Casablanca (1942) avec Humphrey BOGART

publié le 6 janv. 2018 à 05:48 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 26 sept. 2018 à 05:11 ]

22 juin 1940 : armistice entre la France de Pétain et Hitler. L’empire colonial français reste à la disposition du "gouvernement de Vichy".

Juin 40 : le résident général au Maroc, le général d’armée Charles Noguès – nommé en 1936 - s’aligne sur le régime de Vichy et derrière le général Weygand, chef des armées puis ministre de la défense  de Pétain. Noguès interdit toute dissidence au Maroc.

Octobre 1940 : Weygand, Délégué général en Afrique française.

1940 : Charles Noguès autorise l'installation d'une délégation de la Commission allemande d'armistice à Casablanca.

Janvier 1941 : L’amiral William D. Leahy est nommé par le président Roosevelt ambassadeur des USA à Vichy, auprès du Maréchal Pétain : il y restera jusqu’en Mai 1942.

7 décembre 1941 : agression japonaise à Pearl Harbor.

8 décembre : déclaration de guerre des États-Unis au Japon.

11 décembre 1941 : déclaration de guerre des États-Unis à l’Allemagne et à l’Italie.

20 novembre 1941 : Weygand rappelé en France, remplacé par le général Juin.

1942 : Roosevelt confie à Frank Capra la mission de filmer Why we fight ?.

Avril 42 : retrait de Leahy, remplacé par Tuck, un diplomate, qui jusqu’en Décembre1942, privilégie clairement le régime de Vichy par rapport à la France libre, selon la ligne fixée par Washington.

25 mai 1942 : début du tournage de Casablanca par Michael Curtiz.

3 août 42 : fin du tournage.

8 novembre 1942 : débarquement américain sur les côtes marocaines (opération "Torch").

26 novembre 1942 : sortie du film aux États-Unis.

9 mai 1943 Noguès avec Lt.-General Mark W. Clark à Casablanca lors d'une cérémonie de présentation d'armements aux Forces Françaises.

En juin 1943, le diplomate G. Puaux, gaulliste, devient résident général au Maroc, prenant la relève de Charles Noguès qui vient de démissionner.
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Quoi de pire qu’une chronologie indigeste pour saboter le charme langoureux d’Ingrid Bergman (Isla dans le film) et casser l’irrésistible élan d’amour qui la porte vers le viril homme au chapeau indestructible, Humphrey Bogart (Rick Blaine) ? En fait, il m’est difficile d’aborder le film-culte par ce biais de la poésie-propre de l’homme – tout ayant été dit à ce sujet – d’une part du fait de mes incompétences, d’autre part parce que ce n’est pas la vocation de ce site. Mais j’ai pensé aussi qu’à trop insister sur le côté sentimental on passe par-dessus un aspect fondamental du film. N’est-il pas d’abord un film d’engagement politique ? Une geste cinématographique pour la bonne cause, la meilleure des causes : la lutte pour la liberté contre le pire, à savoir le nazisme ? et puis, scolairement, quel élève/étudiant peut aujourd’hui comprendre les enjeux qui traversent le Maroc, colonie française, en 1942 ?

Le film a presque une unité de lieu, comme les pièces du théâtre classique, à savoir la boîte de nuit de Rick. De ce point de vue tout est parfait, il faut bien le dire. Ambiance ludique et musicale, avec Sam le pianiste et Carl, le maître-d’hôtel bonhomme –qui se révèlera membre de la Résistance- ; ambiance cosmopolite : tout le monde est là ; ambiance interlope : tout le monde n’est pas en situation régulière, ni n’a un comportement licite, loin de là. La magie du metteur en scène, Curtiz, joue à plein : on y est et on y est bien. Il est vrai que le scénario est tiré d’une pièce Everybody Comes to Rick's qui dit bien ce qu’il en est.

Le "tout Casablanca" se retrouve donc ici, chez Rick’s.

Il y a les représentants institutionnels. D’abord, le capitaine Louis Renault, "préfet de police", qui représente Vichy, via le général Noguès que l’on ne voit jamais ; ensuite le Major Heinrich Strasser, "consul d’Allemagne", qui, quoique l’armistice donne tout pouvoir à Vichy, se mêle de ce qui le regarde, c’est-à-dire tout. Il y a, bien sûr, le boss du lieu, un américain exilé, Rick Blaine, interprété par Humphrey Bogart, qui a une présence exceptionnelle mais qui est intérieurement détruit par un chagrin d’amour qui, comme dit la chanson, dure toute la vie. On voit aussi très souvent Señor Ferrari, le patron de la boîte concurrente le Perroquet Bleu ; avec son chapeau marocain traditionnel et son salut, Ferrari fait très couleur locale, il tient également accessoirement, le monopole sur le marché noir de la ville. Tout le monde semble ici depuis toujours lorsqu’arrive un couple perturbateur : Ilsa Lund et Victor Laszlo, épouse et mari.  

Le film a un côté polar avec l’affaire des sauf-conduits attribués à des Allemands, mais ces derniers ont été tués et un petit malfrat – Ugarte, interprété par Peter Loore - s’en est emparé pour les vendre le plus cher possible à Laszlo. Casablanca est en effet une plaque tournante du trafic aérien vers les États-Unis. Avec un vol direct sur Lisbonne d’où partent les vols transocéaniques. Mais pour quitter Casablanca, il faut le sauf-conduit signé par l’Etat français. Laszlo, présenté dans le film comme chef suprême de la Résistance européenne - ce qui n’a jamais existé – doit aller en Amérique pour mieux organiser la Résistance, en Europe il est pourchassé sans arrêt. Mais il veut aussi emmener Isla, sa légitime. Qui détient ces deux sauf-conduits signés de Weygand ? à qui Rick – c’est à lui que Ugarte les a confiés avant de mourir – va-t-il les vendre ? Va-t-il les garder pour lui et Isla –son amour retrouvé – et rejoindre son pays natal ? Va-t-il les donner à Laszlo et Isla ? la fin du film tourne autour de cela.

J’en arrive à ce qui me tient à cœur.

Le film est carrément francophile. La Marseillaise est partout dans la musique du film : générique d’entrée, générique de fin, musique d’accompagnement, et surtout dans une des scènes les plus vigoureuses : au Rick’s, lors d’une soirée arrosée, les Allemands en uniforme chantent Die Wacht am Rhein, que faire ? les laisser chanter, ils sont (presque) chez eux. Laszlo s’y refuse. Il demande à l’orchestre de jouer la Marseillaise, le chef interroge du regard Rick qui opine de la tête et c’est tout le Rick’s qui entonne notre chant national, le combat est de courte durée car les Allemands défaillent sous le nombre et la Marseillaise termine seule entonnée par une foule en liesse ou en larmes[1]. C’est, selon moi, la plus belle Marseillaise de l’histoire du cinéma AVEC celle de Renoir dans La grande illusion.

Le personnage de Rick est au-dessus de tout soupçon. Sa neutralité est liée à la nature de son établissement : escale du Monde mais aussi à son déboire amoureux. En 1935, il avait fourni des armes aux Éthiopiens contre l’Italie de Mussolini, en 1936, il fut membre des Brigades internationales. Sa tête est mise à prix, il est sur la liste noire de l’Allemagne nazie ce qui est pour lui un tableau d’honneur. Son antipathie à l’égard de Strasser va croissant.

Louis Renault est un fonctionnaire corrompu, qui gagne toujours à la roulette du casino du Rick’s, qui vend des sauf-conduits aux femmes en échange de leurs corps, mais l’ambiance délétère de Casablanca ne peut guère faire éclore des héros. Malgré tout, lui aussi évolue, sa conduite à l’égard de Strasser n’est faite que d’habileté ; à la fin, il laisse tomber à la poubelle une bouteille d’eau de Vichy (sic) et finalement, l’envol de l’avion pour Lisbonne emportant Ilsa et Laszlo, il part, bras dessus-bras dessous, avec Rick lequel annonce une grande amitié entre eux-deux. C’est la préfiguration de l’alliance franco-américaine.     

Ce film, en effet, est aussi une main tendue à la France pour qu’elle rejoigne le camp des Alliés. Je ne peux pas croire que la Warner Bros connaissant l’entreprise Why we fight ? puisse laisser tourner Casablanca avec pour seul ressort celui de l’amour, le choix cornélien d’Ilsa entre Rick de Paris qui la fascine et Laszlo le résistant qu’elle admire. Au demeurant, l’équipe des scénaristes du film se renforça de Howard Koch, militant communiste[2] qui affina l’aspect politique du film.  Mais quelle France ? La France libre ou celle de Vichy ? Pour Koch et Curtiz[3] c’est la France Libre du général de Gaulle (Croix de Lorraine, tracts signés Free France –sic-).

Roosevelt hésita longtemps. Il n’aimait pas De Gaulle, sans légitimité selon lui et aux tendances autoritaires, en revanche il envoya comme ambassadeur à Vichy, un ami intime l’amiral Leahy. "Attitude qui se perpétuera, car après le débarquement américain en Afrique du Nord, l’amiral Leahy, devenu chef du cabinet militaire du président Roosevelt, pèsera de son influence pour que son homologue (l’amiral) Darlan reste l’interlocuteur privilégié de Washington"[4]. En mai 1943, le généralissime américain Lt.-General Mark W. Clark est à Casablanca aux côtés de Noguès lors d'une cérémonie de présentation d'armements aux Forces Françaises. Le film de Curtiz est donc nettement plus engagé que le cabinet Roosevelt. Au demeurant Vichy faisait les yeux doux aux Américains. Le projet de constitution écrit par les hommes de Pétain est conçu pour montrer à Roosevelt que Vichy n’est pas un régime nazi (voir mon livre, ici-même).

 

Si débat il y a, la maturation de Rick le règlerait  rapidement. Rick opte finalement pour le départ d’Isla avec Laszlo et, sans oublier ce qu’ils ont vécu à Paris, dit à son amour-pour-toujours que ces problèmes amoureux, pour douloureux qu’ils soient ne sont "que de petits problèmes qui n’ont pas grande importance"(sic)  à côté de ceux du Monde. Rick/Bogart est décidément un héros.

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à lire : :

http://livreblanc.maurice-papon.net/leahy.htm  : sur la politique des USA à l’égard de Vichy

Aljean Harmetz, Round Up the Usual Suspects: The Making of Casablanca, Warner Books, 1993, 402 p. (ISBN 1562827618)



[1] Lire la notice Wiki de Madeleine Lebeau.

[2] Il fut en 1951 inscrit sur la liste noire des studios hollywoodiens.

[3] Sans doute aussi Humphrey Bogart qui, lors de la chasse aux sorcières contre les 10 d’ Hollywood organisa une fronde de protestation des acteurs américains contre cette chasse aux sorcières.

[4] Extrait du livre blanc sur Maurice Papon, analyse de la politique de l’amiral Leahy, http://livreblanc.maurice-papon.net/leahy.htm Darlan, assassiné la veille de Noël 1942, était la face soft du vichysme (par opposition à Laval).


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