Critiques de films d'Asie

FURYO de Nagisa OSHIMA (1983) Merry Christmas, Mr Lawrence !

publié le 14 juin 2019 à 09:34 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 20 juin 2019 à 02:14 ]

publié le 19 janv. 2013 à 15:41 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 29 nov. 2017 à 11:28 ]

Dvd BAC vidéo


 

    Après l’empire des sens (1976), Furyo est un autre des grands films de Nagisa Ōshima qui fit scandale au Japon. "Furyo" signifie « prisonniers de guerre » et le film se déroule effectivement presque uniquement dans un camp de prisonniers. Java, 1942, les Japonais sont au sommet de leur domination militaire. Le film peut donc être considéré comme un film de guerre et être exploité pour exposer/dénoncer les exactions japonaises, la conception japonaise impériale de la guerre et de la mort.

    En fait, le film commence par une scène très violente qui concerne un Coréen, travailleur salarié des Japonais et un prisonnier blanc, hollandais - l’Indonésie était colonie néerlandaise - Le Coréen a été surpris en train de violer le prisonnier qu’il avait la charge de soigner. Chez les Japonais, le violeur et le violé tombaient sous le coup du même opprobre. Le sergent Hara (Takeshi Kitano, remarquable dans son rôle détestable) qui est l’adjoint du capitaine responsable du camp s’apprête à sabrer non pas le champagne mais la tête du Coréen. On sait que c’était la grande mode du Japon impérialiste (lien : « John RABE, le juste de Nankin », 2009, Florian Gallenberger). Mais on attendra qu’il se fasse Harakiri pour lui trancher la tête, non sans difficultés.



  

  


 Bref, cette scène inaugurale pose une donnée essentielle : l’homosexualité est un crime, elle est réprouvée et sanctionnée. Elle pose sur la tête de chaque Japonais un sur-moi lourd comme une cloche de monastère bouddhiste. Elle est même impensable. Or, le capitaine du camp (Ryūichi Sakamoto, absolument superbe, alors âgé de 30 ans) est au cœur du problème. R. Sakamoto est un interprète parfait dans le rôle du capitaine Yonoï. Capitaine de l’armée de l’Empereur, apprécié par ses supérieurs pour ses faits d’armes, il ne va évidemment pas s’adonner à des faits et gestes qui seraient un abus de position dominante à l’égard de ses prisonniers. Pas du tout. Il est dans sa conduite, dans ses gestes, d’une rigueur toute militaire, toute maitrisée. Mais dès qu’il voit pour la première fois le major Jacques Celliers (David Bowie, pas du tout ambiguë, très militaire au contraire, sauf lorsqu’il provoque le chef du camp), dès qu’il voit le major Celliers, le capitaine Yonoï ne le quitte plus des yeux : il est fasciné. C’est évidemment une fascination homosexuelle mais, comme dit Trintignant en présentant le film « Regarde les hommes tomber », elle est homo mais pas sexuelle. Yonoï/Sakamoto porte des regards rectilignes sur Celliers, il est toujours zen, l’émotion arrive à percer mais le corps reste impassible. Il y a donc une violence intérieure extrême parfaitement rendue par Ryūichi Sakamoto. Tout se passe comme si Yonoï avait rencontré Dieu. C’est irréversible.

   

    Il est clair que Nagisa Ōshima a été quant à lui fasciné par Ryūichi Sakamoto. Il multiplie les gros plans sur son visage immaculé, glabre, à la peau lisse d’adolescent. Sakamoto a alors la beauté toute hellénique, florentine, des canons sculpturaux. Mais quoique de chair et de sang, le capitaine Yonoï croit dans les forces de l’esprit. Il est captivé par l’esprit qui transcende le visage du major Celliers et pensera pouvoir en prendre une part en découpant une mèche de ses cheveux lorsque celui-ci est enterré vif jusqu’au cou par le nouveau commandant du camp. Et Ōshima nous offre ce dialogue éthéré : (NB. C’est un ancien prisonnier anglais du camp qui s’exprime en 1946, Yonoï a été exécuté par les Alliés à la fin de la guerre). "Yonoï m’a donné une boucle de cheveux de Celliers en me priant de l’emporter chez lui, dans son village au Japon, et de la consacrer sur son autel. (…). Comme si Celliers, par sa mort, avait semé chez Yonoï une semence dont la croissance nous profite à tous". Yonoï aurait ainsi été fécondé par Celliers.

    La scène la plus intense du film est connue sous le nom de scène du baiser. Yonoï a fait rassembler tous les prisonniers qui sont sous le contrôle des mitrailleuses de ses hommes. Furieux contre l’officier anglais qui est le porte-parole des prisonniers, il s’apprête à le sabrer. Celliers intervient alors, s’approche de Yonoï, le prend dans ses bras, l’étreint et finalement l’embrasse. Yonoï croit pouvoir le sabrer mais l’émotion est trop forte. On ne tue pas un esprit qui vous étreint. Il s’évanouit. Devant tout ce public étonné (mot de la famille de tonnerre). Yonoï perdra sa place. Celliers sera enterré vif jusqu’au cou et jusqu’à ce que mort s’ensuive.

                    La scène du baiser : https://www.youtube.com/watch?v=QXK6FrhNTos

 

    Apport plus historique du film : la conception du sergent Hara. Celui-ci déclare tout crûment qu’il est déjà mort, il est mort à 17 ans lorsqu’il a donné sa vie à l’empereur. Maintenant, il attend la venue du départ définitif. Cette conception de la vie militaire et de la mort certaine (cf. infra) amène les Japonais à mépriser vivement les Occidentaux qui acceptent d’être prisonniers. Seule la mort est une issue valable pour un guerrier, un vrai. Ces idées destructrices sont en place dès 1904 au moment de la guerre russo-japonaise. Et vraisemblablement avant, bien sûr. Voici quelques fragments des "Souvenirs" d'un jeune officier, grièvement blessé devant Port-Arthur en 1904 :

Mobilisation! Comme ce nom était doux à nos cœurs ! Avec quelle impatience nous attendions d'être envoyés sur le front !... Quel privilège, pensaient tous les hommes, de pouvoir donner sa vie pour la cause de la nation !... Avant le départ, j'offris devant l'autel de mes ancêtres mes dernières prières (je pensais qu'elles seraient les dernières). Je sentis un tressaillement de tout mon être comme si mes ancêtres me donnaient cet ordre : "Tu ne t'appartiens plus. Tu dois servir Sa Majesté et sauver la patrie, dussent tes os être broyés, ta chair déchirée. Ne déshonore pas tes ancêtres par un acte de lâcheté". Quand le temps fut venu pour moi de partir, je pris mon épée, placée sur l'autel de famille, je bus la coupe d'adieu que ma mère chérie avait remplie et je quittai ma demeure d'un pied et d'un cœur légers, prêt à ne jamais plus en franchir le seuil.... Avant l'assaut, notre colonel  nous exhorta en ces termes : "Notre brave colonne d'assaut ne doit pas être seulement prête à mourir mais certaine de mourir". Nous étions les hommes de la mort certaine. Ces mots nous communiquèrent un grand élan"[1].

 



[1] Cité par Jules Isaac qui est, quant à lui, immortel.

KAGEMUSHA de Kurosawa, 1980

publié le 14 juin 2019 à 09:31 par Jean-Pierre Rissoan

publié le 29 oct. 2014 à 11:29 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 5 nov. 2017 à 16:16 ]

    Film magique qui vous fait passer 2 heures 30 pour une demi-heure… Richesse des décors et des costumes, mise en scène magistrale des chevauchées fantastiques autant que des ambiances feutrées des intérieurs princiers, tension dramatique, suicides collectifs. Chef-d’œuvre. Palme d’or. Classé -avec d’autres- meilleur film de tous les temps. N’en jetons plus ! …

On peut y voir un avatar au XVI° du traditionalisme de la civilisation japonaise.

    En ce siècle, le Japon est le théâtre de guerres civiles incessantes faute d’un pouvoir central (Shôgun) à la hauteur de sa tâche. Et le film se déroule sur plusieurs années toutes traversées par la violence. Le chef d’un clan (daimyô) parmi les plus grands, le clan Takeda, Takeda Shingen, veut s’emparer de Kyoto, alors capitale, mais il se heurte à l’opposition d’autres seigneurs comme Oda Nobunaga. Un des faits marquants est le siège d’un château où Shingen trouvera la mort. Dans son agonie, Shingen fait promettre à son clan que sa mort sera dissimulée pendant trois ans, le temps de consolider son travail de conquête, et pour cela il faut un sosie qui le remplacera dans les moments où la présence du chef - la "montagne" - est indispensable. Précisément, le frère de Shingen - qui avait lui-même déjà remplacé son frère dans quelque circonstance - a trouvé un sosie presque parfait, une doublure, un kagemusha : mot à mot, l’ombre du guerrier. Le film s’achève par la reconstitution de la bataille de Nagashino (1575) qui voit la destruction des armées du clan Takeda et à laquelle assiste le kagemusha qui a été reconnu comme usurpateur et vit comme un vagabond. Celui-ci avait pris son rôle de doublure tellement au sérieux -alors qu’il était un forçat à peine sorti des geôles - qu’il s’est imprégné de l’esprit Takeda et sur le champ de bataille s’empare d’une lance pour affronter l’ennemi, il lui en coûtera la vie non sans avoir, dans un ultime effort parfaitement désespéré, tenté de récupérer la bannière du clan.

    J’en viens immédiatement à ce qui me préoccupe. Le Japon pour ceux qui ne connaissent pas son histoire -je m’y inscris - c’est le pays des Samouraïs avec leurs sabres aussi beaux que coupants et leur bataille tranchante. Or, dans le film, l’arme qui domine est le fusil. Plus exactement le mousquet ou arquebuse. (article Wiki « arquebuse »). Comment le Japon - qu’on imagine aisément sous-développé - a-t-il pu se doter ainsi d’une telle quantité d’armes à feu ? L’origine est portugaise. Les Lusitaniens débarquent au Japon en 1543 et de là date le commerce des arquebuses, armes très développées depuis 1515 en Europe. Les Portugais emmènent aussi avec eux des missionnaires catholiques et Duteil (cf. biblio) écrit "Les jésuites bénéficient de l'intérêt des féodaux (i.e. daimyô) : il y entre des considérations économiques, comme le désir d'attirer les « grands navires » portugais venus de Macao et un commerce fructueux. Mais les arrière-pensées sont également politiques ou stratégiques : les Portugais apportent avec eux des arquebuses"[1]. Cette demande est très forte et l’accueil des missionnaires européens est synonyme d’arquebuses. Au point que Duteil peut écrire : "les seigneurs locaux semblent (…) surtout intéressés par le commerce portugais et apostasient quand ils se rendent compte que la mission catholique ne provoque pas automatiquement l'arrivée des vaisseaux portugais…". Cependant, les forgerons japonais - et là on constate dès le XVI° les aptitudes d’un peuple qui permettront son décollage économique du Meiji dans le dernier tiers du XIX° siècle - "(…) parviennent à reproduire le mécanisme et entament la production de masse des fusils. À peine cinquante ans plus tard, "les armes à feu étaient certainement plus communes au Japon que dans n'importe quel autre pays du monde" (et) les armées de ce pays sont équipées avec un très grand nombre d'armes à feu". Le célèbre daimyô qui le premier unifie presque entièrement le Japon, Oda Nobunaga, fait un usage intensif des arquebuses, qui jouent notamment un rôle-clé lors de la bataille de Nagashino en 1575, bataille durant laquelle il fait intervenir environ 3.000 arquebusiers (encyclopédie Wikipaedia, article Arquebuse). C’est l’époque dite "du commerce Nanban" (voir cette entrée sur Wiki) qui s’achève cependant au XVII° siècle pour ouvrir l’époque d’Edo : "après l'unification et la pacification du pays par Ieyasu Tokugawa en 1603, le Japon se ferme progressivement aux Européens, principalement à cause de la menace grandissante de la christianisation. En 1650, exception faite du poste commercial de Dejima, à Nagasaki, pour les Pays-Bas, et d'un peu de commerce avec la Chine, les étrangers sont passibles de la peine de mort, et les convertis chrétiens persécutés. Les armes à feu sont également pratiquement éradiquées pour revenir au sabre, considéré comme étant plus civilisé. La construction de grands navires et le voyage à leur bord sont également interdits. Alors commence une période d'isolation, mais aussi de paix et de prospérité du pays connue sous le nom d'époque d'Edo. Les "barbares" reviennent cependant plus de 200 ans plus tard, renforcés par l'industrialisation, et mettent fin à l'isolationnisme, avec l'ouverture forcée du Japon au commerce par une flotte américaine commandée par le commodore Matthew Perry en 1854 (Wiki, article "époque du commerce Nanban").

    

    A gauche, les palissades derrière lesquelles se trouvent les arquebuses, à droite, charge des "brigades" légères du clan Takeda. (domaine public, auteur inconnu).

    Le film montre l’opposition entre un seigneur qui a opté pour le catholicisme -Oda Nobunaga- et qui est équipé en arquebuses et un autre daimyô Takeda Shingen qui a, lui, mis au point son arme favorite : la cavalerie de lanciers. Nobunaga offre à l’un de ses invités du vin rouge venu d’Europe. Lorsqu’il part en guerre, il est béni -en latin- par un missionnaire et il répond amen. Il est suivi par son couvre-chef porté au bout d’un bâton, couvre-chef qui est aussi rangé dans ce qui fait office de bureau. A l’évidence, il représente les nouveautés, paradoxe pour les catholiques du XVI° -jésuites au Japon- qui sont les soldats de la Tradition mais en Europe.

    Et le Traditionalisme dans tout ça ?

    Il est d’abord dans le principe même du film : la doublure. Le chef ne doit jamais être absent lors d’une cérémonie où il est attendu. Son absence déchaînerait la peur, voire la panique. Il est la clé de voûte qui tient tout l’édifice politique. S’il est empêché, on met un sosie à sa place. Le peuple, les soldats se reconnaissent dans le chef, c’est l’aliénation politique pure et parfaite. Le scénario ménage évidemment des moments de tension où l’ancien taulard devenu seigneur doit faire face à une situation non prévue. Et on se demande si le pot-aux-roses va être découvert.

    Le traditionalisme c’est aussi l’obéissance aveugle des soldats et des officiers lors de la bataille de Nagashino. Takeda Katsuyori a remplacé son (faux) père Shingen et il transgresse les ordres de son vrai père qui avait demandé de maintenir d’abord et avant tout les positions stratégiques du clan. Katsuyori préfère le combat. Lors de la bataille il lance l’une après l’autre ses trois vagues d’assaut alors qu’il voit celles-ci s’effondrer sous les balles des 3.000 arquebuses de Nobunaga. Arquebuses protégées par une palissade de bois et qui tirent les unes après les autres si bien que l’on a un tir continu totalement dévastateur. Mais Katsuyori n’en a cure, il poursuit "la pratique courante des attaques de saturation où des vagues de soldats, toujours renouvelées, montent à l'assaut en dépit des pertes infligées" (Jacques MUTEL), il s’obstine et les officiers et soldats obéissent. C’est hallucinant. Akira Kurosawa ne montre les résultats du massacre qu’après l’assaut de la troisième vague. Avant, on devine le désastre sur le visage de ceux qui regardent et notamment sur le kagemusha, témoin effaré, en haillons, qui en pleine empathie avec ce qui a été, un temps et de manière virtuelle, son armée, offre sa poitrine aux balles ennemies. 

  

 Traditionalisme aussi dans la réaction de Nobunaga lorsqu’il apprend que le chef du clan Takeda arrive à la tête de son armée. Il déclare : "la montagne a bougé, elle va s’effondrer". Le mouvement, le changement, c’est mauvais. D’ailleurs, cette invasion catholico-portugaise est mauvaise et, cf. supra, le Japon retournera à l’isolement et à ses valeurs ancestrales, au sabre, arme noble.

    

Traditionalisme aussi quand les généraux, conscients que la lutte contre les arquebuses sera inégale, se promettent de se retrouver aux côtés de leur chef, Shingen : ils savent que la mort certaine leur donnera l’immortalité.

 



[1] J.-P. Duteil (Paris VIII), Le christianisme au Japon (des origines à Meiji),accessible sur le net.

à lire : Jacques MUTEL, "Le Japon, nation guerrière ?", revue L'Histoire, n°28.

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