“La captive aux yeux clairs”, film de Howard Hawks, 1952.

publié le 8 mai 2012 à 03:20 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 29 déc. 2014 à 06:24 ]

    L’Institut Lumière de Lyon a programmé pour la période d’avril-mai 2012, La captive aux yeux clairs (The Big Sky) de Howard Hawks.

    Il présente le film de la manière suivante : « la fille d’un chef indien provoque la rivalité entre deux amis aventuriers … Un chef-d’œuvre de Hawks, d’une simplicité et d’une beauté admirables, un grand film sur l’amitié masculine et le désir. ».

    C’est d’abord selon moi un beau western, au sens premier c’est-à-dire un film qui a pour cadre le Far West, « l’extrême-occident » comme on ne dit pas [1]. Sans tout dévoiler, disons que le scénario raconte les aventures d’un pionnier qui, sur son bateau le Mandan, remonte à partir de St-Louis, l’affluent du Mississippi, le Missouri. L’action se déroule en 1832. Le pionnier s’appelle Jourdonnais, nom à connotation française mais n’est-ce-pas le cas de Saint-Louis également ? Le cadre géographique choisi est celui de l’ancienne Louisiane française qui intégrait tout le bassin-versant du Missouri-Mississippi jusqu’au haut des Montagnes Rocheuses. Louisiane vendue pour une bouchée de pain par Bonaparte. Jourdonnais parle français dans le film original.

    Il fallait à Jourdonnais un équipage. Le trappeur Deakins (Kirk Douglas) et son nouveau copain Boone Caudill fuient les prisons de St-Louis et partent à l’aventure qui leur est proposée par l‘oncle de Boone, un vieil aventurier qui, lui, a tout connu. Tout cela renvoie à l’analyse que fait H. Arendt sur la nature sociale de ceux qui ont conquis l’Amérique. Mais, ici, nos deux protagonistes sont de bons bougres. Les aléas du voyage font que l’on découvre à bord du bateau la présence d’une femme - épreuve redoutable pour le capitaine Jourdonnais qui voulait dissimuler sa présence, sachant bien que dans cet univers masculin clos cette présence ouvrira une compétition qui peut être fatale à son expédition. Cette femme est une indienne, aux yeux bleus -d’où le titre français du film- belle et mystérieuse. L’amitié de Daekins et Caudill est exposée à ce risque car on se doute que nos deux stars hollywoodiennes ne vont pas être insensibles aux charmes de Teal Eye (Yeux bleus).

    Film d’aventure, La captive aux yeux clairs raconte la remontée du Missouri. Jourdonnais veut commercer avec une tribu indienne des Rocheuses, tribu de chasseurs qui vendent des peaux de bête recherchées. Si l’expédition réussie, la fortune à vie est assurée non seulement pour Jourdonnais mais pour tout l’équipage. H. Hawks reprend le célébrissime scénario du roman de Joseph Conrad Heart of Darkness, titre original du roman « Au cœur des ténèbres ». Nul n’ignore plus que ce scénario a fourni la trame à Apocalypse Now. Mais, historiquement, il semble bien que ce soit Hawks et son scénariste qui ont eu les premiers l’idée de porter à l’écran cette trouvaille [2]. Un autre film utilise les mêmes ressorts dramatiques : Aguirre ou la colère de Dieu. Mais dans ce cas, le radeau descend le fleuve amazonien pour aller aux devants de multiples dangers au lieu de le remonter comme dans le roman africain de Conrad.

    Donc tout y passe et l’atmosphère dramatique est à chaque fois bien rendue : au fur et à mesure que le Mandan progresse les ennuis se multiplient. Remonter un fleuve de montagne c’est forcément rencontrer des rapides tumultueux et le bateau s’échoue sur la rive, c’est rencontrer des Indiens hostiles - les Crows- qui se cachent derrière les arbres et courent aussi vite que le bateau qui peine à vaincre le courant contraire. Ces Indiens sont hostiles car ils sont, en réalité, stipendiés par une compagnie opposée à l’expédition de Jourdonnais. La Compagnie des Fourrures va tout entreprendre pour faire échouer l’entreprise. Et comme elle est constituée de bandits, on imagine ses méthodes. Mais encore une fois, la conquête de l’Ouest américain ne fut pas le fait de braves gens munis de leur seule Bible. Donc le bateau progresse lentement à travers moult difficultés haletantes et, enfin, il arrive à son Eden, son paradis, son Canaan. Fortune sera faite (et fête aussi, bien sûr).

    Je n’évoque pas la fin du film sur le qui des deux héros aura l’amour de la belle indienne. Laissons le suspense à ceux qui n’ont pas vu le film.  

    Les Yankees ont pris très au sérieux la « quête du bonheur ». Avec La captive aux yeux clairs nous avons sous les yeux une version soft de cette quête : L’action se déroule dans les années 1840’. Les luttes décisives contre les Indiens des Grandes Plaines sont encore loin. Le capitaine Jourdonnais réussit dans son entreprise d’aller chercher peaux et fourrures chez les Indiens Pieds-Noirs de la haute vallée du Missouri. Il en revient très riche, lui et tout l’équipage [3]. « Oui, mais vous aussi. Tout le monde est riche » dit-il. Que feras-tu de cet argent lui demande-t-on. « Ah ! Ça…Je n’avais jamais pensé que je serais riche. Et voilà ! J’achèterai une maison à ma femme. Les aventures, c’est fini, je reste à la maison avec ma femme. Puis, j’achèterai des habits pour elle et pour moi. Et je me promènerai dans la rue, en fumant un gros cigare. Tout le monde saura que je suis riche. Et on dira « ah ! Mr Jourdonnais, comment allez-vous ? Très bien, mon vieux, merci ». Je leur offrirai un cigare. Peut-être… Mon bonheur est là ».

    Ce film dont la réputation n’est plus à faire retrace l’esprit pionnier : Plus on pénètre les Rocheuses plus les dangers se multiplient. Mais on n’a rien sans rien. Et, au bout des efforts et sacrifices, on obtient le bonheur. Au fond, ce film est la présentation concrète de l’idéologie de la quête du bonheur.

    Et pour le brave Jourdonnais, le bonheur c’est l’argent.

 

P.S. Le film est une commande de Howard Hughes, le directeur de la RKO, troisième studio américain qui se trouve alors en difficulté. Le producteur veut réitérer la réussite de La Rivière rouge avec une nouveau fait historique de la conquête de l'ouest porté pour la première fois à l'écran. Si le film démarre très bien dans les salles, la RKO décide soudain d'en couper douze minutes pour pouvoir placer plus de séances. Une décision qui entraîne une défection du public et fait de The Big Sky un nouvel échec commercial qui précipite le déclin du studio. Source : encyclopédie Wikipaedia.

Moralité : la recherche effrénée du profit peut donc nuire au bonheur



[1] Alors que l’usage a accepté Far-East et Extrême-Orient.

[2] Le scénario s’appuie sur le roman « Teal eye » (1947) de A.B. Guthrie qui connaissait certainement l’œuvre de Conrad.

[3] N.B. : les dialogues qui suivent sont la retranscription exacte - effectuée par mes soins- de scènes de la version longue du film.

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