasard, le coupable, les coupables sont à chercher du côté de ces petites classes moyennes, mesquines, jalouses, grappilleuses. C’est le régisseur qui, profitant de l’état de faiblesse de la comtesse, de l’inconscience de Maurice dépravé, c’est le régisseur qui a hypothéqué le château, qui a vendu des métairies à bas prix pour mieux les racheter, qui a prêté 800.000 francs à Maurice et, sa mère morte, celui-ci n’aurait plus aucune possibilité d’honorer ses dettes et vendrait le château hypothéqué aux Gautier. Lesquels accéderaient à la châtellenie.

    Maigret a tellement intégré la servitude qu’il est pris de rage devant Émile Gautier, il l’emmène de force auprès du cercueil et l’oblige à demander pardon à la morte, "elle qui t’a tant aimé, à qui tu dois tout, tout… ". Jamais Maigret n’aurait osé, mais les Gautier ont commis le sacrilège. Les pauvres doivent tout à leurs maîtres.

 

    Et voilà comment on passe et repasse sans cesse des films à la veine traditionaliste, moralisatrice et conformiste. Mais on les regarde, ils sont tellement bien faits.

     Un dernier mot : Michel Auclair - Maurice de Saint-Fiacre - est excellent. Il a "la classe" comme dirait Maigret. ...

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