Amadeus de Miloš Forman (1984)

publié le 7 avr. 2015 à 06:08 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 21 juin 2017 à 07:49 ]

    Il est inutile de présenter la musique du film : c’est Mozart. C’est donc un enchantement permanent. Il y a quand même un Résultat de recherche d'images pour "amadeus, illustration"intermède Salieri lors d’une séquence donnant à voir un opéra de ce compositeur. A ce propos, il faut dire immédiatement le luxe des représentations des différents opéras qui scandent et la vie de Mozart et le scénario du film : l’enlèvement au sérail, les noces de Figaro, Don Juan, la flûte enchantée. Milos Forman a respecté son public au plus haut point.  

    On sait que le film raconte la vie de Salieri, compositeur italien de citoyenneté autrichienne qui devint compositeur officiel à la cour de Vienne et qui eut la malchance d’être le contemporain du génie qui va lui faire de l’ombre toute sa vie. Salieri est tombé dans l’oubli mais le film de Forman lui a redonné une célébrité et Frédéric Lodéon nous gratifie parfois de la diffusion de ses œuvres dans son émission qui fait honneur au service public et qui s’appelle "Carrefour de Lodéon" [1]. Salieri -qui va chercher à nuire à Mozart autant que faire se peut, allant jusqu’à préparer son assassinat (sic) - aura été, paradoxalement, l’auditeur le plus compétent, le plus fin, le plus admiratif du génie. Les bras lui en tombent lorsqu’il découvre les originaux des partitions qui ne comportent rigoureusement aucune rature. Il dit fort justement que Mozart a tout dans la tête avant de coucher sur papier les notes de ses œuvres. Salieri utilise ses fonctions et son influence pour limiter les représentations de Don Juan à cinq, mais il assiste aux cinq et n’en perd pas une miette. Au fond de lui, il a un immense respect pour la création mozartienne et il sait qu’il se comporte en salaud, ce qui va, in fine, provoquer et son suicide (raté) et sa folie.

    Je pense que la clé de la lecture du film est assez simple. Il faut savoir que Forman est né en Tchécoslovaquie au régime de type soviétique et, en 1968, date tragique s’il en est, avec l’intervention des chars soviétiques qui pulvérisent l’expérience du "Printemps de Prague", en 1968 il est à l’étranger et demande l’exil, il obtiendra la citoyenneté américaine. Ce film est une critique acerbe du système soviétique, entre autres. Ironie de l'histoire : le film a été tourné en Tchécoslovaquie en 1984, le "mur" est encore en place...

    L’empereur Joseph II - dont Salieri nous dit qu’il n’a aucune oreille alors qu’il se prétend mélomane et même interprète - incarne le tyran mode stalinien. Le tyran a sa cour : le Chambellan, le Capelle-Mäster, le Directeur de l’opéra de Vienne - poste-clé ici -, le Compositeur officiel de la cour (Salieri lui-même), d’autres encore qui ont évidemment un avis sur les œuvres du génie et qui représentent la bureaucratie stalinienne qui cadenasse toute création originale. Ces officiels sont de la pire obséquiosité devant l’empereur-tsar. "Ce n’est pas votre avis qui compte mais celui de Sa majesté" dit l’un d’entre eux à Mozart devant Joseph II. La censure est leur mode de vie : quand Mozart présente à la cour et à Joseph II le nouveau livret de son nouvel opéra, le Directeur l’interrompt et lui demande "Me l’avez-vous présenté ? ". Ce dernier ira jusqu’à déchirer des pages entières de la partition des Noces au prétexte que l’empereur a interdit les ballets au sein des opéras : le tyran s’occupe de la création artistique. Tout, dans les séquences impliquant la Cour, révèle l’existence d’une doxa dont on ne peut s’écarter. Et puis il y a Mozart qui incarne, lui, la liberté, la création, l’innovation, la fantaisie, l’esprit… Wolfgang sait son talent. À Salieri qui lui dit qu’il n’est pas le seul compositeur de Vienne, Mozart rétorque : "je ne suis pas le seul mais je suis le meilleur". Pour sa partition déchirée et censurée, il se rend chez Salieri lui demander d’intercéder en sa faveur : "mon travail est parfait, je ne peux modifier la perfection" ; ce qui m’a fait penser à Luther devant la Diète impériale qui déclara : "mes paroles sont les paroles de Dieu, je ne peux retirer les paroles de Dieu".

    Forman a (presque) tout fait pour rendre Amadeus insupportable : il est mal élevé, irrévérencieux, grossier, méprisant à l’égard de ses collègues compositeurs et notamment de Salieri, il est d’une immodestie aussi rare que son génie. Peut-être Forman veut-il nous faire admettre que la liberté est valable pour tous y compris pour les gens antipathiques.

  Résultat de recherche d'images pour "amadeus, illustration"  Très forte est l’exploitation de l’image du père. Salieri comprend que le Commandeur de Don Juan représente le père - Léopold Mozart - qui, bien que mort et enterré, continue d’incarner pour son fils l’autorité, l’interdit, le surmoi freudien avant la lettre. C’est ce qui donne à Salieri l’idée de se déguiser en commandeur pour demander à Mozart l’écriture d’une messe de Requiem. À la mort du génie, on interprétera le Requiem présenté comme création originale de Salieri. Et le tour sera joué.

    Épuisé par son labeur, Mozart s’évanouit en pleine représentation. Salieri le fait transporter chez lui et, alité, Mozart lui dicte les notes du requiem que Salieri transcrit sur les portées. La partition portera donc l’écriture de la main de Salieri. Mais c’en est trop. Mozart meurt de ce suprême effort. Salieri-le-médiocre aura eu raison de Mozart-le-génie. Le film se termine dans un asile psychiatrique, demeure de choix de l’époque soviétique, mais c’est le médiocre qui y est enfermé. Il est malade. Schizophrène, il a adoré Mozart et tout fait pour en finir avec lui.

 



[1] Sur France - Musique, en semaine, de 16 à 18h.

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