« La nuit du chasseur » de Charles Laughton (1955)

publié le 11 sept. 2012 à 15:37 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 12 sept. 2016 à 14:31 ]
     Au programme du festival LUMIÈRE  de Lyon 2012.
   
   

    La Nuit du chasseur est considéré comme l'un des plus grands films de tous les temps. Beaucoup de choses ont été écrites sur ce chef-d’œuvre, quelle peut bien être la valeur ajoutée de l’article que je suis en train d’écrire ?

    Ce film condense toutes les interrogations qu’un progressiste peut avoir à l’égard du monde anglo-saxon.

    Il est une charge formidable contre l’hypocrisie religieuse d’une large proportion de protestants d’outre-Manche et d’outre-Atlantique. On sait que l’argent fut au cœur de la Réforme.

    Le règne de Henri VIII Tudor tout entier se vit qualifier « d’âge du pillage » et « l’évolution religieuse du pays se doubla, il faut bien l’avouer, de menées assez sordides en vue d’un enrichissement personnel par le biais des spoliations religieuses » ; un autre historien affirme que « la dissolution et la suppression des monastères furent une manipulation politique et financière déguisée, au début, en réforme religieuse ». Auparavant, en Allemagne, il en fut de même. Voici l’aveu du roi de Prusse Frédéric II, lui-même très proche de ses sous : « Si l’on veut réduire les causes du progrès de la Réforme à des principes simples, on verra qu’en Allemagne, ce fut l’ouvrage de l’intérêt ». Cette originalité est observée par les contemporains étrangers ; ainsi la reine Christine de Suède (1654) : « Vous autres Anglais êtes des dissimulateurs et des hypocrites (…) je crois qu’il y a en Angleterre beaucoup de gens qui font profession de plus de sainteté qu’ils n’en ont réellement, espérant en tirer profit ». À quoi Guillaume III d’Orange, Hollandais de naissance mais nouveau roi d’Angleterre, fera écho quelques temps plus tard (1689) : « ce pays (…) parle toujours de religion mais en a certainement moins que vous ne sauriez le croire » (à l’électrice de Hanovre). "L’argent est ici souverainement estimé, l’honneur et la vertu peu". Ainsi s’exprima Montesquieu, par ailleurs laudateur des "libertés anglaises".

    Les WASP - white anglo-saxons-protestants - d’Amérique sont les héritiers de cette tradition. Alexis de Tocqueville parle du « peuple le plus civilisé et j’ajouterai le plus avide du globe ». Le sénateur Theodore Frelinghuysen (1787–1862) (New Jersey, Église réformée hollandaise) qui s’opposa à la loi sur le déplacement des Indiens, 1830, notamment par un discours de plus de six heures qui est resté célèbre, vitupéra : « notre insatiable avidité de sangsues qui continue de nous faire hurler "Encore ! Encore ! " » .

    Étrange coïncidence, le film, La nuit du chasseur, est tourné l’année même où la maxime « In God We Trust » à imprimer sur le dollar-papier est approuvée par un acte du Congrès. Mais dès 1864, elle figurait sur la pièce de 2 cents. Religion et argent sont intimement mêlés chez les Anglo-saxons.

  

    Les jeunes lecteurs qui n’auraient pas vu le film ont compris qu’il y est question d’argent. Voici d’ailleurs ce qu’en dit Wikipaedia : « Lors d'un court séjour en prison, le pasteur Harry Powell a comme compagnon de cellule Ben Harper, un homme désespéré qui, pour sauver sa famille, a commis un hold-up et assassiné deux hommes. Powell cherche à faire dire à Harper où se trouvent les 10.000 dollars dérobés, mais celui-ci ne cède pas. Le prêcheur fanatique se rend chez la veuve de Harper, qui a été pendu. Willa Harper ne tarde pas à épouser l'homme d'Église, ne voulant pas voir que ce dernier ne désire qu'une chose : faire avouer à ses enfants, John et Pearl, l'emplacement du magot ».

    C’est en effet un homme d’Église, un pasteur, qui va harceler les deux enfants. C’est un harcèlement criminel avec menaces de mort, utilisation d’un couteau terrorisant, etc… Powell a toute une théorie sur ce couteau : il va jusqu’à citer l’Évangile "je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée" (Mathieu X-34). Son goût par trop visible pour l’argent avait fait s’interroger Ben Harper dans sa cellule et il avait demandé au pasteur quelle était son Église ? Powell répondit avec l’esprit du Malin « je prêche la religion qu’on a échafaudée, le Tout puissant et moi». Autrement dit, il a créé sa propre Congrégation, chose non rare chez les adeptes du dogme du sacerdoce universel mis en avant par Luther. Powell n’a donc que l’Écriture à la bouche, il parle amour mais il ne pense qu’à l’argent. Le début du film a prévenu le spectateur et donné le la en l’occurrence la parole de Jésus (Mathieu VII-15.20) "Gardez-vous des faux prophètes qui viennent à vous vêtus en Brebis mais qui en dedans sont des loups".

    Le pasteur est un serial killer : sa proie préférée est la veuve de fraîche date, la veuve désemparée qui peut facilement succomber à l’écoute de son baratin mielleux. Ce sera le cas de l’épouse de Ben Harper, Willa, un peu sotte et naïve et qui ne s’aperçoit de rien. On découvre à cette occasion que le pasteur a de gros problèmes de sexualité. Déjà, une séquence l’a montré au cinéma visionnant un film exhibant une danseuse court vêtue, ça le dégoûte, sa colère monte ainsi que la pulsion de mort et la lame de son couteau qu’il a fait éjecter de son manche perce sa veste. Ayant épousé Willa, il la repousse méchamment lors de ce qui aurait dû être la nuit de noces : "pour moi, le mariage unit deux esprits devant le Ciel !". Willa va dès lors sombrer dans le mysticisme, elle fera amende honorable devant toute la paroisse, -curieuse séquence où l’on voit son visage encadré par deux torches aux flammes virevoltantes, on dirait une séquence de désenvoûtement-. Elle mourra dans son lit, comme une sainte entourée d’un halo de lumière vive au cœur de la nuit noire.

 

    Fuyant le monstre, les deux enfants montent dans une barque et descendent l’Ohio river. La comparaison avec Moïse dans son berceau sur le Nil est explicite et dite dans les dialogues du film. Le garçon, John Harper, qui tient absolument à respecter la promesse qu’il a faite à son père de ne pas dévoiler la cachette des 10.000 dollars, est interprété par Billy Chapin. Merveilleux casting. L’enfant blond est à l’évidence le WASP qui incarne l’avenir de l’Amérique. Il est White de race pure - son père géniteur est un grand blond aussi (le rôle est interprété par Peter Graves alors âgé de 27 ans) - il est courageux, plein d’initiatives… Certes son père a tué mais nous sommes en pleine crise des années 30' et comme dit Jésus : "On juge l’arbre a ses fruits" (Mathieu VII-15.21) et ayant engendré un si bon fils, le père ne pouvait pas avoir mauvais fond. Néanmoins, avant d’assumer sa vie d’adulte, le fils a besoin de la protection de la brave dame qui a recueilli le John-Moïse dont la barque s’est échouée sur la berge : Rachel Cooper (définitivement incarnée par Lillian Gish). L’affrontement entre Mitchum/Powell versus Gish/Cooper est un moment d’anthologie.

    Rachel est imbibée de l’Écriture sainte comme un buvard. Elle aussi n’a que l’Évangile à la bouche. Quelle différence avec le pasteur ? Ils disent la même chose. Mieux, ils chanteront le même chant, l’un dans le jardin attendant sa proie ; l’autre calfeutrée chez elle, le fusil dans son rocking-chair, comme Ma’ Dalton. La différence vient du cœur. Rachel élève des enfants abandonnés comme une vraie mère. Elle sait -elle le dit- qu’elle est utile en ce monde. Mais, en mettant l’accent sur les œuvres, Laughton ne donne-t-il pas raison aux catholiques plutôt qu’aux protestants pour qui seule compte la foi ? On ne lui en voudra pas : mieux vaut de bonnes œuvres que des paroles qui cachent la soif de remplir son coffre-fort.

 

    La fin du film montre la populace américaine qui brûle ce qu’elle a adoré. Après avoir été subjuguée par le pasteur, la voici qu’elle veut le lyncher : It’s a long way to le royaume de Dieu sur la Terre…

    Mais ce film pose encore une question : cette dénonciation de l’hypocrisie essentielle à nombre de puritains, hypocrisie qui condamne les États-Unis à ne pas diriger le monde, voici précisément un film américain réalisé par un Anglais qui se positionne du bon côté, qui montre la bonté d’une Rachel Cooper. Les États-Unis ne sont-ils pas le pays de ceux qui savent voir le mal qui est en eux et qui justement sont aptes à donner l’exemple ?

 

Pilgrims Fathers et Puritans Fathers 

    Les États-Unis sont un Janus aux deux visages. D’où vient cette ambivalence ? Faut-il établir une distinction entre les Pilgrims Fathers et les Puritans Fathers ? Je pense que oui. C’est E. Ryerson [1] qui donne l’explication, comme par ailleurs l’historien F. Roz[2]. Tout le monde admet qu’il y eut deux colonies très distinctes en Nlle-Angleterre : la colonie de Plymouth et celle de la Massachusetts Bay (Boston - Salem), qui vécurent juxtaposées avant que Plymouth ne fût absorbée par Boston.

La colonie de Plymouth fut créée par les Pères Pèlerins, les Pilgrims Fathers, en 1620. "Pèlerins" parce qu’ils avaient quitté l’Angleterre pour s’installer en Hollande, pays de la liberté religieuse together with the spirit of commerce (p.3) avant de partir, après onze ans, pour le Nouveau Monde via une courte escale à Plymouth. C’est l’épopée bien connue du Mayflower. Une compagnie hollandaise leur avait proposé de s’installer dans la baie de l’Hudson, site de New Amsterdam, en son nom, mais les Pèlerins préférèrent demeurer fidèles à la mère-patrie. Ces hommes avaient appris en Hollande l’esprit de tolérance, ce sont eux qui remercièrent les Indiens, ils étaient fidèles à la Couronne :

    Les débuts de la colonisation furent, en effet, difficiles et la moitié des arrivants périrent du scorbut. Les Anglais ne durent leur salut qu'à l'intervention d’une tribu d’autochtones qui leur offrit de la nourriture, puis leur apprit à pêcher, chasser et cultiver du maïs. Afin de célébrer leur première récolte, à l’automne 1621, le gouverneur de la toute jeune colonie, William Bradford, décréta trois jours d'action de grâce, Three thanksgiving days. Les colons invitèrent alors le chef indien Massasoit et quatre-vingt dix de ses hommes à venir partager leur repas avec dindes sauvages et pigeons en guise de remerciement pour l'aide apportée. Comment expliquer ce paradoxe, scandaleux pour l’esprit, entre ce repas de remerciements fraternel et le génocide qui commence quelques années plus tard, en 1636, avec le début de la Guerre des Pequots, tribu qui sera quasi exterminée ? Comment expliquer ce qui apparaît comme une tricherie, une traitrise, une fourberie, que sais-je ?

"They were honourable and faithful to their treaty engagements with the aborigines as they were in their communications with the Throne » et Ryerson ajoute quelque chose de très important pour la suite de l’histoire des Treize colonies : « it was among the sons and daughters of the Plymouth colony that almost the only loyalty in New England during the American revolution was found".

"En 1628, une autre colonie puritaine, celle du Massachusetts, était fondée à Salem, par John Endicott. (…). Sa capitale, Boston, future métropole de toute la région, est fondée en 1630"[3]. Mais ces puritains-là ne sont pas aussi purs que les précédents. Au-delà des péripéties, disons simplement que les meneurs obtinrent une charte royale pour une compagnie à vocation commerciale et de prosélytisme religieux qui servit en même temps de couverture pour l’exil de puritains persécutés - c’est l’époque des premiers rois Stuart suspects de crypto-catholicisme -.

"It was professedly a religio-commercial undertaking" écrit Ryerson et "the religious aspect of the enterprise was presented under the idea of connecting and civilizing the idolatrous and savage Indian tribes of New England".

    Ces puritains s’administrèrent rapidement en prenant de larges libertés avec la mère-patrie. Les membres du conseil d’administration de la Massachusetts Bay Company résidaient tous en Nlle-Angleterre et au plan religieux, tout lien était rompu avec the Church of England. « Sous le gouvernement de John Endicott, la fidélité à l’idéal puritain atteint les proportions de la plus cruelle intolérance » écrit F. Roz. Quant à l’apport de la "civilisation" aux Indiens idolâtres, il prit, presque immédiatement, la forme de la guerre avec l’usage des méthodes pratiquées en Irlande. Cet état d’esprit explique les cris de joie du révérend Cotton Mather qui célèbre l’anniversaire du massacre du 26 mai 1637 "ce jour-là, il est probable que nous avons envoyé pas moins de six cents âmes pequots en enfer"[4]. Nous sommes loin de la dinde partagée convivialement au premier Thanksgiving !

    La colonie de Plymouth disparut en 1690, absorbée par celle de Boston.

"Si elle eut peu d’importance au point de vue politique, elle exerça, au point de vue religieux et moral, une influence considérable " (ROZ).

    La suite montrera que c’est plutôt les Endicott et les Cotton Mather qui façonnèrent l’Amérique mais il est vrai qu’il y aura toujours un courant fidèle à la tradition des Pilgrims Fathers pour exprimer un autre point de vue, fût-il minoritaire. On aura compris également que les Puritans Fathers sont les ancêtres des futurs Insurgents qui rompront définitivement les liens avec l’Angleterre lors de la guerre d’Indépendance.

    Les Puritains ont maintenu la tradition du Thanksgiving, chaque année les médias français s’empressent de nous le rappeler. Mais ce n’est plus une commémoration de l’accueil humanitaire des Indiens, c’est une fête religieuse qui remercie le Dieu des Américains d’en avoir fait une puissance dominante. Pour les survivants des Natives, les quelques Indiens qui connaissent l’histoire de leurs différentes ethnies, c’est le jour de la catastrophe nationale.

    Pour conclure, Rachel Cooper, Theodore Frelinghuysen et d’autres, bien sûr,mais minoritaires, sont les descendants spirituels des Pilgrims Fathers, des Pères pèlerins. Le pasteur Harry Powell est un épigone dégénéré des Puritans Fathers, des pères puritains, majoritaires depuis longtemps et pour longtemps.

 



[1] "The Loyalists of America and their times", vol. I., 2° edition, 1880, (ré-imprimé en 1970).

[2] Qui écrit par exemple, qu’un "adventurer" vécut assez "pour voir le succès des Pèlerins et des Puritains dans le Massachusetts".

[3] F. ROZ (Institut de France) "Histoire des Etats-Unis", Fayard éditeur, Paris, 1930, nouvelle édition 1938, 486 pages..

[4] Ce massacre est connu sous le nom de Mystic massacre, parce qu’il eut lieu le long de la Mystic River. Les Pequots vivaient dans le Connecticut et ont été anéantis. Pas tout à fait, car H. Zinn nous signale qu’en 1972, un recensement dénombra 21 indiens Pequots dans cet Etat de la Nouvelle-Angleterre. Lire H. Zinn, pp. 20-22.

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