Enamorada, Mexique, 1946.

publié le 13 oct. 2015 à 07:37 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 13 oct. 2015 à 10:14 ]

   Enamorada (film).jpg C’est le Festival LUMIÈRE 2015 qui nous a offert ce qu’il a appelé lui-même, par la bouche de l’un de ses présentateurs, une "pépite". A la question "qui connaît, qui a déjà vu ce film", personne dans la salle archicomble -comme à l’habitude- personne ne leva le doigt. Le film est d’Emilio Fernandez et a pour interprètes principaux Maria Félix et Pedro Armendariz, "mythes du cinéma mexicain". On veut bien le croire.

    1946 : l’ambiance est à la révolution. Fernandez place l’histoire de son film au sein de la Révolution mexicaine de 1911. Le général Jose Juan Reyes (Armendariz, grâce, beauté féline) est un révolutionnaire du genre partage des richesses. Occupant la ville de Cholula, il fait dresser autoritairement la liste des notables qu’il fait rassembler avec plus que de la vigueur et qu’il va dépouiller, un à un. La séquence est variée par des cas singuliers : l’un des notables perd tout contrôle, finit par tout donner au général même sa femme pour avoir la vie sauve. Cette vilenie suscite l’horreur chez le général Reyes qui le fait exécuter. Autre cas, radicalement différent, l’instituteur qui n’a pas le sou, n’étant pas payé depuis plusieurs mois, son école est fermée. Reyes le renvoie dans son établissement, avec l’équivalent des traitements non versés et de l’argent conséquent pour rouvrir l’établissement. On a compris qu’il s’agit d’une révolution sociale : prendre l’argent aux riches, éduquer les enfants du peuple, etc…

    Parmi les élites, le señor Peñafiel qui, outre sa colossale fortune, a une fille d’une grande beauté, la Señorita Béatrix (Maria

Félix, effectivement très belle mais dont je trouve le visage et le regard très durs). La Señorita est particulièrement habile avec ses mains pour balancer des taloches gauche-droite à tout individu qui la regarde de travers. C’est le premier contact avec Reyes qui observe une de ces scènes et qui tombe amoureux illico de la belle Béatrix : sa beauté, son absence de sentiment de peur, bref sa personnalité, voilà qui est digne d’un général de la Révolution. Il l’épousera, coûte que coûte !

    Reyes part à la conquête de la Belle qui est déjà promise à un ingénieur étranger travaillant à Cholula. Les choses ne seront pas simples… Reyes tente d’abord de se faire inviter cher le señor Peñafiel, prétexte pour faire sa cour à Béatrix, mais celle-ci lui refuse l’accès grâce à une porte quasi blindée, il y a là un jeu entre les deux jeunes gens qui montre que Béatrix sait aussi rire… Reyes a retrouvé un ami d’enfance, connu au séminaire, un ami qui est alors le curé de Cholula. On comprend que tout oppose le curé et le révolutionnaire. Mais l’amitié reste intacte et Reyes réussit à faire comprendre à son ami l’amour qu’il porte à cette jeune femme. Il en fait un portrait qui touche le prêtre qui ira, à l’occasion, le dire à la famille Peñafiel. Reyes loue les services d’une tuna dont les guitaristes disent, sous le balcon de Béatrix, tout le bien que l’on pense d’une beauté et les désirs qu’elle suscite. Peine perdue.

    

L’image du général en prend un coup. Mais il va se redresser. Lors d’une rencontre, Béatrix lui jette tout son venin, lui rappelant qu’elle fait partie de la haute société, et l’invite, lui qui est sans le sou, à aller rejoindre les "pouffiasses" (sic, c’est le mot utilisé dans les sous-titres français) qui sont son lot commun. Le révolutionnaire se réveille, quitte à perdre celle qu'il désire tant, il lui dit qu’après tout, elle ne s’est donné que la peine de naître (Fernandez avait lu Beaumarchais), que si elle était née dans un des villages à l’entour, elle serait elle aussi une "pouffiasse" et lui général Reyes, il est là, il fait cela, pour donner à ces soi-disant pouffiasses une raison de vivre, une espérance, des lendemains qui chantent. C’est ainsi que dans cette histoire d’amour, les conflits de classes viennent s’immiscer et c’est ce qui donne au film un contenu qui va bien au-delà d’un simple mélo.  

    Reyes se trouve dans l’église avec son ami curé. Un immense tableau baroque attire son attention. C’est une représentation de la visite des trois rois-mages à l’enfant Jésus dans le foin de son étable. Reyes-Fernandez tient un discours qui annonce, selon moi, la théologie de la Libération : "Ces rois représentent le pouvoir, la gloire, la puissance, ils viennent s’agenouiller devant l’enfant qui lui représente la pauvreté, l’humilité, l’amour". Les puissants obéissants à l’Église et non l'inverse. "Mets ce tableau plus en lumière dans ton église" et le prêtre s’exécute. Le tableau recevra les rayons du soleil. Béatrix apprendra cela de la bouche du curé et, bien sûr, sera fort ébranlée.

    Alors que la cérémonie du mariage de Béatrix se précise, c’est dans Cholula le branle-bas de combat. Les troupes fédérales, l’ennemi, s’approchent et installent leurs batteries de canons. Contre toute attente, Reyes ordonne le retrait, il ne veut pas perdre une armée inutilement, l’occasion de vaincre se présentera ultérieurement. Quand elle apprend cette retraite/reculade de Reyes, Béatrix comprend qu’il n’est pas un tueur assoiffé de sang et de gloriole, mais un humaniste, amoureux du genre humain. Elle quitte la cérémonie, dit adieu à son père et rejoint le général dont les yeux brillent d’humidité.  

    Grandiose.


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