Black Book ou Le Carnet noir : la Hollande nationale-socialiste, film de Paul Verhoeven (2006)

publié le 10 juin 2014 à 06:52 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 13 août 2017 à 03:57 ]
   

    Le film dure plus de 2 heures et 30 minutes. Il évoque l’histoire des Pays-Bas depuis les débuts du débarquement allié jusqu’à la Libération de l’occupation nazie. Autrement dit un temps bref d’histoire pour une longue durée de cinéma. C’est un film courageux/audacieux qui, à mon sens, démolit l’image de la Hollande-pays des Libertés-soumise-au poids-de-la-botte-nazie. En France, la Hollande -on doit dire Pays-Bas mais je suis volontairement la tendance générale - a, aujourd’hui, une image positive. On nous rabâche le cas Descartes trouvant refuge au pays des libertés, on nous a diffusé sans discontinuer le film sur Le journal d’Anne Franck, c’est le pays des drogues douces en libre-circulation [1], des prostituées derrière leur vitrine comme un magasin, etc… les amateurs de foot connaissent l’anecdote de ce joueur néerlandais, qui après un match contre l’Allemagne, et après l’échange des maillots, fit mine de se torcher les fesses avec le maillot allemand comme si la haine entre les deux pays était irréductible après les souffrances de 40-45.

    En réalité, tout - ou presque - est faux. La Révolution aux Pays-Bas fut incomplète, comme en Angleterre, en ce sens qu’un fort courant traditionaliste s’est maintenu et s’incarne aujourd’hui dans la royauté ; l’hostilité aux principes libéraux de la Révolution française a rendu possible l’alliance, apparemment contre-nature, entre les protestants les plus intégristes et les catholiques les plus fondamentalistes qui ont créé un parti unique : le parti antirévolutionnaire (XIX° siècle : "réveil" fondamentaliste aux Pays-Bas et création de l’Anti-Revolutionnaire Partij)  qui a gouverné avant, pendant et après la 1ère guerre mondiale, fermant les yeux sur l’esclavage dans les colonies néerlandaises, effectuant une guerre impérialiste après la 2ème guerre mondiale contre l’indépendance de l’Indonésie. Encore plus à droite, un parti carrément nazi obtint 8,5% des voix nationales aux élections de 1935. En 1918, l’ex-empereur Guillaume se réfugie aux Pays-Bas et y meurt de sa belle mort. Etc…

    Paresseusement, je recopie le synopsis de l’article Wiki consacré à ce film pour pouvoir vous transmettre ce que je crois essentiel comme enseignement apporté par cette œuvre de Paul Verhoeven. Lorsque la ferme où elle se cachait est détruite par une bombe, Rachel rejoint une filière d'exfiltration de Juifs pour gagner la Hollande-Méridionale, déjà libérée. Mais son groupe est intercepté par une patrouille nazie dans le delta du Biesbosch. Échappant au massacre, elle prend le nom d'Ellis de Vries et rejoint la Résistance, qui la charge d'infiltrer la Gestapo en l'envoyant dans le lit de l'officier SS, le Hauptsturmführer Ludwig Müntze. Mais Rachel (alias Ellis), probablement suite à une trahison, est identifiée par la Gestapo qui continue néanmoins de la laisser agir et, en outre, une ruse de ces nazis la fait passer aux yeux de la Résistance pour une collaboratrice des Allemands : Rachel se retrouve alors piégée et désavouée par ses amis résistants hollandais. Mais un agenda noir — d'où le titre du film en anglais — contient de lourds secrets et lui permet de prouver qu'elle n'a pas trahi sa cause. Fin de citation.

    Verhoeven montre l’antisémitisme "conventionnel" du peuple néerlandais par de petits détails [2]. Ellis de Vries a été accueillie par une famille de fermiers calvinistes et le chef de famille lui demande de prononcer la petite prière apéritive, ce qu’elle fait parfaitement et l’homme de lui dire "c’est très bien, tu as dis cela correctement et avec sincérité. Si votre peuple n’avait pas tué le Seigneur, vous n’en seriez pas là. Mangeons". Vieille accusation de déicide qui accompagnera les Juifs dans toute la chrétienté. Autre exemple : les résistants se laissent prendre au piège de la Gestapo (voir le synopsis) et lancent sur Ellis - qu’ils croient collabo- une avalanche d’insultes "il fallait s’y attendre, c’est une juive, (…), on ne peut pas compter sur eux, etc…".

    Mais la collaboration des Néerlandais est dite par le chef de la Gestapo allemande qui, lors d’un cocktail, lève son verre "à la loyauté de la Gestapo hollandaise"… Comme toujours dans ces films dont le scénario repose sur des faits historiques d’envergure, il faut éviter le documentaire ennuyeux. Et il faut montrer ces faits par des gestes concrets. Le film est plein de rebondissements, normal : il y a des collabos au sein du réseau de résistance - comme le notaire Smaal - et Ellis, entrée en résistance, est missionnée pour infiltrer le siège central de la Gestapo. Il y a donc des scènes brûlantes, comme la rencontre, dans ce même siège gestapiste, de Ellis et du notaire Smaal ! Chacun se demande ce que l’autre fait ici.

    Un des thèmes du film est la filière assassine mise au point par des Hollandais pro-nazis. Le notaire Smaal, le policier Van Gein, d’autres encore qui pratiquent le double jeu, donnent un rendez-vous nocturne à des juifs menacés, leur demandent de n’emporter que le strict nécessaire et évidemment, de quoi vivre quelques mois, autrement dit leur argent, bijoux, économies, etc... Les juifs rassemblés montent sur une barge et pensent rejoindre la Belgique proche et déjà libérée, en fait les Allemands informés se tiennent en embuscade et massacrent tous ces malheureux à la mitrailleuse ou au pistolet -mitrailleur. Mais il s’agit aussi de crimes crapuleux car les victimes sont dépouillées et l’on voit que les assassins sont des habitués : ils n’hésitent pas une seconde : ils cherchent immédiatement sous les bas des femmes (il s’agit des bas d’autrefois avec porte-jarretelles) où celles-ci ont dissimulé leur billets de banques, dans le slip des hommes pour les mêmes raisons, tout cela est assez abject. Au total, il y a là une véritable fortune accumulée après chaque crime -dont de fort nombreux lingots d’or au point que l’on se demande si Verhoeven ne tombe pas, à son tour, dans l’antisémitisme conventionnel-. Et, happy end, on apprend à la fin du film que cette fortune servira à monter un kibboutz en Israël. 


   Sur cette photo extraite du film, Ellis de Vries (magnifique prestation de Carice van Houten) chante avec un lieutenant allemand dans lequel elle a reconnu le militaire qui fit feu avec sa mitrailleuse sur la barge qui l'emportait, elle et ses parents.





     Autre fait bien en rapport avec l’histoire religieuse de la Hollande : le remords d’un membre du réseau, calviniste fondamentaliste, pour qui le sixième commandement est un dogme, or il a été amené à tuer un collabo ! Il en fait une maladie. D’autres Hollandais sont beaucoup moins regardants. Ainsi, le personnage de Ronnie, belle rousse (cf. photo ci-dessous) qui sert à la fois de secrétaire à la Gestapo et de fille de joie et qui dit à Ellis qu’après tout, Hollandais et Allemands sont des cousins… germains, que la langue néerlandaise n’est qu’un patois (sic) de la langue allemande. Autant d’avis partagés par des millions de Néerlandais. Mais Ronnie basculera dans le bon sens grâce à l’exemple que lui donne la conduite d’ Ellis.

    Verhoeven n’est pas tendre avec ses compatriotes lorsqu’il les met en scène pour les fêtes de la Libération. La vengeance sur ceux que l’opinion publique accuse de collaboration est bien montrée mais il y a la scène de la merde - comment l’appeler autrement - qui est insupportable. Dans une usine désaffectée, transformée en prison, se trouve un crochet sur pont-roulant qui emporte un énorme creuset - sans doute était-ce utilisé par une fonderie - mais là les accusés -dont Ellis- sont invités à verser leur seau d’excréments nocturnes dans ce creuset et lorsque Ellis est prise à partie, seule contre tous, quelqu’un manipule le creuset qui déverse son contenu sur la pauvre Ellis. En revanche, le docteur Akkermans, leader du réseau, est applaudi en triomphateur et héros de la nation alors que c’est un salopard qui, arrêté par les Allemands, a finalement passé contrat avec eux : il a la vie sauve mais en retour il provoquera l’extermination du réseau. Ce qui sera. Mais Ellis, survivante, peut lui faire jeter le masque et il décide de s’en débarrasser. Combien d’escrocs parmi les héros de la Résistance ? Verhoeven tient à nous interpeller sur ce point. Alors qu’il y a un héros positif : l'officier SS, le Hauptsturmführer Ludwig Müntze qui tombe amoureux d’ Ellis, qui comprend que la guerre est perdue - les Russes sont à Berlin, dit-il - qui négocie avec le chef du réseau la fin des exécutions d’otages si, en échange, le réseau cesse les exécutions sommaires, etc… Allez, tous les SS n’étaient pas de mauvais bougres ! la grande complexité de la situation explique les rebondissements du scénario.

    

Verhoeven excelle dans la représentation des scènes bacchiques nazies.

    Tout cela fait un film d’aventures captivant, stressant, à voir. Mais j’insiste sur l’apport courageux du scénario : les Hollandais, même si leur reine s’était exilée en Angleterre, ont été de bons collabos, il y a à cela des raisons historiques que j’ai simplement évoquées en introduction. Colijn qui fut deux fois premier ministre durant l'entre-deux-guerres, publia un bouquin intitulé "Op de grens van twee werelden", un opuscule - au titre français de A la frontière de deux mondes - dans lequel il clame « sa conviction dans la victoire inéluctable de l’Allemagne et la nécessité de collaborer avec le puissant voisin ». Mais Il y eut aussi une bonne résistance et lors d’un "pot de victoire", les résistants portent un toast "à la reine !" sauf un qui est communiste. Là aussi saluons le courage de Verhoeven qui ose évoquer le rôle du PC hollandais. Il y aura d’autres articles en bonne et due place.

    Après la fin de la guerre d’Indonésie condamnée par l’ONU, il fallut changer l’image de la Hollande aux yeux des Européens pour justifier sa place dans l'OTAN et dans le camp de la liberté. Liberté américaine.  Ce film remet les choses en place.

voir aussiL’entre-deux-guerres aux Pays-Bas et le désastre juif durant la 2ème guerre



[1] Peut-être aussi des drogues dures, je ne me suis pas renseigné.

[2] Dans son livre sur « les crimes de la Wehrmacht » (Perrin éditeur), Wolfram Wette distingue l’antisémitisme conventionnel, assez difficile à définir mais que l’on peut saisir en le comparant à l’antisémitisme éliminationniste (concept créé par J. Goldhagen) qui, lui, est carrément nazi.

Comments