Discours d'un roi

publié le 18 févr. 2012 à 05:51 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 13 févr. 2015 à 09:35 ]


 


Colin Firth (le roi) et Geofrey Rush (l'orthophoniste)


Le film a eu de nombreuses reconnaissances internationales. Il est vrai qu’il joue à fond sur la corde sentimentale et de ce point de vue c’est une réussite. Le rôle de l’orthophoniste, admirablement interprété, "mange" presque le film. Et il était évident que le bégaiement du roi allait être soigné plus par des relations à caractère affectif et une quasi psychanalyse que par des moyens techniques du genre respiration, travail du mouvement des lèvres, etc… Le film ne lésine pas sur le côté cocasse et l’on voit le futur roi se rouler par terre, balancer des jurons pour se défouler et par là-même réussir des prononciations jusque là improbables. Une relation d’amitié s’établit entre les deux hommes. Lionel Logue tenait absolument à considérer son patient hors normes comme un homme ordinaire et le duc d’York - Georges VI finit par se plier à ses/ces exigences. Logue ose même poser sa main[1] sur l’épaule de "Bertie" appelant ainsi Son Altesse Royale comme tout le monde le fait dans l’intimité de Buckingham. Lors de la prononciation du fameux discours, il est seul dans le studio avec le roi qui va parler en direct à toute la nation et il lui dit "faites-le pour moi". Ce qui semble un peu exagéré tout de même. Mais l’histoire de cette amitié est très sympathique. Tellement que, si l’on en croit Wikipaedia, il a fallu corriger le tir du film et, nous dit-on, "la découverte en 2009 des journaux de Lionel Logue dans le grenier de Mark, le petit-fils de l'orthophoniste, suggère, contrairement au film, que la thérapie n'utilisait pas de jurons et que l'amitié entre les deux hommes n'allait pas jusqu'à la familiarité, Logue nommant respectueusement le roi « Votre Majesté » et non « Bertie »". Devinez qui a publié en France ce rectificatif ? Le Figaro, of course, qui, même dans notre patrie républicaine, tient à ce que les convenances royales soient respectées. L’emploi du verbe "suggère" montrerait cependant que rien n’est sûr…

    Historiquement, ce film démontre - après "The Queen" de Stephen Frears, sorti en 2006 - le rôle et la place de la monarchie en Angleterre. Je l’ai écrit dans mon article "ANGLETERRE : Vivent DIEU et le ROI ! ", je n’ai rien à en retirer et je vous y renvoie. A un moment du film, Georges VI mord le trait et dit « je suis roi de droit divin ». Erreur ! Les auteurs anglais du film passent-ils royalement sur la "Glorieuse révolution" de 1688-89 dont les Britanniques nous rebattent les oreilles ? Il semblerait. D’ailleurs le film est très légitimiste. Le roi - la reine, c’est selon - incarne la nation et parle en son nom. Il évoque Dieu sans vergogne, l’Angleterre n’étant pas un pays laïc.

    Winston Churchill est très présent dans le film ce qui me semble peu historique. On sait les désaccords politiques graves qui l’opposèrent à Chamberlain à l’occasion de la conférence de Munich[2] et le film s’attarde sur lui alors que le Premier Ministre de Sa Majesté est encore Chamberlain (28 mai 1937 – 10 mai 1940). Selon le film, c’est Churchill qui, dans un entretien privé, demande à celui qui n’est encore que le duc d’York de se préparer à remplacer son frère, Édouard VIII, lui faisant valoir que la nation aura besoin d’un roi légitime qui saura parler en son nom. Autrement dit, même le grand Churchill accepte la domination du souverain. L’Angleterre n’a jamais fait une révolution complète et de là découle un comportement traditionaliste qui n’a jamais failli. Le plus grave est que Churchill était favorable au maintien sur le trône d’Édouard VIII. Cette séquence du film est donc totalement erronée.  

    La période où se situe l’action du film est très troublée par les crises diplomatiques. Georges VI regarde lors d’une projection privée un discours d’Hitler et remarque - il ne comprend pas l’allemand- que ce dernier parle avec conviction. Encouragement pour lui à faire de même. Rien n’est dit sur la politique d’apaisement de l’Angleterre, prête à tout pour ne pas faire la guerre au Reich, jusqu’à la compromission, jusqu’à l’abandon de la Tchécoslovaquie au nom du droit des peuples - les Allemands des Sudètes - à disposer d’eux-mêmes. C’est ce que demandait Hitler. Mais, le film abonde dans le sens d’une royauté irréprochable. God save the King !

    Concernant Édouard VIII, il y a une allusion à sa germanophilie et, après son abdication, on voit les murs de Londres couverts d’affiches de soutien à celui qui est toujours roi pour une grande partie de la population. Édouard VIII était en effet très populaire. Dans cette période de chômage systémique -dont l’Angleterre ne sortira que grâce à la course aux armements - le roi - qui n’était que Prince de Galles- allait visiter les faubourgs ouvriers, réclamait une politique d’embauche de la part des capitalistes, avait dit sa sympathie pour les régimes fascistes qui faisait disparaître le chômage. Édouard VIII incarnait cette propension de l’aristocratie britannique au fascisme. Elle fut sensible aux thèses de Gobineau et un Chamberlain (Houston Stewart, 1855-1927) est le pont qui relie l’Angleterre et l’Allemagne. Cette germanophilie est traitée par Ian Kershaw[3] et, par ailleurs, disons-le puisque nous sommes dans une page cinéma, brillamment exposée dans le film "Remains of the day" de James Ivory (1993), les VESTIGES DU JOUR" [4]. On sait que le prince de Galles / Édouard VIII tomba follement amoureux d’une américaine deux fois divorcée. Celle-ci allait-elle devenir reine d’Angleterre ? formidable levée de boucliers spirituels contre ce scandale. Le premier ministre - Baldwin- met en jeu la démission de son cabinet. Va-t-on vers des élections où les hommes du roi fascisant triompheraient ? Rien n’était exclu. Finalement, le roi abdiqua.

    Curieux phénomène dans un pays dont la modernité fut fondée par un Tudor - Henri VIII - qui épousa six femmes après autant de divorces ou de têtes coupées et dont l’héritage politique n’est pas discuté. En fait cette abdication est la victoire du puritanisme le plus éculé. Victoire aussi des forces traditionalistes et de l’ordre moral.

    Pour conclure, il est vrai que ce film est aimable à regarder en termes de divertissement même s’il est fort dommage de nous le présenter en langue française. 118 nominations, 43 récompenses. Mais si on considère le trio Royaume-Uni - Canada - Etats-Unis on a là une force de frappe médiatique assourdissante et même écrasante. Business is business. Surtout derrière cette anecdote historique charmante, le film traîne avec lui une propagande royaliste, légitimiste et traditionaliste qui fait le bonheur de l’Occident.

    Après le discours -réussi- Lionel Logue qui appela toujours jusqu’ici son patient "Bertie" lui adresse un hommage solennel, "très bien, …votre Majesté". C’était attendu.



[1] Le protocole interdit formellement de toucher la personne du roi. On sait les charges qu’eut à subir de la part de la presse anglaise, le président Chirac qui avait lui-même touché l’épaule de la reine Élisabeth pour guider ses pas. Cet interdit résulte de la conservation du thème du caractère sacré de la personne du roi.

[2] "Vous aviez le choix entre la guerre et le déshonneur. Vous avez choisi le déshonneur, et vous aurez la guerre, ce moment restera à jamais gravé dans vos cœurs".

[3] Dans son livre "Making friends with Hitler, Lord Londonderry, the Nazis and the road to war", The Penguin press, New York, 2004.

[4] James Ivory. Film sorti en 1993, inspiré du roman éponyme de Kazuo Ishiguro. La diplomatie française y est ridiculisée et la lucidité américaine fort exagérée. Mais l’ensemble est de belle facture.

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