FURYO de Nagisa OSHIMA (1983) Merry Christmas, Mr Lawrence !

publié le 19 janv. 2013 à 06:41 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 29 nov. 2017 à 02:28 ]

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    Après l’empire des sens (1976), Furyo est un autre des grands films de Nagisa Ōshima qui fit scandale au Japon. "Furyo" signifie « prisonniers de guerre » et le film se déroule effectivement presque uniquement dans un camp de prisonniers. Java, 1942, les Japonais sont au sommet de leur domination militaire. Le film peut donc être considéré comme un film de guerre et être exploité pour exposer/dénoncer les exactions japonaises, la conception japonaise impériale de la guerre et de la mort.

    En fait, le film commence par une scène très violente qui concerne un Coréen, travailleur salarié des Japonais et un prisonnier blanc, hollandais - l’Indonésie était colonie néerlandaise - Le Coréen a été surpris en train de violer le prisonnier qu’il avait la charge de soigner. Chez les Japonais, le violeur et le violé tombaient sous le coup du même opprobre. Le sergent Hara (Takeshi Kitano, remarquable dans son rôle détestable) qui est l’adjoint du capitaine responsable du camp s’apprête à sabrer non pas le champagne mais la tête du Coréen. On sait que c’était la grande mode du Japon impérialiste (lien : « John RABE, le juste de Nankin », 2009, Florian Gallenberger). Mais on attendra qu’il se fasse Harakiri pour lui trancher la tête, non sans difficultés.



  

  


 Bref, cette scène inaugurale pose une donnée essentielle : l’homosexualité est un crime, elle est réprouvée et sanctionnée. Elle pose sur la tête de chaque Japonais un sur-moi lourd comme une cloche de monastère bouddhiste. Elle est même impensable. Or, le capitaine du camp (Ryūichi Sakamoto, absolument superbe, alors âgé de 30 ans) est au cœur du problème. R. Sakamoto est un interprète parfait dans le rôle du capitaine Yonoï. Capitaine de l’armée de l’Empereur, apprécié par ses supérieurs pour ses faits d’armes, il ne va évidemment pas s’adonner à des faits et gestes qui seraient un abus de position dominante à l’égard de ses prisonniers. Pas du tout. Il est dans sa conduite, dans ses gestes, d’une rigueur toute militaire, toute maitrisée. Mais dès qu’il voit pour la première fois le major Jacques Celliers (David Bowie, pas du tout ambiguë, très militaire au contraire, sauf lorsqu’il provoque le chef du camp), dès qu’il voit le major Celliers, le capitaine Yonoï ne le quitte plus des yeux : il est fasciné. C’est évidemment une fascination homosexuelle mais, comme dit Trintignant en présentant le film « Regarde les hommes tomber », elle est homo mais pas sexuelle. Yonoï/Sakamoto porte des regards rectilignes sur Celliers, il est toujours zen, l’émotion arrive à percer mais le corps reste impassible. Il y a donc une violence intérieure extrême parfaitement rendue par Ryūichi Sakamoto. Tout se passe comme si Yonoï avait rencontré Dieu. C’est irréversible.

   

    Il est clair que Nagisa Ōshima a été quant à lui fasciné par Ryūichi Sakamoto. Il multiplie les gros plans sur son visage immaculé, glabre, à la peau lisse d’adolescent. Sakamoto a alors la beauté toute hellénique, florentine, des canons sculpturaux. Mais quoique de chair et de sang, le capitaine Yonoï croit dans les forces de l’esprit. Il est captivé par l’esprit qui transcende le visage du major Celliers et pensera pouvoir en prendre une part en découpant une mèche de ses cheveux lorsque celui-ci est enterré vif jusqu’au cou par le nouveau commandant du camp. Et Ōshima nous offre ce dialogue éthéré : (NB. C’est un ancien prisonnier anglais du camp qui s’exprime en 1946, Yonoï a été exécuté par les Alliés à la fin de la guerre). "Yonoï m’a donné une boucle de cheveux de Celliers en me priant de l’emporter chez lui, dans son village au Japon, et de la consacrer sur son autel. (…). Comme si Celliers, par sa mort, avait semé chez Yonoï une semence dont la croissance nous profite à tous". Yonoï aurait ainsi été fécondé par Celliers.

    La scène la plus intense du film est connue sous le nom de scène du baiser. Yonoï a fait rassembler tous les prisonniers qui sont sous le contrôle des mitrailleuses de ses hommes. Furieux contre l’officier anglais qui est le porte-parole des prisonniers, il s’apprête à le sabrer. Celliers intervient alors, s’approche de Yonoï, le prend dans ses bras, l’étreint et finalement l’embrasse. Yonoï croit pouvoir le sabrer mais l’émotion est trop forte. On ne tue pas un esprit qui vous étreint. Il s’évanouit. Devant tout ce public étonné (mot de la famille de tonnerre). Yonoï perdra sa place. Celliers sera enterré vif jusqu’au cou et jusqu’à ce que mort s’ensuive.

                    La scène du baiser : http://www.youtube.com/watch?v=yf7kGZuKELw (n'est plus disponible !)

 

    Apport plus historique du film : la conception du sergent Hara. Celui-ci déclare tout crûment qu’il est déjà mort, il est mort à 17 ans lorsqu’il a donné sa vie à l’empereur. Maintenant, il attend la venue du départ définitif. Cette conception de la vie militaire et de la mort certaine (cf. infra) amène les Japonais à mépriser vivement les Occidentaux qui acceptent d’être prisonniers. Seule la mort est une issue valable pour un guerrier, un vrai. Ces idées destructrices sont en place dès 1904 au moment de la guerre russo-japonaise. Et vraisemblablement avant, bien sûr. Voici quelques fragments des "Souvenirs" d'un jeune officier, grièvement blessé devant Port-Arthur en 1904 :

Mobilisation! Comme ce nom était doux à nos cœurs ! Avec quelle impatience nous attendions d'être envoyés sur le front !... Quel privilège, pensaient tous les hommes, de pouvoir donner sa vie pour la cause de la nation !... Avant le départ, j'offris devant l'autel de mes ancêtres mes dernières prières (je pensais qu'elles seraient les dernières). Je sentis un tressaillement de tout mon être comme si mes ancêtres me donnaient cet ordre : "Tu ne t'appartiens plus. Tu dois servir Sa Majesté et sauver la patrie, dussent tes os être broyés, ta chair déchirée. Ne déshonore pas tes ancêtres par un acte de lâcheté". Quand le temps fut venu pour moi de partir, je pris mon épée, placée sur l'autel de famille, je bus la coupe d'adieu que ma mère chérie avait remplie et je quittai ma demeure d'un pied et d'un cœur légers, prêt à ne jamais plus en franchir le seuil.... Avant l'assaut, notre colonel  nous exhorta en ces termes : "Notre brave colonne d'assaut ne doit pas être seulement prête à mourir mais certaine de mourir". Nous étions les hommes de la mort certaine. Ces mots nous communiquèrent un grand élan"[1].

 



[1] Cité par Jules Isaac qui est, quant à lui, immortel.

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