Du Guesclin, film de Bernard de Latour (1948)

publié le 3 déc. 2019 à 09:31 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : ]

    Voici d’abord une critique intéressante du site qui s'intitule "L'âge d'or du cinéma français" [1] dont on trouvera les cordonnées en bas de page (NB. les mots en gras sont soulignés par moi)..




"A trop regarder des films, on prend un jour l'assurance de pouvoir en réaliser un - du moins on en rêve secrètement. Et comme les idées coûtent moins chères que les tournages, j'ai développé avec les années plusieurs rêveries : réaliser une vie de Hector Berlioz (d'où peut-être ma déception en regardant La symphonie fantastique), une adaptation de Michel Strogoff (elle aussi assez décevante dans sa version de 1956) et une vie de Bertrand Du Guesclin que j'avais intitulée « Le Dogue Noir ». Acclamé ou méprisé, le connétable de Charles V ne laisse pas indifférent et fait figure aujourd'hui encore de référence quand on évoque les grands noms de la chevalerie française. Longtemps j'ai voulu voir ce film de Bernard de Latour, dont certaines scènes ont été tournées à Dinan (Côtes d'Armor), non loin de chez moi. L'ouverture m'a presque rendu jaloux car dans mon scénario aussi l'action débutait à la basilique Saint-Denis, nécropole des Rois de France où fut inhumé Du Guesclin à sa mort - à la différence que j'ouvrais mon « Dogue Noir » lors des profanations de la Révolution Française, qui n'épargnèrent pas le tombeau du Connétable !

    Hélas, cette bonne idée passée, le film s'enfonce avec assurance dans le grotesque du carton-pâte y compris ... pour les extérieurs réels ! La vie de Du Guesclin est caricaturée, vidée de toute ambiguïté - celle-là même qui suscite toujours la colère des nationalistes bretons qui n'hésitent pas à faire sauter les statues du Chevalier - et teintée d'un mysticisme de carnaval. Il faut voir Du Guesclin dire, en plein jour, "Regardez ! L'étoile a disparu !". Les poncifs sur la période médiévale s'accumulent aussi rapidement que défile la vie du héros, sans qu'on ne puisse voir une seule bataille - manque de moyens probablement, de volonté sûrement. Il ne faut pas non plus s'attendre à comprendre quoique ce soit au contexte difficile de l'époque puisque les séquences s'enchainent mécaniquement, presque sans logique et se concentrent autour de Du Guesclin et de son fidèle compagnon (Jagu). On ne peut s'empêcher de sourire en les voyant se battre à deux, dos au mur, et lancer des coups d'épée sur des adversaires qui tombent comme si on soufflait dessus. Ainsi des grandes étapes de la vie du Connétable, n'espérons pas comprendre ce qu'il part faire en Espagne et comment il a pu devenir le chef des armées royales.



Hélas vraiment, car l'interprétation est de qualité et sauve le film du naufrage. Fernand Gravey apporte beaucoup de crédibilité à son personnage et peut ressembler à l'idée que l'on se fait de Du Guesclin, froid, spadassin et presque analphabète. Gérard Oury campe un sobre Charles V de France, tout comme Junie Astor en Tiphaine et Gisèle Casadesus en Jeanne de Penthièvre. Noël Roquevert n'est pas à sa place dans le rôle du fidèle compagnon et fait beaucoup pour rendre le film involontairement comique (tout comme Howard Vernon en Duc de Lancastre), à la différence d'un jeune Louis de Funès que l'on s'amuse à retrouver dans plusieurs petits rôles ! De quoi, égoïstement, me rendre heureux de penser qu'on est loin du grand film que l'on pourrait consacrer au plus célèbre des Connétables de France". Fin de citation.

    Ce film est une bizarrerie digne d'intérêt pour les historiens du cinéma et les cinéphiles collectionneurs. Il est immontrable en public sous peine de risées généralisées. Mais bon, quand on amorce une étude de la vie de Bertrand Du Guesclin, une des grandes figures de notre histoire nationale, il faut l'avoir vu. Au demeurant il est sorti récemment sous forme de DVD en copie remastérisée haute définition  et je l'ai acheté au festival Lumière de Lyon.
    La critique ci-dessus parle non sans raisons du "grotesque de carton pâte" et d'adversaires qui tombent comme si on soufflait dessus". et, en effet, lors des séquences qui retracent le célèbre tournoi où Bertrand Du Guesclin mit à terre une douzaine de chevaliers avant de refuser le combat contre le denier adversaire prévu qui était son propre père, on peut voir les lances des vis-à-vis  restées en  l'air ! et les cavaliers tombent sans même avoir été touchés. Pareil lors d'autres séances de "combat".
    Il y a un point sur lequel on ne peut réprimander les scénaristes du film c'est la place qui est donnée à l'astrologie, croyance très partagée au Moyen-âge et encore plus en cette période de la Guerre de Cent ans où les défaites succèdent aux défaites sur un fond omniprésent de Peste noire et de famine.  On cherche désespérément de quoi sera fait l'avenir et, effectivement, "Charles V s’occupait d’astrologie et fonda à Paris un collège d’astrologues", la chroniqueuse Christine de Pisan le décrira comme un "roi astrologien, très expert en icelle science" [2]. C'est ainsi que le cabinet du roi est doté d'une carte du ciel qui domine le mur du fond. En revanche, les auteurs prennent cela au premier degré, sans aucune distance ni humour.  Tiphaine, l'épouse de Bertrand Du Guesclin, lui donne une sorte de calendrier sur lequel sont indiqués en noir "les jours mauvais où il est défendu de rien entreprendre" et Bertrand Du Guesclin est fait prisonnier par Jean Chandoss, généralissime anglais, un jour "qu'elle avait prédit noir" (sic). Quant au mysticisme de carnaval, il correspond à cette séquence de la mort de Tiphaine, à mille lieues de son époux lequel voit à l'instant une étoile s'éteindre dans le ciel, et l'aide de camp de s'exclamer aussitôt : "Tiphaine"... C'était l'étoile que les deux époux, séparés par la guerre, devaient regarder ensemble chaque nuit .. Tout cela est très sérieux (si j'ose écrire). D’ailleurs, Bertrand Du Guesclin a été choisi comme Capitaine général par le roi sur la base des conseils d'un mage qui lui déclara que les planètes étaient bien alignées et en accord avec l'horoscope de sa majesté...
    Bizaremment, l'astrologie est pêle-mêlée à la religion catholique la plus envahissante. Les séquences du début montrent Bertrand Du Guesclin, adolescent caractériel, irascible et violent ce qui désespère sa mère  mais surgit une religieuse surmontée d'une cornette identique à celles des religieuses de la Grande Vadrouille ce qui me semble pour le moins anachronique, mais cette religieuse dit l'avenir et annonce à la maman que Bertrand est un futur grand homme.
    Ce film est une hagiographie lourde d'un héros national, soldat de Dieu. Sur son lit de mort, son fidèle Jagu lui retire deux bagues pour, dit une voix off, "une jeune fille qui viendra de l'Est" (sic). Quand on compare avec Fanfan-la-tulipe (qui n'est produit guère que trois ans après), la résistance au vieillissement est stupéfiante. Hagiographie mensongère de surcroît car on fait dire à Bertrand, après sa promotion à la chevalerie, que les embuscades et autres ruses sont finies et que, dorénavant, on ne se battra plus "qu'à combat ouvert".  Tant Jules Isaac que Jean Favier, d'autres encore, disent exactement le contraire parlant même de "guérilla" pour définir la tactique du Connétable pour reconquérir les terres perdues après le désastreux traité de Brétigny. Mais Du Guesclin est plus ou moins accaparé par les traditionalistes légitimistes et l'on comprend (presque) tout quand on regarde les suppléments au film (le "bonus" comme on dit aujourd'hui) dont un entretien avec Philippe d'Hugues ; ce dernier est présenté comme historien du cinéma mais est surtout membre de l'association des amis de Robert Brasillach. Du Guesclin participe des héros de légende de la royauté avec Geneviève de Paris, Jeanne d'Arc et le chevalier Bayard.
    Cela dit, la mort du connétable est très bien mise en scène, le réalisateur montre l'émotion qui étreint l'état-major autour de la dépouille ainsi que le respect de l'ennemi qui vient déposer à ses pieds les clefs de la ville que Du Guesclin était en train d’assiéger et immortalisée sous le nom de Châteauneuf-de-Random.  Le film s’achève par où il a commencé : le gisant de Du Guesclin  sur son tombeau à la basilique des rois de Saint-Denis. C'est la photo en haut à gauche du carré proposé par 'l'âge d'or du cinéma français" où l'on voit le fidèle Jagu (Noël Roquevert) se pencher sur le tombeau. A droite, le public lors d'un combat, avec Tiphaine (Junie Astor) ; en bas à gauche, le duc de Lancastre interprété par Howard Vernon ; à droite, Charles V (Gérard Oury) remettant à Du Guesclin le bâton de Connétable de France.

NB. Philippe CONTAMINE remet vigoureusement les choses en place dans son article au titre explicite : "Du Guesclin, la gloire usurpée ?" , revue L'HISTOIRE, N°20, février 1980.

PS. La fonction de connétable a été créée sous les Mérovingiens. le titulaire était comte de l'étable c'est-à-dire des écuries, en charge de la cavalerie royale ou impériale. La charge a évolué au point d'en faire un véritable ministère de la guerre qui commande aux maréchaux. La remarque fut faite par Du Guesclin qui se savait "de basse venue" et qui aurait à commander à des chevaliers de haute volée, princes fleurdelisés et autres... Charles V l'assure de son appui total et on sait qu'il fit déposer une relique dans la basilique des rois.








    [1] http://lagedorducinemafrancais.blogspot.com/2012/12/du-guesclin-de-bernard-de-latour-1949.html
    |2] http://chrisagde.free.fr/valdirects/ch5vie.php3?page=3 : CHARLES V ET L'ASTROLOGIE
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