Critiques de films français

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FANFAN LA TULIPE, CHRISTIAN-JAQUE (1952) L’ARMEE AUX XVII-XVIII° SIECLES

publié le 25 oct. 2018 à 12:47 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 8 nov. 2018 à 12:05 ]


mots-clés : armée d’Ancien régime, régiment de Lyonnais, régiment d’Anjou-Aquitaine, Gérard Philippe, Gallica, BNF, Jules Isaac, Revue d’histoire de Lyon, Christian-Jaque, recrutement des soldats, Louvois, Vauban, désertion, drapeau, colonel de régiment.

 

Mise en bouche : https://www.youtube.com/watch?v=F6zcDwCBU4U

https://www.youtube.com/watch?v=nEcTor_Q8ek

Il y a longtemps que j’ai envie d’écrire cette fiche sur Fanfan-la-tulipe, film épique, cocasse, émouvant, tonique, virevoltant, inoubliable qui a bercé ma jeunesse et me berce toujours. Évidemment l’apport historique du film est mince et c’est ce qui m’a retenu mais en cherchant bien il y a là une approche/illustration de la vie militaire sous l’Ancien Régime.

Je pourrais commencer par des expositions ennuyeuses mais il faut dire d’abord ce qui plaît.

Fanfan est un film qui va à cent à l’heure. C’est une tornade. Et Gérard Philippe – le vol arrêté – est tout simplement merveilleux. Il a la grâce. La grâce du danseur-étoile sauf que là c’est un guerrier, un bretteur, un escrimeur hors pair. C’est un cavalier qui parcourt à bride abattue des prairies infinies à la poursuite des carrosses qui enlèvent sa bien-aimée, et quelle bien-aimée : Gina Lollobrigida, belle comme… je vous laisse deviner. C’est un héros capable, avec ses compères Tranche-Montagne et La Franchise, d’arrêter tout l’État-major ennemi et de créer la panique dans ses rangs. Ah ! qui peut oublier l’entrée fracassante de La Franchise, à cheval, sabre au clair dans le cloître du couvent de Morte-l’âme où est menacée Adeline ! Toutes ces aventures véloces et galopantes sont accompagnées par la musique de Georges Van Parys qui est parfaitement adaptée au mouvement perpétuel et à la mise en scène de Christian-Jaque (prix de la mise en scène à Cannes, 1952). Quand on souffle un peu, on a droit aux dialogues d’Henri Jeanson, le créateur de l’atmosphère atmosphère de l’Hôtel du nord"La guerre est le seul divertissement des rois où les peuples aient leur part" ! "Sire, l’aile gauche sera à droite, et l’aile droite au centre... Et le centre à droite, comme il se doit" Tout le monde, dans les salles, savait les tergiversations du centriste MRP !

Jeanson était un auteur venimeux, féroce mais, pacifiste absolu, il est très à son aise dans ce film qui est aussi une arme contre la guerre et il est bien entouré… Gérard Philippe fut l’un des plus célèbres compagnons de route du PCF (à cette date, à 25% dans les urnes), Christian-Jaque – croix de guerre 39-45 - fut membre des F.F.I., H. Jeanson termina les trois dernières années de l’Occupation dans la clandestinité, René Fallet, co-auteur du scénario, fils d’un communiste de Villeneuve-st-Georges, entre dans la Résistance en 1944 alors qu’il n’a pas 17 ans… On sait que Fallet recevra le prix de l’humour pour un livre écrit ultérieurement. Etc… Tout ce beau monde s’entend comme larrons en foire. En 1951/52, la guerre est encore bien présente dans les esprits, l’Allemand n’est pas chéri, et les Français ont besoin d’aventure, de sorties, de respiration. C’est l’époque de la préparation de la grande expédition de l’ Annapurna !

Le film fut un très grand succès : 6 millions 730.000 spectateurs à sa sortie soit 16% de la population totale de la France (y compris les bébés et le 4° âge), un remake raté de 2003 – que je n’ai jamais vu, on ne cautionne pas un sacrilège – a fait 1,2 million d’entrées soit 2% de la population du pays. Tout n’est-il pas dit ? Le film a été adapté en bande dessinée sous le même titre par le scénariste Jean Prado et le dessinateur Étienne Le Rallic dans l'hebdomadaire français L'Intrépide d'avril 1952 à avril 1956. Et vous savez quoi ? je l’ai lue, cette BD, je m’en souviens. J’avais tiqué sur le grade de "maréchal des logis" ne comprenant pas bien ce qu’un maréchal faisait dans les logis… Le film de Christian-Jaque a été gravé sur DVD en 2000, en versions NB et colorisée. La version colorisée est valable mais je préfère de loin la version NB qui me replonge à chaque fois dans mes souvenirs. Je peux revoir des « seconds rôles » aussi brillants que Jean Parédès (capitaine de la Houlette) – "que je te taquine la rate ? l’expression est heureuse..." -, Noël Roquevert, Jean-Marc Tennberg, 1er valet du roi (cynique et servile à la fois) qui échoue dans sa tâche et s’évanouit ce qui fait dire à Louis XV "évacuez tout cela mais que l’on prenne soin des chevaux", Geneviève Page, Georgette Anys aux formes surabondantes, que j’ai l’impression d’avoir toujours vue, épouse de Tranche-Montagne et mère d’une famille (très) nombreuse… Marcel Herrand, l’un des protagonistes des Enfants du paradis, dans le rôle du roi de France grand fornicateur devant l’Éternel et chef de guerre nullissime, attiré par les charmes de Gina Lollobrigida/Adeline laquelle, femme, décidée et fière, refuse ses avances et lui balance carrément une baffe. Oui, en 1951/52 on pouvait balancer des baffes aux rois de France sur les écrans et le public adorait ça...   Vraiment, quelle troupe !

 Le fichier Gallica et la Revue d’histoire de Lyon

 Le film peut ouvrir une présentation des conditions de la guerre sous l’Ancien Régime. Disons toutefois que, sa vocation étant de distraire et de faire rêver, il ne parle pas des horreurs : mises à sac, vols et rapines, viols, anthropophagie.

J’ai trouvé des informations sur un manuel passionnant : "Petite histoire de la région lyonnaise", écrit notamment par M. Chaulanges, en 1941 dans la zone dite libre et portant la date de publication de 1942 [1]. Les auteurs consacrent une leçon à l’armée sous la monarchie aux XVII° et XVIII° et leur source principale est un article de la Revue d’histoire de Lyon de 1903. Or cet article on peut l’avoir sous les yeux. C’est le miracle du numérique, miracle dû à Jean-Noël Jeanneney qui lança il y a 2 ou 3 décennies un cri d’alarme, disant que Google était en train de tout numériser et que l’essentiel de notre patrimoine archivistique, allait, si nous n’y prenons garde, nous échapper. C’est sous son impulsion que la Bibliothèque nationale de France (BNF) a créé le fichier Gallica, en libre accès depuis 1997. C’est ainsi que l’on peut lire, chez soi, devant son écran, l’article d’A. Bleton, "Le régiment de Lyonnais" [2]. Le toujours nécessaire Isaac apporte des infos supplémentaires [3].

 Le recrutement et ses implications

Fanfan échappe au mariage en s’engageant dans le régiment d’Aquitaine[4]. Sur la place du village, le sergent La Franchise, dûment mandaté par le capitaine de la Houlette, joue le sergent-recruteur. Il s’agit de fournir en soldats le régiment, victime des pertes infligées par la guerre du moment qui dura Sept ans (1756-1763).

A Monsieur, Monsieur le prévôt en la Marechaucée générale de Lyonnois, Forest, et Beaujollois.[5]

Suplie humblement, Jean-François de Ruols, écuyer (noble), lieutenant dans le régiment de Ponthieu-Infanterie, et vous remontre en se plaignant que le vingtsixième de ce mois il obtint une permission de Monsieur le Marquis de Rochebonne de faire battre la caisse dans les villages et lieux circonvoisins de cette ville pour engager des soldats (Pour compléter les effectifs des troupes de ligne (différentes des milices), on envoyait des officiers « en semestre », dans leurs provinces, pour recruter des engagés volontaires ; munis d'argent pour payer les primes d'engagement et accompagnés de tambours, ils parcouraient les villages en cherchant des volontaires NDLR). Le lendemain (27 décembre 1724), s'estant rendu avec un tambour dans la maison de campagne d'un de ses parents située dans la paroisse de Chaponost ou il entendit la messe, il fit battre un banc après la messe dans la place publique dudit Chaponost et fit faire une publication sans pouvoir engager personne. Mais après la messe, le sieur curé dudit Chaponost lui ayant dit qu'il pourrait trouver occasion d'engager quelqu'un dans la paroisse de Messerny, il s'y rendit le mesme jour avec son tambour, ou, après avoir fait battre un banc dans la place publique et fait faire une publication, il remit a son tambour une somme de deux cens livres en or et en argent bland, laquelle somme il exposa sur la caisse affin de faire connoitre à ceux qui auroient envie de prendre parti qu'ils auraient de bons engagements. (…).

Tout est bon pour faire signer le badaud et c’est la tâche assignée à Adeline La Franchise. Celle-ci se fait bohémienne et diseuse de bonne aventure. Saouler le paysan du coin et lui escroquer sa signature est le moyen le plus courant. Lui faire des promesses, le fait fantasmer et signer. Ainsi promet-elle à Fanfan qu’il connaîtra des aventures dans toute l’Europe et même qu’il épousera rien moins que la fille du Roi ! On fait jouer aussi le goût pour la parade et l’uniforme (cf. infra).

Le régiment se compose de volontaires, d’autres sont soldats de métier, d’autres enrégimentés de force. Tous sont mercenaires. La première difficulté est de garder sous le drapeau ces recrues, la tentation de la désertion est forte chez ces soldats souvent peu motivés. Selon la conjoncture, la désertion était plus ou moins grande et, ce, malgré les peines qui frappaient les déserteurs : amputation du nez ou des oreilles, marque au fer rouge, galères…

En 1697, Vauban expose à Louis XIV les effets du système de racolage :

Presque tous les enrôlements sont devenus frauduleux et forcés. Je laisse à penser quelles troupes cela a dû produire, et quelle fidélité on doit attendre de soldats ramassés de toutes espèces, qui n’ont dans l'esprit que le chagrin d'être forcés de faire un métier pour lequel ils n'ont nulle disposition ; ce sont les contraintes, jointes à la faiblesse de la solde, qui ont donné lieu à tant de désertions dans les armées pendant le cours de cette dernière guerre, et causé tant de désordres parmi les peuples de la campagne par l'enlèvement fréquent des hommes le plus en état de soutenir leurs familles et de les faire subsister du travail de leurs mains [6], ce qui, ayant mis une infinité de femmes et de pauvres enfants hors d'état de pouvoir plus trouver de quoi vivre, grande quantité sont morts de faim et de misère, et plusieurs autres ont été réduits à la mendicité pour avoir été privés de ceux qui pouvaient les faite subsister.

Le roi prenait pourtant des ordonnances pour lutter contre les déserteurs :

Mande et ordonne Sa Majesté, tant auxdits prévôts, qu'aux vice- baillis, vice-sénéchaux et autres officiers de robe-courte, même eux gardes établis pour la conservation de la ferme des gabelles et pour la garde des ponts, ports, péages et passages et à tous autres ses officiers et sujets, de saisir et arrêter lesdits soldats déserteurs, de les conduire dans la prison royale du lieu ou la plus prochaine, et d'en donner avis sur-le-champ au secrétaire d'État de la guerre pour être par 1ui pourvu à la conduite desdits déserteurs.

 Le colonel. Le drapeau du régiment de Lyonnais

  Les recrues prêtent serment de fidélité non pas à l’officier propriétaire du régiment – sa mort les eût déliées de tout engagement - mais au drapeau.

Le drapeau du régiment de Lyonnais est divisé en quatre quartiers coupés par une croix blanche (
en souvenir des bannières paroissiales portées en têtes des troupes des communes - depuis Bouvines, j’imagine -) .deux cantons noirs rappellent les enseignes des bandes du Piémont qui constituèrent, pendant les guerres d'Italie du XVIe siècle, les compagnies dont la réunion forma plus tard le régiment ; deux cantons bleus, couleur de Villeroy - le premier colonel.

Ainsi le nom du régiment rappelle la province, le drapeau rappelle les origines du corps et son premier chef.

Selon le système de l'Ancien régime, le régiment est 1a propriété [7] de son colonel (ou la compagnie est celle du capitaine) qui a la charge du recrutement, de la nourriture et de la solde. Le colonel reçoit une somme mensuelle du Roi avec laquelle il se rémunère et fait face (ou pas) aux dépenses que je viens d’indiquer. Le ministre de la Guerre fait respecter ce devoir. Voici le texte d'une lettre adressée par Louvois en 1674 à un capitaine qui n'avait pas ses effectifs au complet :

"Si au moyen de deux mois que le roi vous a fait payer complets, votre compagnie ne l'est pas au plus tôt, vous devez vous attendre, non seulement à être cassé, mais aussi à être arrêté pour la restitution de l'argent que vous avez reçu pour les hommes que vous n'avez pas"…



Madame de Sévigné raconte dans sa correspondance une scène dont elle fut témoin à la Cour :

M de Louvois dit l’autre jour tout haut à Monsieur de Nogaret

- Monsieur votre compagnie est en fort mauvais état.

- Monsieur, dit-il, je ne le savais pas.

- Il faut le savoir, dit M. de Louvois, l'avez-vous vue ?

- Non, Monsieur, dit Nogaret.

- il faut l’avoir vue, Monsieur.

- Monsieur, j’y donnerai ordre.

- Il faudrait l'avoir donné. Il faut prendre parti, Monsieur, ou se déclarer courtisan, ou s’acquitter de son devoir quand on est officier [8]. Fermez le ban !

L’impossible discipline

Ces soldats ne savaient ni pour qui ni pour quoi ils se battaient mais de ces recrues, il fallait faire des "soldats du Roi". La tâche n’était pas simple.

Pour maintenir la discipline dans de pareilles armées il fallait la bastonnade, la potence voire la roue. Les exécutions étaient quotidiennes écrit Jules Isaac. Durant le service, les officiers se devaient d’être impitoyables. Mais hors du service liberté absolue étaient laissée aux soldats, lesquels en abusaient. Le mot célèbre du général De Gaulle "l’intendance suivra" eût été, alors, sans objet : il n’y avait pas d’intendance. L’armée vivait sur le terrain. Chacun pillait pour vivre. Le pillage était d’autant plus effroyable que ces soldats déracinés avaient cependant leurs familles et que femmes et enfants les suivaient en campagne. On peut estimer qu’une armée de 40.000 combattants étaient suivie de 100.000 personnes, femmes, enfants, traînards et enfin maraudeurs - "corbeaux de champ de bataille" … (J. Isaac). Le passage d’une armée était marqué par d’effroyables excès qui appelaient parfois une vengeance ; dès lors la guerre nourrissait la guerre. La soldatesque était crainte par tous les paysans.

Fanfan-la-tulipe, je l’ai dit, est beaucoup plus souriant. On peut voir Adeline, fille du sergent La Franchise, conduire son chariot couvert d’une bâche floquée du titre "régiment d’Aquitaine", chariot dans lequel elle transporte toute sorte de choses. Quant à Tranche-Montagne, il est avec madame et ses huit enfants ! chacun conçu pendant les quartiers d’hiver durant lesquels les armées se reposent et licencient leurs soldats. Ce film est une propagande discrète pour les familles nombreuses. Le mouton à cinq pattes sera tourné deux ans après. En 1954, Maurice Chevalier tourne J'avais sept filles de Jean Boyer. La famille nombreuse était la norme pendant les années 50’. Le régiment cantonne dans un vaste bâtiment où chacun s’affaire : soldats à la manœuvre pendant le dur apprentissage des classes ; exercice à cheval, forgeron au travail, soin des chevaux, travaux divers, corvées régimentaires, etc…   

L’uniforme

Aussi bizarre que cela puisse nous paraître, l’uniforme clinquant et les boutons dorés étaient un attrait pour les badauds. On peut lire sur une affiche de racolage :

"II se lève une compagnie de cent arquebusiers pour la garde du Trésor et du quartier du Roi ; ils auront leur quartier d'hiver autour de Paris et ont double paye et double ration. Il y a dans cette compagnie des cadets qui sont habillés d'écarlate avec un chapeau bordé d'or, une plume blanche et une cocarde, et ceux qui entrent en qualité de cadets sont faits officiers quand ils ont resté trois mois dans ladite compagnie ; on donne tous les jours vingt sols à - dépenser jusqu'au départ. Avancez-vous parce que la compagnie est presque complète".

Le régiment de Lyonnais avait l’uniforme suivant (Revue d’histoire de Lyon, 1903, page 176 ) : depuis 1750, la tenue comportait l’habit, la culotte et la molletière de drap blanc ; la veste, le collet, les parements rouges, à boutons jaunes, avec les doubles poches garnies de trois boutons et autant sur la manche ; le chapeau galonné d’or.

Tout cela est bel et bon mais qu’en reste-t-il après la bataille ? Vanité des vanités… Mais de ce point de vue, le film ne prétend à aucune justesse historique. Il est censé évoquer la Guerre de sept ans mais cette guerre nous l’avons déplorablement perdue [9] or, Fanfan et ses acolytes mettent en déroute l’armée prussienne : cela n’a rien à voir. Mais Christian-Jaque flatte un peu l’esprit français qui a encore la guerre de 39-45 en mémoire. Cela fait du bien de ridiculiser les Allemands  commandés par le maréchal de Brandebourg - alors que durant cette guerre, c’est toujours Frédéric II, roi de Prusse, qui était aux commandes -. Et comment cette victoire ? par un fait d’armes qui ravit tous les enfants du monde : Fanfan, Tranche-Montagne et La Franchise, égarés derrière les lignes prussiennes, tombent sur un tunnel. Tunnel qui est un souterrain et on arrive dans les entrailles d’un château. Fanfan soulève une trappe et le voici au cœur de la réunion d’état-major de Brandebourg. Les officiers sont autour d’une table et l’on ne voit que leurs bottes, ces bottes prussiennes qui dépassent les genoux… Prestement, nos héros arrivent à désarmer les officiers…Je ne raconte pas tout.

Fanfan sera fait capitaine par le roi qui lui donnera – comme prévue naguère – sa fille en mariage ! oui, Adeline est devenue fille adoptive de Louis XV… Voici donc la prédiction d’Adeline réalisée. Fanfan l’avait reprise à son compte : "mon destin sera celui que vous avez décidé et que j’ai choisi (…) oui, mon destin, je le prends au mot, j’épouserai la fille du roi ! ". Quel beau film sur l’amitié, l’amour, la joie, certes mais aussi sur la liberté individuelle, la création par chacun de sa vie.

 



[1] Éditions Charles Lavauzelle & Cie, Paris, Limoges, Nancy.

[3] Librairie HACHETTE, coll. Malet&Isaac, "XVII & XVIII° siècles", classe de seconde, conforme aux programmes de 1923, 1er dépôt en 1928, réimpression en 1948.

[4] Qui a droit – comme le régiment de Lyonnais - à sa fiche Wikipédia.

[5] (1724, 28 décembre). - Plainte d'un officier recruteur victime d'une émeute de paysans. (Arch. dép. Rhône, B, Maréchaussée, 1724.) extrait de « Histoire du Lyonnais par les textes », publication du C.R.D.P.. NB. L’orthographe de l’auteur a été respectée.

[6] Vauban annonce les troubles que provoquera (dans certaines régions), sous la Révolution, le décret exigeant la levée en masse.

[7] On achetait la charge d’officier, dans ce cas d’officier militaire.

[8] Ce dialogue, rapporté par Mme de Sévigné, est exploité in extenso dans le film Les Camisards.

 [9] ce n'est pas de cette de Guerre de Sept ans que date l'expression "travailler pour le roi de Prusse" mais de la guerre précédente dite "Guerre de succession d'Autriche". Ma mère, chaque fois à mon grand étonnement, utilisait cette expression travailler pour le roi de Prusse. La grande politique descendait au niveau du peuple pour y rester longtemps.

1789-1793 : UN PEUPLE ET SON ROI , film de SCHOELLER (2018)

publié le 5 oct. 2018 à 08:25 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 4 févr. 2019 à 07:01 ]

avant-propos n°2 (sic) : après la vision du film, je vous présente comme à l'habitude, mes commentaires. Je laisse publiés les propres commentaires de Mme Lacroix-Riz qui ont l'immense mérite de compenser le caractère quelque peu désenchanté de mon opinion. 


                        1789-1793 : UN PEUPLE ET SON ROI

Je viens de voir « un peuple et son roi ». J’ai envie de dire, « c’est pas mal »… mais honte à moi ! pas mal ! Est-ce une formulation qui sied à la Révolution française ? un des plus grands évènements de l’histoire mondiale ? Il faut dire qu’au début du film j’étais terrorisé par la déception qui m’a envahi, puis, peu à peu, les faits évoqués sont d’une telle envergure qu’ils vous prennent à la gorge et on réalise que l’auteur du film, les acteurs, tous, sont à la hauteur de l’évènement.

Il faut dire que je me suis installé dans le fauteuil avec à l’esprit le souci d’essayer de répondre à la question : pourquoi le film a-t-il fait un four dans les salles ? pourquoi ça n’a pas marché ? la première séquence nous montre une rue de Paris qui est inondée de soleil à son lever, surprise pour tous ceux qui vivaient à l’ombre. C’est que l’on est en train de démolir la Bastille, château-fort médiéval, et une des tours dissimulait le lever de notre étoile. La prise de la Bastille apporte la Lumière ! ça n’a pas levé mes appréhensions. Puis c’est la marche des femmes de Paris vers Versailles, lesquelles vont chercher le boulanger, la boulangère et le petit mitron, car on a faim à Paris et on pense que la présence du roi parmi son peuple lui fera prendre de bonnes décisions, loin de la Cour infestée et détestée. Mais là, la foule des Parisiennes n’est pas assez fournie, il manque des figurantes ! et leur colère, détresse, angoisse, est un pétard mouillé. Et tout se passe devant les députés alors que l’on nous dit que les manifestantes sont venues jusque dans les appartements du Roi ! Vous imaginez ? C’est le symbole de la barbarie pour le bon Burke, un whig, traditionaliste anglais qui n’a de cesse de vomir sur notre révolution.

Après ces épisodes j’ai ressenti le manque de moyens du cinéaste. L’attaque des Tuileries, par exemple, est un autre pétard mouillé… et là, je regrette en plus une erreur historique : le château des Tuileries n’a pas été pris par les seules 48 sections parisiennes mais par les Parisiens PLUS les Fédérés venus de toute la France comme les Marseillais qui ont laissé un souvenir sonore connu. Mais il aurait fallu des figurants supplémentaires. La reconstitution de la salle de l’Assemblée Nationale qui deviendra Législative puis Convention laisse aussi un goût amer. Cela m’a rappelé les émissions de Stellio Lorenzi, La caméra explore le temps, mais c’était dans les années 60’, on est en 2018 !

Je ne pense pas que j’aie suffisamment d’influence pour vous dissuader de voir ce film mais je rectifie mon tir parce que je suis beaucoup trop négatif. Cependant, revoyez votre chronologie de la Révolution. Je sais trop ce qui se passe dans les lycées et donc je sais l’ignorance des Français sur l’histoire de leur Révolution : je pense que c’est pour cela que le film n’a pas "marché". Je laisse donc le texte d’Annie Lacroix-Riz à l’enthousiasme communicatif.

J’ai aimé la présence d’Olivier Gourmet, présence au sens de "Gabin a de la présence". Il est, dans le film, un artisan-maître verrier qui bascule rapidement dans le camp de la sans-culotterie, il a la solidité du sans-culotte, quand il marche vers les Tuileries sa détermination est totale. Parfaitement secondée par Noémie Lvovsky, son épouse, il forme un couple de sans-culotte indestructible. Parfait. De surcroît, il prend avec lui un délinquant, cloué au pilori pour vol, mais dont il va faire son apprenti, lui inculquer le métier : la Révolution est une rédemption. L’avenir du peuple passe par l’éducation/formation.

La performance de l’acteur qui incarne Marat est remarquable. Il saute à la figure. Marat, cet homme "violent, excité, sanguinaire, laid, débraillé, sordide", un "cynique dégoûtant vivant publiquement avec ces misérables filles qu'on rencontre dans les rues les plus sales, et qu'un honnête homme ne voudrait pas toucher du bout de son soulier" oui, une sorte de Gilet jaune de l’époque, mais ami du peuple, et un vrai.

La mort du roi laisse un autre goût amer parce que là, on a l’impression que l’auteur a comme des regrets. Certes, on est contre la peine de mort mais qu’est-ce que cela signifie en temps de guerre ? Lorsque le coupable a commis le crime répété de collaboration avec l’ennemi ? et surtout comme le dit excellemment Robespierre "Le roi doit mourir pour que la patrie vive". La grandeur de la Révolution est exprimée dans cette sentence épique du député Le Bas qui déclare après l’exécution du ci-devant Louis : Nous voilà lancés, les chemins sont rompus derrière nous ; il faut aller en avant bon gré, mal gré, et c'est à présent surtout que l'on peut dire : Vivre libre ou mourir. J’aurais aimé que cette grandeur hugolienne transperçât l’écran.

 

avant propos de votre serviteur : je n'ai pas encore vu ce film. En attendant, je publie ce point de vue d'une historienne, plus que confirmée, Annie Lacroix-Riz, normalienne, professeur émérite des universités, qui n'a pu retenir son enthousiasme...

1789-1793 : UN PEUPLE ET SON ROI

Publié le 2 octobre 2018 par FSC

Maximilien ROBESPIERRE opposé à la peine de mort : 

"Louis doit mourir pour que la patrie vive."

Commentaire d'Annie Lacroix-Riz ;

Je viens de voir le film de Schoeller. Certes, on peut lui reprocher des défauts dans l’exposé pédagogique des traits majeurs des années 1789-1793 : on peut regretter des manques, il y en a, et, puisque le parti pris, d’ailleurs excellent, est très parisien, l’absence, notamment, de la référence au manifeste de Brunswick, à la Prusse donc (il est question de l’Autriche, de l’Espagne, de l’Italie, pas de la Prusse…), ou au conflit Jacobins-Gironde (évoqué par les seuls noms des protagonistes). Mais l’artiste est libre de ses partis pris, et le film, passionnant, permet de comprendre la logique de ce qui suit, c’est-à-dire la "Terreur"– en l’occurrence, des mesures de salut public au moment où la République est attaquée de toutes parts –, qui a permis à la France révolutionnaire de vaincre l’ennemi extérieur, en nourrissant le peuple combattant contre "les accapareurs" de farine affameurs.

Ce spectacle intelligent, dont les acteurs, tous remarquables, laissent éclater la satisfaction d’y avoir participé, montre comment se radicalise et se mobilise, vite et de plus en plus profondément, un peuple écrasé par la misère et la répression, voué au mépris de classe écrasant des nobles pour "les gens de peu", affiché à l’Assemblée, de plus en plus ouvertement partagé, au fil des mois, par les grands bourgeois à la Barnave, dont le discours du 15 juillet 1791 conjurant les élites sociales, les "propriétaires", de "finir la Révolution" est heureusement mentionné. Pour le coup, alors que la catégorie du "genre" est devenue si réactionnaire et si anti-"classe", il rend un extraordinaire hommage à l’intelligence et à l’action des femmes du peuple, à la fois "patriotes" et "révolutionnaires", en nous rappelant que c’est la Révolution française qui a créé ce double concept, si pertinent sous l’Occupation comme aujourd’hui. Enfin, un des aspects les plus puissants du film consiste à montrer en quoi l’exécution du roi qui conspirait depuis 1789 avec l’Europe monarchique contre son peuple a incarné et scellé la rupture révolutionnaire : plus rien du vieux monde ne demeure sacré.

On comprend que, en face, il "les" rende malades, et parmi eux l’ordonnateur des convenances et élégances historiques Laurentin qui peine à supporter l’obligation (rarissime) d’inviter des "dissidents" à prendre la parole dans sa "Fabrique de l’histoire", d’ordinaire si bien huilée, et que la citation, fidèle, de textes de Robespierre, Saint-Just ou Marat fait crier au "léninisme". Quelle belle mise en valeur par Schoeller que Marat, le meilleur d’entre tous, celui qui comprenait si bien tous les enjeux, et que la bourgeoisie diabolise depuis l’origine ! Les gens qui nous gouvernent, économiquement, politiquement et culturellement, aiment mieux les veaux nourris au lait "européen", nourriture qu’ils dispensent eux-mêmes si généreusement. Ce qui fait horreur à ces Thermidoriens, c’est l’émergence du nouveau monde, le vrai, celui où le peuple, secondé par des délégués dévoués à ses intérêts, constate que ses intérêts sont antagoniques avec ceux des grands possédants, se prend en main, et balaie le mépris qu’ont aujourd’hui conservé intact les privilégiés, et plus que tous, au sommet de l’État, la petite cohorte des inspecteurs des Finances et assimilés qui, assurés de l’impunité, aiment tant insulter le peuple français.

Franchement, tout ça donne envie de reprendre ses manuels de la Révolution de Mathiez, de Lefebvre, de Soboul.

Vive la formation des militants !  Vive le cinéma progressiste !

Annie Lacroix-Riz, historienne,

qui a eu l’honneur de suivre comme agrégative les cours à la Sorbonne d’Albert Soboul, grand historien, communiste et juif, révoqué en 1942 par Vichy, résistant, brillant thésard du grand Georges Lefebvre.

 

 

"Que la fête commence !"... (B.Tavernier, 1975)

publié le 6 févr. 2018 à 02:52 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 16 avr. 2018 à 13:59 ]


Ce film est un éblouissement, un régal pour l’esprit. Le scénario est un feu d’artifice d’arguments historiques. Sont intimement mêlés le côté décadent de la Régence qui suit la mort de Louis XIV, l’esprit des Lumières comme on ne dit pas encore, le système de Law (justement prononcé Lasse par les acteurs), la réaction nobiliaire menée par le duc de Bourbon-Condé, la conspiration du marquis de Pontcallec en Bretagne, le krach du système de Law provoqué, pour partie, par le même duc de Bourbon, le grand jeu diplomatique de l’abbé Dubois au centre de la lutte d’influence entre Espagne et Angleterre, la mécréance du haut clergé de France, la "peuplade" de la Louisiane, etc… etc… N’omettons pas toutefois l’idée de génie d’utiliser la musique même du Régent, Philippe d’Orléans, comme musique du film. C’est un aspect important pour esquisser le portrait de ce personnage historique.

Soucieux du statut des intermittents du spectacle, Tavernier utilise une foule d’acteurs comme dans tous ses films. Il est grandement aidé par le trio Marielle, Rochefort, Noiret. Marielle et Rochefort sont déjà au sommet de leur art. Ils sont éblouissants, le premier dans le rôle du marquis de Pontcallec, le second dans celui de Dubois, principal ministre du Régent, titre que le dernier à avoir porté n’est autre que Mazarin. Tavernier fait appel à la génération montante : on repère dans de petits rôles : Juniot ; Clavier, Michel Blanc et Lhermitte. Et puis les acteurs classiques : Hélène Vincent, Marina Vlady, Alfred Adam, Gérard Desarthe –méconnaissable en Duc de Bourbon-Condé borgne -, Nicole Garcia, Christine Pascal ; Jean-Roger Caussimon…

Le fil rouge – pas toujours écarlate, il est vrai – qui parcourt tout le film, c’est la conspiration instiguée par le marquis de Pontcallec. Il s’agit d’un fait historique authentique et Pontcallec a réellement existé et est mort exécuté. Il est exact également que l’Espagne catholique a aidé les rebelles au grand dam de l’Angleterre. Le scénario insiste sur le rôle de Dubois qui exacerbe le retentissement de cette tentative d’émeute afin de convaincre le Régent qu’il faut décapiter Pontcallec et ses conjurés. Il parle de 3.000 émeutiers là où il n’y en eut pas 100. Philippe accepte très mal cet écran levé par son principal ministre entre lui et la réalité du terrain. De même, Dubois intercepta le courrier écrit par Séverine, filleule du Régent, depuis son couvent breton pour demander la grâce de Pontcallec. En fait, Dubois veut casser toute résistance de la noblesse à sa nouvelle politique de rapprochement avec les nations protestantes dont la plus illustre : l’Angleterre. Il pense raison d’État là où le Régent pense tolérance et attitude humanitaire. L’exécution des quatre conjurés reste au travers de la gorge de Philippe qui à la fin du film traite son ministre de la manière la plus basse : "j’espère que tu souffriras atrocement…" (Dubois se savait très malade et d’ailleurs il mourra dès 1723) ou encore "monte devant, c’est la place des domestiques…". À quoi Dubois rétorque "tout ça parce que ce sont des nobles, ç’aurait été des paysans vous n’auriez rien dit"

La "peuplade" – c’est-à-dire le peuplement – de la Louisiane, colonie française depuis Louis XIV, d’où son nom, est parfaitement montré par Tavernier. On ramasse tout ce qu’on trouve dans les rues, sur les quais, partout. Même dans les bordels où un client s’appelle... Pontcallec, monté à Paris dans le cadre de sa conspiration. Je me permets de me citer :

"Les premiers pionniers étaient souvent "gens de peu", nous dit l’historien Jean Meyer, fréquemment recrutés de force dans les prisons, "bas-fonds à forte criminalité". H. Arendt évoque cet aspect des choses en parlant de « "cet autre sous-produit de la production capitaliste : les déchets humains (sic). (…). L’exportation de ces hommes avaient contribué à peupler les dominions aussi bien que les États-Unis"[1]. Certains colons furent carrément enlevés et les archives du gouverneur de Virginie indiquent que les nouveaux arrivés étaient "pour la plupart des enfants ramassés par centaines dans les rues des villes anglaises et expédiés en Virginie pour y travailler". La Chambre des bourgeois de cet État s’effrayait que "les serviteurs de Dieu dans ce pays appartiennent, pour la plupart, à la pire engeance que l’on puisse trouver en Europe". On voit à l’œuvre, ainsi que l’écrit H. Arendt (…) "le parfait gentilhomme et la parfaite canaille (qui) finissaient par bien se connaître dans la ‘grande jungle sauvage et sans loi et (qui) s’y trouvaient bien assortis dans leur immense dissemblance ; âmes identiques sous des masques différents""

Pour tenter de civiliser un peu ces méthodes, l’Église catholique  – bonne mère - accepta de marier les nouveaux pionniers. Et Tavernier met en scène deux colonnes l’une de bonshommes, l’autre de bonnes femmes, et les deux personnes qui arrivent simultanément devant Monsieur le curé sont déclarés mari et femme. Et l’on effectue ainsi des centaines de mariages par jour. Saint sacrement.

Mais Tavernier, mécréant de haut vol, n’est pas tendre avec la Sainte Église. Dubois n’a en tête que sa promotion à l’archevêché de Cambrai – 120.000 livres de rente ! - mais il ne sait même pas dire la messe ! Dans une séquence parfaitement blasphématoire, on voit Dubois piétiner les vêtements sacerdotaux qui l’encombrent. Philippe lui glisse "tu vas être sous-diacre, diacre, prêtre, évêque et archevêque en 1 jour". Cette carence du Haut-clergé durera jusqu’en 1791. Lorsqu’il fallut nommer un nouvel archevêque de Paris, le nom de Loménie de Brienne revenait sans cesse mais Louis XVI eut ce mot célèbre " il faudrait au moins que l'archevêque de Paris crût en Dieu ! ". Brienne faisait étalage de son incroyance. Nous avons là l’effet du Concordat de Bologne signé par François Ier en 1516, concordat qui faisait que "le roi de France avait à sa disposition les bénéfices majeurs, soit 150 évêchés et archevêchés auxquels s’ajoutent 500 abbayes ou prieurés " (wiki). Ces dispositions auront sursis la Révolution dans le royaume puisque le Roi avait à sa guise la fortune de l’Église. Ailleurs, l’appropriation de l’immobilier clérical sera la cause majeure du succès de la Réforme (Prusse, Angleterre, etc…). Lorsque le Régent dit sa colère en apprenant qu’il n’a pas pu lire les lettres de sa filleule, Dubois lui lance "faîtes-la abbesse !" C’est si facile.

Autre ressort du film : le système de Law, son ascension rapide, sa chute tout aussi brutale. Avec une intelligence diabolique Tavernier fait le lien avec la conspiration de Pontcallec. Lorsque celui-ci toujours sans le sou, "tape" ses petits camarades pour monter à Paris, l’un lui tend un billet, un billet de banque, celle de Law. C’est remarquable. Cela donne au film son unité. Je ne puis, ici, raconter l’histoire de ce système très moderne, qui introduisit l’usage des billets de banque en papier en lieu et place des monnaies sonnantes et trébuchantes mais peu pratiques. Au début, on est tout feu, tout flamme : "je veux de la Louisiane"[2] dit une marquise en échange d’un service rendu au Régent. Puis, la spéculation allant croissant, cette monnaie-papier se dévalua. On a un échange très serré entre le duc de Bourbon-Condé et des gens d’Église inquiets de la fiscalité que Dubois veut mettre en place. "- achetez des actions de Law qui échappent à l’impôt. – du papier qui ne vaut rien dit le cardinal interprété par Caussimon. – oui, mais qu’on peut changer en or…". A ces mots Bourbon s’arrête et réfléchit. Les actions-papier sont encore convertibles en or. Il va immédiatement réaliser son capital. Rien moins que 60 millions en or. Le film laisse penser, et c’est fort probable, que l’Église, soufflant à Bourbon –prince du sang, archétype du noble ultra-conservateur - ce qu’il a à faire, sabote le travail de Dubois et du Régent qui envisagent ni plus ni moins de prendre des terres d’Église pour les revendre aux paysans, de taxer la même Église sur les terres qui lui resteraient, etc… l’Ancien régime n’était pas réformable (3).  

La séquence des trois chariots d’or traversant à vive allure les rues étroites de Paris, renversant tout sur leur passage, est très pittoresque : c’est-à-dire qu’elle décrit bien la réalité de l’époque. Elle annonce la scène finale du film. J’ai trouvé cette excellente citation (datée du règne de Louis XVI) que l’on peut élargir à tous les cas de figure mettant en scène les rapports sociaux inégalitaires : "Au passage du prélat dans son carrosse, le curé de campagne est obligé de se jeter à tâtons le long d'un talus, pour se garantir des pieds et des éclaboussures de leurs chevaux, comme aussi des roues et peut-être du fouet d'un cocher insolent, puis, tout crotté, son chétif bâton d'une main et son chapeau, tel quel, de l'autre, de saluer humblement et rapidement, à travers la portière du char clos et doré, le hiérarque ronflant sur la laine du troupeau que le pauvre curé va paissant…".

Reste le luxe qui baigne l’entourage du Régent, les tables fastueuses dressées pour ses célèbres "petits soupers" d’où "les convives sortaient le plus souvent emportés au bras des laquais" (J. Isaac). Le grand historien omet de dire que ces loques puant le vomi étaient incapables de satisfaire ces Dames, aussi bien y avait-il des pis-aller, à jeun eux, qui les emportaient pour les fourrer d’abondance… Tout cela sent la pourriture et Philippe est pris d’une mini psychose, à la fin d’une orgie, sentant partout la puanteur, sa main gauche pue, tout pue, il ouvre toutes les fenêtres… mesure insuffisante pour réformer le royaume de France.

Au petit matin, on part. Le carrosse royal s’en va à toute allure et renverse une voiture de paysans dans laquelle dormait un petit garçon qui est tué. Sa grande sœur est offusquée, en colère, elle rameute les paysans du coin et tous mettent le feu au carrosse royal qui était abandonné, l’une de ses roues s’étant brisée. "On va en brûler d’autres petit frère, on va en brûler d’autres…"

Que la fête commence !   

 

PS. L’encyclopédie wiki écrit : "La séquence finale annonce explicitement la Révolution française. En réalité, l'action se déroulant en 1720, il faudra attendre 69 ans". C’est méconnaître notre histoire nationale. Si la France est célèbre pour sa Révolution, elle est aussi le centre de rebellions permanentes. Jean Nicolas a écrit - avec l’aide de dizaines de correspondants locaux – un livre monumental –que je présenterai un de ces jours – sur "La rébellion française, 1661-1789". Il y dénombre 8528 cas de rébellion dont il dresse une typologie et une chronologie. Après l’agitée régence, le ministère Fleury – un des successeurs de Dubois – est plutôt tranquille   

"mais l'année 1740, avec 72 rébellions, inaugure un nouveau cycle de turbulences. Points culminants en 1750 et 1754 (93 et 96 cas), alors que Machault d'Arnouville, arrivé aux affaires, s'efforce de moderniser l'État et la fiscalité. Après une décennie de décrue, l'agitation reprend à partir de 1764 pour s'intensifier continûment jusqu'à la fin du siècle, avec de brefs replis. On dénombre 101 émeutes de tout calibre en 1766, 145 en 1768, 141 en 1770 et 138 encore en 1771. La situation reste tendue, dépassant, toujours la centaine d'affaires annuelles, pour monter à 226 cas en 1775, année de la guerre des Farines. La tension retombe ensuite, mais les troubles s'intensifient à nouveau en 1781, 1784 et 1788, atteignant pour finir le chiffre record de 310 entre janvier et avril 1789. ".

 



[1] Hannah ARENDT, L’impérialisme, page 54.

[2] Après la banque, Law créa de grandes entreprises commerciales dont, en 1717, la Compagnie du Mississippi qui reçut le monopole de l’exploitation de la Louisiane. Ces compagnies étaient des sociétés par actions. Parties à 500 livres, les actions montèrent jusqu’à 20.000 livres, quarante fois leur valeur primitive, au début de 1720.

[3] ces mesures envisagées par Dubois étaient cohérentes avec sa politique de rapprochement vers les puissances protestantes. à un moment du film, il dit au Régent "mais l'argent ce sont les Protestants, il faut favoriser les protestants !". Depuis Colbert, depuis Vauban (la dîme royale) tout le monde sait cela. Sauf les catholiques conservateurs.

Bon voyage ! de J.-P. Rappeneau (2003)

publié le 15 sept. 2017 à 02:47 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 14 oct. 2018 à 14:33 ]

Excellent film, à voir et revoir. Ci-dessous les six principaux personnages, tous parfaitement interprétés. En tête, le jeune écrivain Frédéric Auger, qui progressivement émergera de la lie bordelaise pour rejoindre, séance tenante, abandonnant tout (comme le firent les premiers vrais résistants) la Résistance à Londres. En 1942, parachuté, il retrouve Camille, elle-même membre d'un réseau au Collège de France. Il s'aimeront d'amour tendre...

    Les auteurs du DVD ont une bien piètre idée de leur film-produit quand ils le réduisent à ces simples lignes : "Une actrice célèbre (jouée par I. Adjani, JPR), harcelée par un maître-chanteur, le tue dans un moment de panique. A la recherche d’un complice pour dissimuler le corps, elle appelle Frédéric (Grégori Dérangère), un jeune homme amoureux éperdu. Ce dernier est le coupable idéal lorsque la police retrouve la victime dans un coffre (de voiture) ; Commence alors une course-poursuite faite de manipulations, de trahisons et de révélations". En réalité, nous vivons intensément l’une des périodes les plus dramatiques de l’histoire de France avec le passage du gouvernement à Bordeaux en mai-juin 1940. C’est l’époque de la démission du gouvernement Reynaud, la formation du gouvernement Pétain, le départ, pour Londres, du général De Gaulle qui était entré au gouvernement Reynaud…

Le cadre historique est donc grandiose.

Le ton du film est pourtant à la comédie même si, lorsque l’argument le veut, on passe à la tragédie. Rappeneau a réalisé ici une merveille de film. Plusieurs trames se superposent et donnent une apparence de complexité au film.

Il y a, c’est vrai, cette affaire policière avec la mort d’André Arpel pour une sombre histoire de bijoux non restitués par Viviane Denvers-Adjani. Elle fait appel à un ami d’enfance, Grégori Dérangère/F. Auger amoureux d’elle qui l’exploite à n’en plus finir, pour se débarrasser du corps d’Arpel qu’elle vient de tuer. En prison à Paris, évadé à l’occasion de la débâcle, Auger retrouvera, par hasard, le neveu d’Arpel à Bordeaux.

Il y a l’exode, dramatique, avec ce train sur-occupé, bondé, où la jeune et jolie Camille (Virginie Ledoyen), tout droit sortie du Collège de France, fait la rencontre de Frédéric Auger mais aussi de Raoul, évadé lui aussi : il avait les mêmes menottes que Frédéric Auger.

Il y a le ministre Beaufort – Depardieu – homme-fort du gouvernement et amoureux de Mlle Denvers, devenue sa maîtresse. Le parlement de la République est réuni dans la cour du Lycée de Bordeaux et une vaste salle de classe et les débats sont à couteaux tirés entre ceux qui veulent capituler et ceux qui pensent pouvoir continuer le combat à partir de l’Afrique du Nord. Beaufort est écouté et suivi lorsqu’il demande d’approuver l’appel à Pétain.

Il y a la bande à Raoul, qui a tout loisir pour piller les chais de Bordeaux et s’émerveiller devant une bouteille de Pichon-Longueville 1928. Raoul et ses potes sont émerveillés de pouvoir côtoyer de si près une star comme Viviane Denvers de surcroît amour de Frédéric.

Il y a les Allemands, les vrais, les nazis qui sont partout, confirmant que les murs ont réellement des oreilles. C’est Alex Winckler (joué par Peter Coyote) qui parle excellemment français, fût-ce avec un accent à couper au couteau, qui se fait passer pour journaliste britannique et qui a une équipe à Bordeaux installée dans une mansarde avec un poste émetteur d’où ils peuvent joindre Berlin.

Il y a enfin, le professeur Kopolski (Jean-Marc Stehlé) un savant comme dit Raoul, avec son nœud papillon très classe, professeur au Collège de France qui emmène avec lui et son fidèle Monsieur Girard (Vuillermoz réellement excellent) le stock d’eau lourde du laboratoire du Collège. Il est hors de question pour le Professeur que les nazis s’emparent de ces bonbonnes, à l’arrière de la voiture de Girard, mal protégées des regards indiscrets, il sait bien que les Allemands veulent mettre au point une bombe atomique et sont prêts à tout. Ces bonbonnes doivent partir en Angleterre. Absolument.

Tout cela est étroitement imbriqué. Les scénaristes s’en sont donné à cœur-joie mais il faut admettre qu’un minimum de culture générale est nécessaire pour en profiter pleinement.

Pourquoi "Bon voyage !" ? C’est une réplique du film. Brémont (Xavier de Guillebon), chef de cabinet de Beaufort, partisan de la poursuite de la guerre à la différence de son ministre, accablé par la désignation de Pétain, s’est démené pour trouver une voiture qui amène le général De Gaulle à l’aérodrome d’où il s’envolera pour l’Angleterre. La star Denvers-Adjani esseulée arrache à Brémont la possibilité de monter dans la voiture et lorsqu’elle descend précipitamment, lance un désinvolte " bon voyage !" comme si on partait pour une croisière Costa. "Ciao, on se fait une bouffe !" mais toute la légèreté du personnage est là, elle ne sait pas ce qui se passe. Le destin de la France, comme lui dit Beaufort, elle s’en fout, elle est empêtrée dans son affaire d’assassinat, elle ne sait comment s’en sortir sinon pas des mensonges répétés. Trois hommes sont après elle : Beaufort, Winckler, Frédéric. C’est le type même de la capricieuse, de la chiante, chipie… Elle va jusqu’à déranger le premier conseil des ministres de Pétain pour parler de ses petits problèmes à Beaufort, membre du nouveau gouvernement. Isabelle Adjani incarne excellemment ce personnage.

Sur la fin du film, tout se précipite, le scénario se décante pour se concentrer sur la bataille de l’eau lourde (cf. article Wiki), si je puis dire. Frédéric, dont la conscience politique s’éveille à la vitesse de la lumière, a rencontré des marins anglais, il sait que des navires amis partent de Soulac, il y emmènera les bonbonnes. Catastrophe ! arrive la diva ! tout le monde comprend que c’est fichu, que Frédéric va craquer une nouvelle fois et c’est ce qui se passe. La jeune Camille est effondrée, elle s’est éprise secrètement de Frédéric et, surtout, elle veut qu’on évacue cette eau lourde sur l’Angleterre. La Star fiche tout en l’air.

Mais heureusement, il y a Raoul qui, lui aussi, s’éveille. Il dit à Camille "nous sommes tous des hors-la-loi, maintenant, mademoiselle, vous comme moi" et commence la dernière partie du film, où l’on va se battre, la nuit, dans la forêt landaise, les Allemands étant aux trousses de la voiture de Monsieur Girard. Frédéric, qui s’est ravisé, arrive à la rescousse de Raoul et des autres. C’est haletant, fantastique…

Je me souviens avoir découvert le mot délétère en écoutant un débat télévisé dans les années soixante. Un baron du gaullisme, comme on disait, résistant bien sûr, évoquait l’ambiance "délétère de Bordeaux". Rappeneau nous la restitue parfaitement. Quel bordel ! quel capharnaüm ! Le pont sur la Gironde totalement obstrué nous donne une idée de l’ampleur des moyens matériels sur lesquels Rappeneau n’a pas lésiné. Les débats dans la salle du Lycée…, la prise d’assaut du Grand Hôtel par des centaines de privilégiés qui veulent tous une chambre "sinon j’appelle le ministre", la bourgeoise qui se félicite de l’annonce de l’armistice "enfin, on va rentrer à Paris – un Paris avec des Allemands ? – bah ! on s’habituera"…

Film vu cinq ou six fois. J’attends la septième..

"Marguerite" avec Catherine Frot (2015)

publié le 3 janv. 2017 à 10:32 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 27 sept. 2017 à 15:02 ]

    Ce n’est pas un film à proprement parler "historique". La reproduction des années 1920 est cependant absolument parfaite. On sait qu’il s’agit de l’histoire de Marguerite Dumont qui adore chanter les grands airs d’opéra alors qu’elle chante dramatiquement faux.

    Elle donne dans son château – baroque, qui fait penser à Dresde – des récitals pour les victimes de la guerre qui vient de s’achever et qui est dans tous les esprits. C’est l’époque du chagrin, du deuil, du souvenir mais tout uniment celle du mouvement dada, du surréalisme, de la déconstruction des certitudes d’avant-guerre, de la liberté de créer. Il y a un personnage intéressant de ce point de vue, qui n’est certes pas le personnage central du film mais qui est caractéristique de cette période de notre histoire, c’est Kyrill von Priest (joué par Aubert Fenoy) qui trouve les interprétations explosives de Marguerite parfaitement en accord avec ce moment d’après-guerre où tout est permis, où rien ne fait obstacle à la liberté… D’ailleurs, il organise une soirée dans un cabaret où il invite Marguerite à chanter La Marseillaise. Elle le fait devant un parterre d’anciens combattants, officiers, veuves de guerre parfaitement scandalisés par Kyrill qui vient de hurler sur la scène sa détestation de l’existant et sa soif de changement à tout prix, son nihilisme tous azimuts... Et il est vrai que la voix de Marguerite nie toute harmonie. Mais le tout début des années 20’ n’est-il pas l’instant des recompositions musicales ? Josef-Matthias Hauer, Arnold Schönberg… et Pezzini (M.Fau) ne dit-il pas "entre le génie et le ridicule, il n'y a parfois qu'une faible différence" ? Les propos de Kyrill provoquent une bataille générale alors que Marguerite balance ses notes inexorablement fausses. C’est un scandale et Marguerite est exclue du Cercle de Musique qui organisait les réceptions dans son château. Mais devant l’aréopage chargé de la juger, Marguerite fait parler son cœur : ne peut-on pas chanter en toute liberté La Marseillaise qui est le chant de toutes les libertés ? Il est vrai qu’elle ignore toujours qu’elle chante dramatiquement faux.

    Car personne n’a encore osé le lui dire.

    Résultat de recherche d'images pour "marguerite, le film, illustrations"Mais peut-on le lui dire ? Marguerite est d’une spontanéité/gentillesse parfaitement déconcertante. On finit par aimer sa sincérité et au moment de lui dire la vérité, on cède, on capitule, on dit autre chose.

    La naïveté de Marguerite est telle et la passivité de son époux (André Marcon, parfait, notamment en pionnier de l'automobile directement sorti de chez Tintin avec sa peau d'ours, son casque de cuir et ses grosses lunettes) sont telles qu’il est parfaitement possible d’abuser de sa gentillesse et beaucoup ne s’en privent pas. Cela a failli être le cas avec Lucien Beaumont (Sylvain Dieuaide), journaliste musical et quelque peu cynique et désabusé, quoique encore bien jeune, mais Marguerite le désarme et il la présente à un Divo - interprété par Michel Fau -. Lucien est impressionné par le talent d’une jeune cantatrice fort prometteuse (Hazel, interprétée par Christa Theret), il n’ose même pas flirter avec elle. Son blocage est à l’opposé de la franchise spontanée de Marguerite et c’est peut-être pourquoi, il finit par estimer cette dernière, l’aimer peut-être. Michel Fau (dans le rôle d'Atos Pezzini) est d’une drôlerie époustouflante, il réalise là une vraie performance d’acteur. Marguerite le voit d’abord dans son interprétation du grand air de Paillasse : Recitar... Vesti la giubba… En réalité Fau chante en play-back sur la voix du ténor Mario Del Monaco (qui berça ma jeunesse). Pezzini finit par accepter de devenir professeur de chant de Marguerite (sinon le serviteur/confident de Marguerite le ferait chanter sur son homosexualité, péché mortel à cette époque).

    Sur la photo : el Divo fait travailler son élève...

    Il y a là des séquences hilarantes. Le Divo présente son groupe à Marguerite : le pianiste qui est muet, une tireuse de cartes qui est une femme à barbe et son mignon attitré. Tout ce beau monde apprécie hautement la table et la cave de la comtesse. Lors d’une répétition où Marguerite se trouve au sol avec des livres de gros volume sur le ventre pour lui faire travailler sa respiration on annonce que le repas est prêt et tous d’enjamber le corps de Marguerite et de se précipiter au salon, laissant l’élève par terre. Mais là-aussi, cette petite équipe va apprécier Marguerite et c’est ainsi que cette apprentie-chanteuse à la voix calamiteuse devient le centre d’un cercle d’amis qui l’accompagne jusqu’à sa mort. D’autant que son époux abandonne sa maîtresse, accepte la passion de sa femme pour le chant. Marguerite mourra dans ses bras.

    Excellent film, émouvant.

    Parfaite reconstitution des années vingt.

 

 

Le nom de la rose (Eco - Annaud) 1986

publié le 12 mars 2016 à 10:26 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 19 févr. 2018 à 06:08 ]


    Film-évènement devenu film-monument, Le nom de la rose appartient maintenant à la vidéothèque et à la bibliothèque de tout individu un peu dégrossi. je ne vais pas analyser de fond en comble ce film et la pensée d'Umberto Eco, d'autres l'ont fait avant moi et mieux que je ne saurais le faire. Je suis assez fier toutefois de constater que la grille d'analyse offerte dans mon livre "Traditionalisme & Révolution" convient parfaitement au Nom de la Rose. De quoi s'agit-il ?
    Toute "l'enquête policière" -mot parfaitement mal venu - tourne autour d'un livre mystérieux dont on apprend progressivement l'identité : "je veux voir" dit Guillaume de Baskerville/Sean Connery "le deuxième livre de la Poétique d'Aristote,  celui que tout le monde croyait perdu ou jamais écrit, et dont tu conserves peut-être l'unique exemplaire". "tu", c'est le père Jorge, un vieillard effrayant et assassin, gardien de l'ordre moral pour toute l'abbaye et le reste du monde. Mais que possède donc ce livre de particulier ? et bien, "il attribue la création du monde au rire divin..."  Ce ne peut être qu'une intention du Démon, car le rire est démoniaque. "le rire est la faiblesse, la corruption, la fadeur de notre chair. (...). le rire libère le vilain de la peur du diable, ..., alors que la loi s'impose à travers la peur, dont le vrai nom est la crainte de Dieu (...) Que serions-nous, nous créatures pécheresses, sans la peur, peut-être le plus sage et le plus affectueux des dons divins ? (...) Summum : "le rire est source de doute". Le père Jorge parle ainsi pendant des heures contre le rire. Il a d'ailleurs mis au point une invention efficace : les pages du livre sont imbibées d'une potion mortelle et le lecteur, mû par le démon, qui lit ce livre page par page en se mouillant l’extrémité de l'index droit, si bien qu' "à chaque contact de la salive, les pages perdent de leur vigueur, des moisissures apparaissent", le lecteur donc absorbe la substance destinée à le tuer. Accessoirement, le bout de l'index et sa langue deviennent noirs : indice précieux pour le très rationnel détective Guillaume de Baskerville.  


ci-contre :     Guillaume de Baskerville, moine franciscain, ancien de l'Inquisition, avec son jeune novice de l'ordre des bénédictins Adso de Melk           (Christian Slater alors âgé de 16/17 ans). 

    Après un très long réquisitoire contre les partisans du rire, contre les curieux, contre les chercheurs, Jorge apparaît comme le vrai Antéchrist, tellement il pue la haine du genre humain et Guillaume lui déclare carrément "Je te hais, Jorge, tu est le diable, si je pouvais je te mènerais avec des plumes de volatiles enfilées dans le trou du cul (sic)" (1). Jorge incarne la Tradition dans ce qu'elle a de plus figé. D'ailleurs la bibliothèque de l'abbaye, une des plus belles de la chrétienté est, pratiquement, interdite d'accès. Sous la férule de Jorge pour qui le savoir est "immobile". Pour lui, "la recherche de quelque nouvelle" est un péché d'orgueil. Après la connaissance des Évangiles et de l'apport des Pères de l’Église, "il n'y a plus rien à dire ! " assène-t-il. Le père Jorge, c'est la chrétienté incarnée. A l'inverse, le scriptorium, là où s'effectue l'entretien des livres, où est assurée la permanence du savoir, le scriptorium "resplendit, dans les coulées de lumière physique qui faisaient rayonner l'atmosphère, (du) principe spirituel même que la lumière incarne, la claritas, source de toute beauté et sapience (...). Claritas pour ne pas dire les Lumières. Guillaume de Baskerville est l'homme de la raison "le rire est le signe de la rationalité de l'homme", il est pré-kantien quand il répète à son novice dont il a la charge de la construction/éducation "Cher Adso apprends à raisonner avec ta tête".. Pas de surprise quand dans une dispute d'intellectuels, Jorge prend le parti de Bernard de Cîteaux et Guillaume celui d 'Abélard (voir mon livre). Guillaume est féru des thèses de Roger Bacon, moine franciscain comme lui, cité 6 fois dans le livre (2). Dans son enquête sur les morts mystérieuses qui endeuillent l'abbaye, Guillaume démontre à la perfection la logique de son intelligence hypothético-déductive. Et le développement logique de sa pensée l'amène à imaginer l'hypothèse de l'inexistence de Dieu. Bref, il incarne l'esprit de révolution.
   
    Ces considérations cardinales étant faites, je vais présenter trois aspects fondamentaux de l'histoire du Moyen-âge qui percent au travers du livre et du film.
    - Le cadre du film est celui d'une vaste abbaye bénédictine. Elle relèverait de l'ordre de Cluny et hormis le cadre géographique elle pourrait être cette abbaye dont elle a la richesse (cf. la description des bijoux de l'église abbatiale). Le portail d'entrée de l'église est munificent (c'est celui de Moissac). L'abbaye a été construite à partir des restes d'un château-fort, lui-même bâti sur un éperon rocheux
c'est au pied de ces rochers, au nord, de l'abbaye (cf. croquis ci-dessous) que l'on trouvera le corps d'un malheureux moine. Cette sorte de donjon abrite l’Édifice dans lequel se trouve la bibliothèque, une des plus dotées de la chrétienté. Les trois piliers de la règle monastique sont respectés. Comme dit Paul VI (en 1964) : "saint Benoît a apporté le progrès chrétien à l'Europe par la croix, le livre et la charrue". C'est le livre qui est omniprésent dans l’œuvre d'Eco. La prière est devinée mais la charrue est peu présente. On ne voit pas trop le travail manuel des moines. Comme à Cluny, ceux de "l'abbaye à la Rose" semblent avoir pris leur distance avec les activités par trop manuelles.
   Plan de l'abbaye (soues = porcheries), censé aidé le lecteur. En réalité c'est moi qui ai ajouté les lettres rouges et l'auteur est fort avare de détails relatifs aux autres bâtiments. Il n'y a pas d'échelle. Rien à voir avec le plan de Saint-Gall Abbaye de Saint-Gall : plan et commentaires de M. Pacaut. l'emplacement du scriptorium n'est pas indiqué. La bibliothèque se trouve dans "l'édifice". Ce qui est typiquement bénédictin est l'emplacement de l'hôpital (K) pour l’hébergement des visiteurs reçus par le moine-portier (l’hôtelier des pauvres) qui vit dans la maison immédiatement à droite après le porche d'entrée. 
   
     Dans le film on a deux séquences montrant les paysans à la queue-leu-leu apportant leurs impôts en nature (légumes, volailles, etc) l'abbaye est un seigneur collectif (une "personne morale" dirions-nous aujourd'hui) percevant des droits féodaux. Une seule fois -dans le livre-  il est fait allusion à des vignerons qui doivent probablement travailler les vignes de l'abbaye en-bas dans la vallée. On sait qu'il faut du vin pour dire la messe, c'est une nécessité absolue ; or les abbayes sont construites dans des endroits isolés. Les dortoirs (F) donnent directement dans l'église (B & C), pour les messes de la nuit (Matines et Laudes). Cela aussi est très bénédictin.

    - L'abbaye est un nœud de communications. C'est contradictoire avec la nécessité de l'isolement, du silence, de l'auto-suffisance quasi autarcique imposée par la règle pour éviter les dangers des transports et de l'insécurité. Mais Jacques Le Goff relève ces contradictions et nous dit que les routes médiévales sont très fréquentées. L'horizon intellectuel des moines est construit à partir de l'origine des frères : si la notion de nationalité est inconnue au Moyen-âge, disons avec réserve que Jorge est espagnol, Guillaume, anglais ; Adso, allemand... beaucoup de frères sont italiens. Guillaume se moque des suffisances de l'Université de Paris qu'il semble bien connaître. On fait venir des moines spécialisés dans tel ou tel secteur de la fabrication des livres comme l'enluminerie avec Frère Venantius qui est de peau noire et fort beau. Les livres venant d'autres abbayes sont copiés et les originaux  réexpédiés à leur abbaye d'origine. Les livres appartenant à l'abbaye sont eux-aussi recopiés car ils sont "mortels" : animaux rongeurs, incendies, humidité, etc...On ne dira jamais assez le rôle historique de ces moines-copistes grâce auxquels, par dessus les siècles, nous ont été transmis les trésors de l'Antiquité. L'abbaye reçoit une délégation papale d'Avignon et une délégation de l'ordre des Franciscains qui doivent débattre de la pauvreté de Christ. Guillaume de Baskerville étant le grand organisateur de la rencontre. There will be blood, comme dirait l'autre. L'Abbé a une correspondance épistolaire.

 
Résultat de recherche d'images pour "le nom de la rose acteurs"  - La sexualité est toujours bien présente. J. Le Goff écrit que "les textes monastiques laissent de temps en temps apercevoir que le milieu masculin clérical n'a pas dû être insensible à l'amour socratique" (qu'il ne faut pas confondre avec l'amour platonique...). Comment réprimer pendant toute une vie ses pulsions sexuelles ? Dans une abbaye cloitrée, les regards se portent forcément sur les frères... C'est le cas pour Bérenger, aide-bibliothécaire, qui sait où se trouve le "LIVRE" (cf. supra) et qui consent à le prêter à Adelme -chez qui "il y avait quelque chose de féminin et donc de diabolique (...) qui avait des yeux de fille qui cherche commerce avec un incube"- à condition que ce dernier lui donne son corps. Ce qui sera et sera le début de la catastrophe. Dans le film, c'est Ubertin de Casale qui, accueillant dans l'abbaye Guillaume et son novice, s'écrie devant la beauté adolescente d'Adso  qu'il ne faut pas introduire le mal dans ces lieux ; ce qui ne l'empêche pas de caresser d'abondance la toison occipitale du jeune homme.  On le retrouvera avec Adso. Bérenger est aussi très attiré par Venantius à qui il prête le livre... L'amour hétérosexuel est présent - mais clandestinement - avec Remigio et Salvatore qui travaillent au cellier et qui évacuent les denrées alimentaires périmées par un orifice qui est une porte d'entrée pour une jeune fille qui obtient du surplus pour sa famille en échange de ses charmes. La sainte inquisition mettra bon ordre à tout cela. Par le bûcher. L'amour le plus pur est évidemment dans l’union charnelle entrer Adso et la jeune fille, étreinte qui marquera durablement Adso qui devra refréner ses tendances pourtant bien naturelles. Mais l'abstinence sexuelle des clercs est une castration volontaire qui n'est pas naturelle. Adso vivra avec ce souvenir perpétuel "de l'unique amour terrestre de ma vie,(dont) je ne savais, et ne sus jamais, le nom". C'est le nom de la rose, fleur bien connue pour représenter la femme et plus précisément le sexe de celle-ci.

    ci-dessous : une photo que j'avais en tête depuis fort longtemps et qui, dès que j’ai vu le film, a toujours représenté pour moi, un paysage du chef d’œuvre d'Umberto Eco.
   (photo supprimée à cause du manque de place sur le site)

                                                photo extraite du manuel Isaac de l'an de grâce 1929.









(1) Ces citations sont extraites du livre (Grasset, 1986). je passe indifféremment du livre au film et inversement. L'esprit est rigoureusement le même et si le film est une adaptation, il n'y a aucune trahison, Umberto Eco a participé à cette adaptation et J.J. Annaud a choisi rien moins que Jacques le Goff, médiéviste connu dans le monde entier, comme conseiller historique. Belle équipe, n'est-ce pas ?
(2) voici ce qu'en dit Jacques le Goff dans une notice : BACON (Roger) naît vers 1210 et, après des études à Paris qui l'ont dégoûté des jeux de la dialectique, il est à Oxford le disciple de GROSSETESTE qui le persuade que toute science requiert la mathématique. Il entre vers 1250 dans l'ordre des Frères mineurs (franciscains), retourne à Paris où ses supérieurs lui interdisent bientôt d'enseigner et de publier. Sous le pontificat de son protecteur Clément IV (1265-1268) il compose son principal ouvrage l'Opus maius, où il étudie les causes de l'ignorance humaine, les rapports des sciences profanes avec la théologie, l'utilité de la grammaire et des mathématiques, la nature de la perspective, de la science expérimentale (expression qu'il est le premier à employer) et de la philosophie morale. Ses conceptions astrologiques furent englobées dans les condamnations de 1277. Son Speculum astronomiae lui valut d'être emprisonné. Il meurt vers 1292. Esprit original, il allie des vues générales très traditionnelles (« la seule science qui commande aux autres, c'est la théologie ») à des tendances scientifiques très modernes : « Notre époque, friande de science-fiction, se trouve naturellement en sympathie avec ce génie quasi prophétique» (E. Jeauneau). (P. 428.).

LA HORSE (1969) ; Lambesc, Granier-Deferre, et le vicomte de Bonald.

publié le 26 août 2015 à 09:14 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 15 oct. 2016 à 14:54 ]

    mots-clés : traditionalisme, vicomte de Bonald, 1968, Lambesc, Granier-Deferre, Horse,

    Film assez étonnant. Plus réactionnaire, tu meurs… Le film est tourné après 1968 d’après un livre de Lambesc qui fut publié également après 1968. D’un côté, un jeune mec (Marc Porel dans le rôle d'Henri, petit-fils) qui trafique de la drogue, en étant barman sur un navire de croisière, après avoir abandonné ses études de vétérinaire, de juriste, etc… de l’autre, un propriétaire normand (Gabin), grand-père du précédent, qui proclame haut et fort son refus du changement, le respect de la Tradition, la légitimité de l’usage de l’autorité, et qui, in fine, triomphe. Après la chienlit de 68, retour à l’ordre : c’est ce que nous disent et Michel Lambesc et Granier-Deferre.

    Le film a été boudé par la critique mais a eu un gros succès populaire. Rien d’étonnant. D’abord Gabin mérite tous les éloges dans son interprétation, il est vrai que le rôle lui va comme un gant. Ensuite, le film est un thriller. Henri trafique, Gabin-Maroilleur trouve un paquet d’héroïne -la horse- sur son domaine. Après avoir fouetté comme une bête son petit-fils, il détruit la came alors qu’il y en a pour 2 millions de francs valeur 1969 soit 2,2 millions d’€uros/2014 d’après mes calculs. "Maintenant, ils vont me tuer" dit Henri qui connaît la loi du milieu. Mais Gabin- Maroilleur est pour l’autodéfense, il va défendre seul, bec et ongles, son domaine, son petit-fils, sa réputation. Je dis seul mais en réalité le propriétaire a des aides, l’exploitation, immense, fait vivre trois ménages INSEE : Auguste Maroilleur qui est veuf ; Mathilde, fille aînée mariée à Léon, deux enfants dont Henri ; Louise fille cadette, mariée à Maurice, couple qui a une fille également. Tout le monde travaille à l’exploitation. Il faut ajouter d’autres ouvriers-agricoles, plus ou moins permanents et surtout Bien-Phu (André Weber, un des plus célèbres seconds rôles de notre cinéma). Ce surnom est donné à un garçon de ferme, fils de son père, entendez par là que son père était déjà employé chez les Maroilleur. Gabin-Maroilleur et Bien-Phu se tutoient, c’est dire l’étroitesse des relations. D’ailleurs Bien-Phu mange à la table du maître et il chasse avec lui le gibier à plumes. Pourquoi Bien-Phu ? Parce qu’il a fait 7 ans d’Indochine et il lui en reste des souvenirs, sa claudication est le signe le plus visible mais, dans la tête, les souvenirs et les peurs foisonnent.

     La disparition de l’héroïne provoque la réaction attendue des brigands. Cela commence par une simple visite d’André (interprété par le regretté Félix Marten) qui arrive avec sa voiture de m’as-tu-vu, parfaitement inadaptée aux chemins du bocage normand. Visite simple qui tourne au drame car André se fait menaçant allant jusqu’à évoquer le viol de la petite-fille "rondelette", il y a des images qu’il ne faut pas faire surgir dans le cerveau de Maroilleur et celui-ci tire deux fois et tue le représentant des truands. Le corps sera dilué grâce à une quantité suffisante de chaux vive ; la bagnole - dans une scène-hommage à Psychose du maître Hitchcock- de couleur bleu-ciel, est immergée dans une zone humide quelconque, ce n’est pas ce qui manque en "cette Normandie herbagère, verdoyante et mouillée" (Lucie Delarue-Mardrus non citée dans les dialogues-lol).

Degré suivant : incendie criminel du hangar agricole contenant des tonnes d’herbages, ressource importante dans une exploitation d’élevage.

Degré suivant : massacre de 28 bêtes à cornes, à coup de jeep. Dans un rodéo sanglant, les pauvres bêtes sont poursuivies et percutées par le véhicule tout-terrain. Ci-dessous : très belle photo avec Gabin-Maroilleur devant le vétérinaire, derrière lui les deux gendres, un peu à l'écart, mais le fusil en main, Bien-Phu.

    On monte encore dans l’échelle du crime : chien décapité, maison dévastée, Mathilde attachée à un siège et bandeau sur la bouche, et sa fille violée. Ils ont tenu parole. Auguste Maroilleur donne alors rendez-vous aux brigands. C’est le règlement de comptes à OK-corral.

    A une croisée de chemins se trouve une citerne d’eau pour les bêtes. Avec un robinet qui alimente une auge.  Là est fixé le rendez-vous. Les explications orales sont de courte durée. Les truands sont surpris par le coup du père Auguste qui, dès la veille, avait installé ses deux gendres dans la citerne. La surprise est totale. Deux morts ; deux autres font demi-tour avec leur voiture. Mais Bien-Phu -vieille habitude- est à l’embuscade et balance une bombe artisanale qui met le feu purificateur à l’ensemble. La voiture semble disparaître sous les flammes mais elle est non pas sur les terres de Maroilleur mais sur la route qui passe sur les terres de Maroilleur. Argutie décisive dont Maroilleur va user et abuser devant le commissaire de police et le juge d’instruction. 

        Gabin, impassible devant les truands, à sa gauche, la citerne dans laquelle les deux gendres ont passé la nuit...

     Tout cela se fait-il sans arête, ni os ? assurément non. Dès le départ, Maroilleur dit la vérité officielle que tout le monde devra répéter : il n’y a pas eu de visite d’un homme avec une bagnole bleue, "personne n’a rien vu !". Ce sera la ligne définitive du clan. Omerta. Quand le hangar prend feu, pas question d’appeler les pompiers. Et la Police ! surtout pas ! Mathilde et Léon, géniteurs d’Henri, finissent pas s’inquiéter, surtout que leur fils a disparu (Auguste l’a caché). "Je suis son père j’ai le droit de savoir". Le malheureux, que n’a-t-il pas dit ! "Ici, vous n’avez aucun droit ! Vous êtes le mari de ma fille et rien de plus…" à sa fille aînée : "Ce domaine, je le tiens de mon père qui le tenait de son grand-père… Ici, la famille c’est ton fils ! ". Bien sûr le monde a changé, les jeunes d’aujourd’hui veulent autre chose que la boue terreuse mais "c’est pas sale la terre ! Le monde a changé mais pas moi ! " Argument repris plusieurs fois. Henri qui a fait des études, fussent-elles avortées, définit bien la situation "c’est le patriarche de droit divin !".

    Granier-Deferre insiste sur le cérémonial de la table. Tant que le patriarche n’est pas là, tout le monde l’attend debout derrière sa chaise, on s’assoit lorsqu’il a ouvert son couteau, une sorte de Laguiole. Pendant le repas, c’est le silence total. Ambiance. C’est peu dire qu’Auguste est craint, mais il est respecté aussi : il n’a jamais froid,…, il n’est jamais malade, il ne s’est jamais trompé, etc… Et surtout, en vrai chef, il donne l‘exemple et assume. Quand la gendarmerie commence son travail, personne ne peut parler sauf Auguste "C’est moi qui répond pour tout le monde" Je vois constate le gendarme. Plus tard, lors d’un autre interrogatoire, un pandore décide d’arrêter Bien-Phu, Auguste Maroilleur barre l’accès de la porte au fonctionnaire d’autorité "si on arrête quelqu’un ici, c’est moi qu’on arrête !". Alors se place un dialogue tout à fait révélateur de l’idéologie du film et sur lequel je vais m’arrêter. Le juge d’instruction -admirable Pierre Dux- interroge : nom, prénom, profession ? "propriétaire", ce n’est pas un métier ! "pour moi, si !". Pour comprendre cette invraisemblable sentence - alors que mai 68 contestait bruyamment le droit de propriété - il faut remonter à un penseur de l’Ancien Régime, immortel hélas, le vicomte de Bonald et son ami Joseph de Maistre. Je me limite à Bonald [1].

Le patron, cellule de base de la société traditionaliste :

L'idéal social du Vicomte de Bonald (1754-1840), "oracle" des Chevaliers de la Foi (voir ici-même, mon livre, chapitre VII), membre de la Chambre des Pairs et du Conseil privé du roi, est celui du propriétaire foncier. Celui-ci est chef d'entreprise et fournit l'archétype du travailleur indépendant, mot appelé à une grande fortune politique. Chef de sa petite république, autonome, il n’a pas à payer d’impôts puisqu’il se suffit à lui-même. Il doit prendre la tête de l’armée, comme le noble de naguère, laquelle armée est indispensable pour brider l’ennemi intérieur.

    Bonald est un homme d'avant la révolution industrielle et comme "seule l'agriculture fournit les biens essentiels", nous dit-il, elle doit être favorisée. Et, avec elle, les propriétaires de la terre, car, "outre la noblesse politique, il y a une noblesse qu'on peut appeler domestique. C'est celle du propriétaire du sol qui ne travaille que pour lui, et une fois les charges publiques acquittées, dispose à sa volonté de son temps, de son travail et de son argent"(p65). Chaque père de famille dirige une petite société domestique, souverain d'un petit Etat dont il a les mêmes devoirs et des fonctions semblables. Le propriétaire foncier a, comme le chef d’État, "un personnel à diriger, un matériel à soigner, des sujets, des serviteurs, des propriétés, des finances, des voisins amis ou ennemis, en paix avec les uns, en guerre ou en procès avec les autres" [2]. On voit de suite que Bonald ne pense pas  au petit paysan en faire-valoir direct qui n'a que sa propre force de travail, il pense –sans dire le mot- au "patron". L'écrivain pétainiste Gazave parlera lui des "chefs de terre". Mais cela permet à Bonald d'affirmer : "la société domestique ou la famille est donc en parfaite harmonie avec la société monarchique puisqu'elles ont une constitution semblable"(p80). Oui, le propriétaire, le gentilhomme sur ses terres, voilà l'idéal social de Bonald. Lui-même l'a été, la Révolution l'a ruiné en abolissant les droits féodaux.

    Le propriétaire foncier, par nature, sait gérer son patrimoine et son argent : "les petits ou moyens propriétaires font de l'excédent de leurs revenus un emploi plus profitable pour eux et plus utile à l’État [3] et le font servir à l'amélioration de leur propriété (p93) et Bonald de s'élever contre les prélèvements scandaleux du fisc. Il reprend son discours en faveur des propriétaires-campagnards en militant résolument pour une réduction et même l'abolition de l'impôt foncier parce qu'on peut être assuré qu'il y a un si grand attrait dans la culture de sa propriété que tout ce qu'un cultivateur épargnerait en impôt foncier serait employé en amélioration de ses terres (p90). Bonald renforce le trait en écrivant que "devraient être appelés dans les assemblées électorales, les dix millions de propriétaires".

    " Et l'hérédité du pouvoir, sa masculinité [4], sa légitimité et son indépendance sont les premières et les plus naturelles lois de cet ordre social divin"(p79). Pour Auguste Maroilleur, l’hérédité passe par-dessus les filles -les gendres sont des pièces rapportées, on n’en parle pas - pour retomber sur le petit-fils, mâle. C’est Henri.

    Cette idéologie mortifère est ainsi comme le ressort dramatique du film  La Horse. Sans avertir, elle est diffusée à des millions d’exemplaires pour des millions de Français qui ont droit, après la victoire d’Auguste -Henri exprime sa volonté de le rejoindre au travail de la terre - à un plan final, travelling avant, sur la nuque de Gabin, qui a un bon coiffeur, mais là on bascule dans le culte de la personnalité.

 

(photo supprimée à cause du manque de place)
    La justice, façon Gabin-Maroilleur : le fouet à Henri
https://fr-fr.facebook.com/pages/La-Horse/384477218282500 (pour les trois photos)

[1] De BONALD, "Réflexions sur la révolution de 1830", Éditions Duc-Albatros, présenté par Jean BASTIER, Paris, 1988.

[2] De BONALD, page 80. Les chiffres entre parenthèses, dans les lignes qui suivent, indiquent les pages d'où sont extraites les citations.

[3] Plus profitable que l'emploi qu'en font les "capitalistes" (Bonald emploie le terme) et que les gens à traitements fixes (les fonctionnaires sont déjà dans la fenêtre de tir de l'extrême-droite…). Page 93.

[4] Il y aurait un chapitre à rédiger sur la virilité comme valeur dans le corpus théorique de l'extrême-droite française. "Française" car l'impératrice Marie-Thérèse d'Autriche et la grande Catherine de Russie ne posent pas ce genre de difficultés aux traditionalistes de ces deux pays.

Gabin - Simenon et l'affaire Saint-Fiacre (1959)

publié le 17 août 2015 à 02:39 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 11 oct. 2016 à 07:54 ]

    


        C’est un film-marronnier comme on dit de ces thèmes récurrents qui défrayent la chronique quand l’actualité délaisse les journaux. Le film avec un Gabin en pleine forme est un classique, le scénario est de Georges Simenon donc maîtrisé.

L’originalité est de voir Maigret impliqué directement dans l’affaire puisqu’il est natif de Saint-Fiacre, son père a été régisseur du château, il y a été enfant de chœur, il y a nourri une admiration-affection pour Madame la Comtesse et son émotion traverse tout le film, il revient au château pour une enquête qui concerne la communauté et comment ! puisque la comtesse trouve la mort. Enquête serrée de Maigret.

    L’affaire policière se déroule remarquablement. La comtesse trouve la mort à l’église, en lisant son missel. Il n’y a aucune pièce à conviction, du moins au début, ni arme à feu, ni arme tranchante, ni empoissonnement, rien. Les suspects sont nombreux : le secrétaire, Sabatier, dont les mauvaises langues disent qu’il aurait des rapports intimes avec madame, on apprend d’ailleurs que son nom est couché sur le testament de la châtelaine, il y a Maurice, le fils-héritier, alcolo mondain, aux mains percées, le médecin de famille n’a pas fait grand chose pour soigner la maladie cardiaque de Madame, pourquoi pas le régisseur Gautier ou son fils ? … Mystère.

    Le crime était presque parfait : le journal local pond un article erroné annonçant la mort du comte de Saint-Fiacre (le fils) avec rectificatif le lendemain. Dans le missel curieusement égaré mais que le flair de Maigret retrouve, fut inséré l’article découpé du journal, ouvrant son missel à la page qui correspond aux paroles latines du curé, la comtesse est atteinte à son cœur malade, elle meurt, gardant sur son visage les stigmates de la frayeur. Simenon nous dit, en effet, que les morts cardiaques gardent les traits de l’émotion mortelle sur leur figure… Qui a glissé la coupure du canard dans le missel ? pourquoi cette grossière erreur du journal ? pourquoi ces mouvements d’argent à l’agence locale de la BNCI ?

    Un moment très fort du film est la séquence finale où Maigret a réuni tous ceux qui ont à faire avec l’affaire. Il y a là le comte qui a pris sur lui d’offrir le repas à chacun, le secrétaire qui a fait venir son avocat, Mr le curé, le régisseur rejoint par son fils Émile, le médecin et, bien sûr, Maigret. Tous vont passer sur le grill avec les dénonciations ciblées de Maigret.

 

    Outre cet aspect policier qui est évidemment la charpente du film, il y a la sociologie/idéologie qui permet de se rendre compte que G. Simenon est un maître du traditionalisme.

    D’abord, Maigret a gardé un respect intact pour la comtesse : quand quelqu’un évoque devant lui les coucheries de la comtesse, il va pour balancer une gifle, ce qui n’est pas du ressort d’un commissaire de police ; il méprise l’héritier à qui il reproche carrément "son manque de classe" et là il s’agit bien de la classe des aristocrates car nous sommes dans un château, avec titre de noblesse, un régisseur, des métayers (c’est le Bourbonnais de l’Allier) et, à la fin, lorsque que Maurice de Saint-Fiacre demande à Maigret comment il le trouve dans l’habit du comte-le-père défunt, "à votre place, pour la 1ère fois" réplique l’ancien fils de régisseur. C’est l’ordre moral qui fusionne avec l’ordre social. D’autant que Mr le curé est présent partout. Mais, malgré ses frasques qui eussent pu tuer sa mère - celle-ci fit une première et grave crise cardiaque quand il lui envoya un télégramme lui demandant de payer une dette de 1,2 million de francs, la police étant avertie - ce n’est pas Maurice le coupable. Simenon ne va pas s’attaquer à l’aristocratie jusqu’à ce point. Bon sang ne saurait mentir, on jette l’argent pas les fenêtres, certes, mais on ne se tue point chez les aristos.

    Comme par hasard, le coupable, les coupables sont à chercher du côté de ces petites classes moyennes, mesquines, jalouses, grappilleuses. C’est le régisseur qui, profitant de l’état de faiblesse de la comtesse, de l’inconscience de Maurice dépravé, c’est le régisseur qui a hypothéqué le château, qui a vendu des métairies à bas prix pour mieux les racheter, qui a prêté 800.000 francs à Maurice et, sa mère morte, celui-ci n’aurait plus aucune possibilité d’honorer ses dettes et vendrait le château hypothéqué aux Gautier. Lesquels accéderaient à la châtellenie.

    Maigret a tellement intégré la servitude qu’il est pris de rage devant Émile Gautier, il l’emmène de force auprès du cercueil et l’oblige à demander pardon à la morte, "elle qui t’a tant aimé, à qui tu dois tout, tout… ". Jamais Maigret n’aurait osé, mais les Gautier ont commis le sacrilège. Les pauvres doivent tout à leurs maîtres.

 

    Et voilà comment on passe et repasse sans cesse des films à la veine traditionaliste, moralisatrice et conformiste. Mais on les regarde, ils sont tellement bien faits.

     Un dernier mot : Michel Auclair - Maurice de Saint-Fiacre - est excellent. Il a "la classe" comme dirait Maigret. ...

"La Marseillaise" de Jean RENOIR (1938) produite par la CGT

publié le 21 mai 2015 à 08:14 par Jean-Pierre Rissoan

    La Marseillaise, le film de Jean Renoir, a été projeté à Cannes, pour les 120 ans de la CGT  dans le cadre de CANNES CLASSICS. J'ai vu le film, extrêmement émouvant pour ceux et celles qui aiment la Révolution, la CGT et la France... Mr Hollande, aussi culotté soit-il, ne pourra jamais dire que le FN produit des films comme la CGT en 1936.. La CGT qui fut à l’origine de la création du plus grand des festivals de cinéma. Renoir a parfaitement rendu le souffle épique qui traversa cette période révolutionnaire, fondatrice de notre pays républicain,  et l'on sent, quant à nous, le souffle épique qui traversa le moment du Front Populaire.
    Mais je vais laisser le soin à une journaliste de l’Humanité de présenter le film avec ses à-côtés.
    J.-P.R.


    par Marie-José SIRACH

    envoyé spéciale au festival de Cannes 2015   

     La Marseillaise de Jean Renoir a été projetée dimanche dernier dans le cadre de Cannes Classics à l’occasion des 120 ans de la CGT en présence de son nouveau secrétaire général Philippe Martinez. Dans la salle Bunuel, beaucoup des invités par le syndicat découvrent pour la première fois ce chef-d’œuvre tourné en 1936 et qui sortira sur les écrans en 1938. C’est le 22e film de Renoir. Entièrement financé par une souscription lancée par la CGT sous forme d’assignats. L’élan qui entoure le film est impressionnant. Trois mille figurants, tous membres de la CGT. L’ensemble des ouvriers et des techniciens sont affiliés sans exception au tout jeune Syndicat général des travailleurs de l’industrie du film CGT.

 

La France des privilèges
 est contestée dans tout le pays

    Au générique, beaucoup d’acteurs de renom. Dont Carette et Louis Jouvet. Le film a été tourné dans les studios de Billancourt. Très peu d’extérieurs. Bonnier, Cabri, Ardisson, les trois figures que l’on suit tout au long du film, se rencontrent dans la garrigue où ils ont trouvé refuge. Cabri risque les galères pour braconnage. La France des privilèges est contestée dans tout le pays. Les cahiers de doléances circulent. Le film démarre à cet endroit-là. Renoir, « le Patron », comme on le surnomme dans la profession, sait ce qu’il veut : réaliser une fresque sur la Révolution française dans le contexte politique et social en pleine effervescence du Front populaire. Il tient son début. « Ça commence comme un film de Pagnol, ça se finit comme un film de John Ford », raconte Tanguy Péron, historien du cinéma. C’est juste. La garrigue, l’accent marseillais qui se frotte à l’accent pointu, les fanfaronnades, les discussions dans les assemblées citoyennes, mais aussi la fraternité, la générosité face à la noblesse française qui préfère s’allier aux Prussiens contre la République (on songe au « plutôt Hitler que le Front populaire »), le sens de l’honneur chez les plus humbles, celui du déshonneur de l’aristocratie réfugiée à Coblence, tout est là, dans ce premier film républicain sur la Révolution française. Dont l’épisode final raconte la victoire de Valmy et la prise des Tuileries.

    Le tournage du film est plus long que prévu. La Marseillaise aurait dû être prêt pour l’Exposition universelle de 1937. L’argent manque. Le contexte politique se dégrade. En Espagne, la République est attaquée, bombardée. En France, les militants communistes collectent désormais pour elle après que le gouvernement se soit retranché derrière la non-intervention. Le fascisme frappe à toutes les portes. En Allemagne, en Italie, en Espagne. Renoir tient bon. La CGT aussi qui poursuit le financement du film. Des associations juives antifascistes américaines lèvent des fonds. On dit que le Kominterm aussi aurait envoyé de l’argent. À l’origine, le film devait coûter 8 millions de francs. La facture s’élèvera à 18 millions. Lorsqu’il est projeté pour la première fois le 2 février 1938 à l’Olympia, il est mal accueilli. Le Front populaire n’est plus. L’imminence d’une invasion hitlérienne plane en Europe…

 

Quand Renoir filme la Marseillaise, il pense "Front populaire"

    « La nation, c’est la réunion fraternelle de tous les Français », explique Ardisson à un officier de l’armée. Chaque réplique du film, chaque symbole, chaque acte résonnent avec acuité encore aujourd’hui. Plus que jamais. Quand Renoir filme la Marseillaise, il pense Front populaire. Quand nous regardons ce film aujourd’hui, on pense à tous ces détournements de l’Histoire, à tous ces brouillages qui viennent parasiter les discours politiques. À tous ces mensonges. La Marseillaise est un chant révolutionnaire. Le hold-up opéré par la bande à Le Pen est une insulte aux révolutionnaires de 1789. Mais aussi aux résistants qui tombaient sous les balles nazies en chantant la Marseillaise. La fonction pédagogique du film est évidente. Allier un geste artistique à la volonté d’instruire le peuple, non pour le guider mais qu’il devienne libre, est un acte fort. La générosité, la fraternité, la liberté sont bien plus que des concepts : dans le film, les personnages en font l’apprentissage, et c’est remarquable. Chez Renoir, le désordre est du côté des ligues factieuses (les monarchistes). L’ordre du côté du peuple. Mais c’est l’idée d’union (ouvriers, paysans, artisans, intellectuels, Marseillais, Bretons ou Auvergnats) face aux détenteurs des privilèges qui est le fil conducteur du film. Quelques mois après la sortie du film, la France signe les accords de Munich sous les applaudissements des tenants de l’ordre bourgeois. On trouve a posteriori des indices dans le film de Renoir comme autant de fulgurances visionnaires d’un artiste en phase avec son époque.


Le festin de Babette, 1988, avec Stéphane AUDRAN

publié le 17 mars 2015 à 12:32 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 3 mai 2019 à 00:16 ]

"Tu me demandes pourquoi je bois si abondamment, pourquoi je parle si gaillardement et pourquoi je ripaille si fréquemment? C'est pour faire pièce au diable qui s'était mis à me tourmenter".

                                                                                                                     Luther.

    Film d’une extrême douceur, dirais-je, sans cri plus haut que l’autre, cool … La première vision m’avait laissé attendri et comme heureux. Le bonheur est sur terre alors même qu’on l’attend pour une vie future au Paradis. Et pourtant tout se passe dans les brumes de la Mer du Nord, sur le nuageux Jutland, cette presqu’ile danoise qui prolonge l’Allemagne du nord. On dirait que rien ne pousse ni ne vit, tout est gris. Les habitants sont vieux, il n’y a pas d’enfants qui piaillent. On habite dans des chaumières aux murs chaulés. Les gens sont habillés de noir. Plombant. Luthérien.

    Notre communauté piétiste est toute vêtue de noir, mais, comme pour les maîtres de corporation peints par Rembrandt, si l’on observe bien, sur leurs méchants habits noirs, les gens et les deux sœurs notamment portent des dentelles d’une finesse extrême qui valent de petite fortune. Schama [1] l’a bien observé.

    Dans cette petite communauté, un homme a fondé sa congrégation : il en a le droit en vertu du principe posé par Luther du sacerdoce universel. Tout le monde peut fonder son Église. Le "ministre" -chef spirituel et père fondateur - est donc le personnage central qui anime la première partie du film et dont on entretient le souvenir dans la seconde. Il est veuf et a deux filles, fort belles. Il les a prénommées Martina et Filippa en l’honneur de Martin Luther et de Philippe Melanchthon, autre grand réformateur, ami de Luther. Mais il les garde tout près de lui et, pour les voir/admirer, les garçons du village n’ont que la possibilité d’aller au prêche du dimanche, au temple. Au temple, le goût luthérien pour le chant s’en donne à cœur joie. IL n’y a guère que là que l’on peut "s’éclater" -terme parfaitement inadapté pour ces luthériens piétistes-. La musique et le chant sont très présents dans l’univers du Grand Réformateur. C’est Luther qui composa le texte et la mélodie de cet hymne empli de la certitude de vaincre que Heine appela "La Marseillaise de la Réforme", Ein feste Burg ist unser Gott : Notre Dieu est une sûre forteresse ! Et les paroissiens sont tous de bons chanteurs, héritage définitif pour les peuples protestants qui s’entend encore dans les stades de foot ou de rugby, aux chœurs mélodieux alors que les Français donnent le spectacle désolant de braillards qui ne savent pas ce qu’est une chorale. D’ailleurs, Filippa a une voix de rossignol, elle a le potentiel d’une diva. C’est ce que constate Achille Papin, artiste de Paris, venu se reposer dans ce coin perdu et qui, quoique catholique, assiste au prêche du ministre. Lequel ministre, le voyant pour la première fois, lui avait demandé avant de lui dire bonjour : "êtes-vous papiste ? "

Résultat de recherche d'images pour "le festin de babette , illustrations"Question longtemps existentielle. Achille se propose de donner des cours de chant à Filippa, ce qui a lieu, et son enthousiasme - tant pour la voix que pour la beauté de son élève devant laquelle il voit s’ouvrir les portes de l’opéra de Paris - préoccupe Filippa qui en parle à son père et qui demande à ce dernier de faire cesser ces cours de chant, trop éprouvants sentimentalement. Le père porte -tout heureux- la lettre de Filippa à Achille qui passe du chant conquérant aux sanglots désespérés. Le père en rigole. Déjà, quand un brave gars était venu le voir pour lui demander la main d’une de ses filles, le père avait eu cette réponse parfaitement égoïste : "mes filles sont mon bras droit et mon bras gauche. Vous ne voulez-pas que je m’ampute, n’est-ce -pas ?". Et les deux jolies filles, lys dans la vallée, resteront définitivement vieilles filles stériles.

    Car Martina aussi eut une "liaison" : un jour, un jeune officier, Lorens Löwenhielm, exilé par son père dans ce trou perdu pour lui refaire une santé morale, méthode d’éducation austère, toute protestante, parcourant la lande à cheval vit cette beauté et en tomba tout de suite amoureux. Il se présenta au père-ministre, fut admis à sa table et... et c’est tout. Comprenant qu’il est extérieur à ce trio père-filles qui vit en osmose, il choisit de partir. Tout en serrant très fort la main de Martina en partant. Scène torride. Tout cela se passe dans les années 1835’.

    Il est temps de parler de Babette. Babette est une réfugiée de la Commune de Paris, chassée par le massacreur-général Galliffet. Elle arrive dans notre communauté grâce à une suggestion d’Achille Papin, ami de la famille de Babette, qui n’a rien oublié de son amour pour Filippa, amour unique, exclusif, qui fit de lui un célibataire. Babette occupait le poste de cuisinière au Café Anglais à Paris. Elle fut de cette race de cuisiniers qui sont en réalité des artistes. La qualité des mets proposés transforme le repas en un au-delà d’une fête, une vraie communion. Ironie du sort, elle eut -sans le savoir- pour consommateur le général Galliffet qui dit : "cette cuisinière transforme le dîner en une sorte d’histoire d’amour"… Nous le savons grâce à Lorens qui fit une partie de sa carrière à Paris. Babette est donc exilée, elle n’a plus pour lien avec la France que le courrier qu’un ami fidèle lui expédie chaque année avec un billet de ce qu’on pourrait appeler la loterie nationale.

    Nos hommes et femmes en noir, quant à eux, ont des habitudes alimentaires à mille lieux du Café Anglais. Le ministre-pasteur leur a inculqué la sobriété : "l’homme se dispensera de penser à boire et à manger"… La base de l’alimentation locale est constituée par le pain à la bière, dont la description ne peut que faire appel au vocabulaire scatologique. On l’évitera donc. La vie continue sans incidents majeurs. Tout le monde est de plus en plus vieux. Jusqu’à ce jour de 1885 où Babette reçoit son courrier de France avec, à l’intérieur, un chèque de 10.000 francs : elle a gagné à la loterie ! Une fortune. Aussitôt, elle demande à Martina et Filippa une faveur, la première depuis qu’elle travaille chez elles : remplacer le repas prévu pour le centenaire de la naissance du père-ministre-pasteur - "un modeste souper suivi d’une tasse de café" - par un repas français. Bon, avec réticence, les deux sœurs acceptent. Babette fait alors parvenir à Paris la liste de tout ce qu’il lui faut pour préparer son repas qui n’est rien d’autre que le festin qu’elle préparait, à Paris, au Café Anglais.

    L’arrivée des denrées provoque la stupeur. Une énorme tortue vivante, si, si… Des bouteilles… "Ce n’est pas du vin, n’est-ce-pas ?" s’inquiète Filippa. Mais si, et même "du Clos Vougeot 1845 !" s’exclame fièrement Babette. On ne partage pas les mêmes valeurs gastronomiques, c’est clair. Torturées par l’angoisse, sujettes à des cauchemars épouvantables, les deux sœurs réunissent leur communauté à laquelle elles exposent la situation : "nous sommes exposées à des puissances dangereuses, peut-être malfaisantes ! un sabbat de sorcières, Seigneur, accorde-nous ta miséricorde". On se met d’accord sur un point : on mangera ce que Babette aura préparé, mais nous ne ferons aucun commentaire, aucun, sur ce que nous mangerons. Et, Luther toujours, on chante en se tenant la main.

    On dresse la table mais on déplace le portrait du Père qui, autrement, aurait pu voir tout le spectacle hérétique. 

Plats

Soupe de tortue géante

Blinis Demidoff (blinis au caviar et à la crème)

Cailles en sarcophage au foie gras et sauce aux truffes

Salade d’endives aux noix

Fromages

Savarin et salade de fruits glacés

Fruits frais (raisins, figues, ananas...)

Vins

Xérès amontillado avec la soupe

Champagne Veuve Clicquot 1860, accompagne les blinis

Clos Vougeot 1845 avec cailles et fromages

Fine Champagne

Eau avec les fruits

Café accompagné de baba au rhum

 

    Ils sont 12 à table; le 13° est aux cuisines dégustant les mêmes produits que les autres. c'est le chauffeur.

    Le général Lorens Löwenhielm qui participe au repas est interpellé dès son verre d’amontillado : il a déjà goûté cela, quelque part, à Paris ? oui, c’est bien Paris, c’était même au Café Anglais. Quand il le signifie à son voisin, celui-ci répond "alléluia !". Ce qui n’est pas si fréquent. Les gens en noir se demandent si ce n’est pas une sorte de limonade quand ils boivent de la veuve Clicquot… mais bon, "comme au noces de Cana, la chère ne compte pas !".

    Bref, un repas français - aujourd’hui classé au patrimoine culturel mondial de l'UNESCO - peut se présenter sous la forme d’un livre entier et la place manque sur cet ordinateur.

    Le général quitte l’assemblée non sans avoir salué Martina, lui disant qu’il a pensé à elle, chaque jour de chaque année, "avec mon âme car mon corps ne compte pas". "Dites-moi que vous le saviez" et Martina de répondre qu’elle savait puisqu’elle aussi pensait à Lorens chaque jour. Quant à Filippa, elle ira au Paradis, il n’y a aucun doute là-dessus, "Vous y serez pour l’éternité la grande artiste que Dieu voulait".

    Résultat de recherche d'images pour "le festin de babette , illustrations"Tout cela est ravissant, charmant. Mais enfin, Martin Luther, le Grand réformateur, a quitté le couvent parce que sa forte nature ne supportait plus l’abstinence et la solitude. Il a vilipendé le célibat, prôné le mariage, se mariant lui-même. Toutes ces amours avortées, tout cela laisse un arrière-goût de tristesse et de vie(s) ratée(s).

    Le groupe se réunit autour de la fontaine de leur hameau, tous se tiennent pas la main, farandole. Chant, toujours le chant.

 

 



[1] Simon SCHAMA, (Harvard), L’embarras de richesses, la culture hollandaise au Siècle d’or, Gallimard, Paris, 1991 pour la traduction française, 870 pages.


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