Critiques de films

  • Les gangs de New York, Scorsese (2002)     Ce film gigantesque (longueur de la pellicule 2h50mn, stars mondiales et centaines de figurants, costumes d’époque, décors reconstituant le New York du milieu du XIX° siècle…) (dix oscars, 2003 ...
    Publié à 4 mars 2017 à 10:49 par Jean-Pierre Rissoan
  • "OCTOBRE" de Serge Eisenstein (1927) Les soldats s'en vont distribuer les journaux révolutionnaires. Les tâches sont réparties. Impossible de dire s'il s'agit d'une photo de 1917,ou d'une capture d ...
    Publié à 14 juin 2017 à 08:34 par Jean-Pierre Rissoan
  • MORT A VENISE, Luchino Visconti, 1971.     Comment peut-on ajouter des phrases aux commentaires sur ce chef-d’œuvre absolu ? C’est le Père Noël qui m’a offert ce DVD et c’est pourquoi j ...
    Publié à 21 juin 2017 à 07:10 par Jean-Pierre Rissoan
  • "Marguerite" avec Catherine Frot (2015)     Ce n’est pas un film à proprement parler "historique". La reproduction des années 1920 est cependant absolument parfaite. On sait qu’il s’agit de l’histoire de Marguerite ...
    Publié à 21 juin 2017 à 07:16 par Jean-Pierre Rissoan
  • Le nom de la rose (Eco - Annaud) 1986     Film-évènement devenu film-monument, Le nom de la rose appartient maintenant à la vidéothèque et à la bibliothèque de tout individu un peu dégrossi. je ne vais pas analyser ...
    Publié à 27 mai 2017 à 02:29 par Jean-Pierre Rissoan
  • Le dernier empereur     C’est un film grandiose que nous offrit Bertolucci en 1987, il y a déjà trente ans. Présenté comme un film « biographique », il fallait nécessairement parler des différentes étapes de ...
    Publié à 7 mars 2016 à 08:26 par Jean-Pierre Rissoan
  • Enamorada, Mexique, 1946.    C’est le Festival LUMIÈRE 2015 qui nous a offert ce qu’il a appelé lui-même, par la bouche de l’un de ses présentateurs, une "pépite". A la ...
    Publié à 13 oct. 2015 à 10:14 par Jean-Pierre Rissoan
  • LA HORSE (1969) ; Lambesc, Granier-Deferre, et le vicomte de Bonald.     mots-clés : traditionalisme, vicomte de Bonald, 1968, Lambesc, Granier-Deferre, Horse,     Film assez étonnant. Plus réactionnaire, tu meurs… Le film est tourné après 1968 d’après un livre de Lambesc ...
    Publié à 15 oct. 2016 à 14:54 par Jean-Pierre Rissoan
  • The Deer Hunter (voyage au bout de l’enfer), Cimino 1978.     Le titre anglais est traduisible par "Le chasseur de cerf" ou de cerfs. Comment passe-t-on à "Voyage au bout de l’enfer" ? Miracle transatlantique. Marketing sans aucun doute ...
    Publié à 5 août 2016 à 10:11 par Jean-Pierre Rissoan
  • Gabin - Simenon et l'affaire Saint-Fiacre (1959)             C’est un film-marronnier comme on dit de ces thèmes récurrents qui défrayent la chronique quand l’actualité délaisse les journaux. Le film avec un Gabin en pleine forme ...
    Publié à 11 oct. 2016 à 07:54 par Jean-Pierre Rissoan
  • "La Marseillaise" de Jean RENOIR (1938) produite par la CGT     La Marseillaise, le film de Jean Renoir, a été projeté à Cannes, pour les 120 ans de la CGT  dans le cadre de CANNES CLASSICS. J'ai vu le film ...
    Publié à 21 mai 2015 à 08:14 par Jean-Pierre Rissoan
  • Amadeus de Miloš Forman (1984)     Il est inutile de présenter la musique du film : c’est Mozart. C’est donc un enchantement permanent. Il y a quand même un intermède Salieri lors d’une séquence ...
    Publié à 21 juin 2017 à 07:49 par Jean-Pierre Rissoan
  • Le festin de Babette, 1988, avec Stéphane AUDRAN "Tu me demandes pourquoi je bois si abondamment, pourquoi je parle si gaillardement et pourquoi je ripaille si fréquemment? C'est pour faire pièce au diable qui s'était mis ...
    Publié à 24 juil. 2015 à 05:19 par Jean-Pierre Rissoan
  • Les 55 jours de Pékin (1963) à lire au préalable : Le PÉKIN des empereurs.Ce film utilise un fait historique bien réel : la révolte des Boxers contre la présence des étrangers, en l’occurrence de 11 ...
    Publié à 16 févr. 2017 à 03:50 par Jean-Pierre Rissoan
  • KAGEMUSHA de Kurosawa, 1980     Film magique qui vous fait passer 2 heures 30 pour une demi-heure… Richesse des décors et des costumes, mise en scène magistrale des chevauchées fantastiques autant que des ambiances ...
    Publié à 6 août 2016 à 11:41 par Jean-Pierre Rissoan
  • Milou en mai, Louis Malle (1990)     C’est un excellent film, plein d’humour et de délicatesse, d’ironie et de lucidité que nous avait livré Louis Malle en 1990. Milou est le personnage principal du ...
    Publié à 13 févr. 2017 à 15:18 par Jean-Pierre Rissoan
  • Les canons de Navarone (USA, 1961)     C’est un film déjà ancien  - 1961 ! - mais qui passe toujours à la télé parce que c’est un bon film de divertissement, d'ailleurs, il est sorti en DVD ...
    Publié à 1 août 2016 à 14:58 par Jean-Pierre Rissoan
  • Black Book ou Le Carnet noir : la Hollande nationale-socialiste, film de Paul Verhoeven (2006)         Le film dure plus de 2 heures et 30 minutes. Il évoque l’histoire des Pays-Bas depuis les débuts du débarquement allié jusqu’à la Libération de l’occupation ...
    Publié à 31 déc. 2016 à 16:43 par Jean-Pierre Rissoan
  • Le juge et l’assassin, Tavernier, 1976     La trame du scénario est constituée par la recherche de ce qu’on appelle aujourd’hui un serial killer, son arrestation, sa confrontation avec le juge d’instruction, son exécution ...
    Publié à 7 févr. 2017 à 14:25 par Jean-Pierre Rissoan
  • There will be blood… avec D. Day-Lewis (2007)     Le film pourrait se traduire par “ça va saigner”...Le sang va couler. Pourquoi ? Parce que nous sommes en plein Far-West (la Californie), en fin du XIX° siècle (1898 ...
    Publié à 4 juil. 2016 à 02:38 par Jean-Pierre Rissoan
  • OPEN RANGE de Kevin Costner (2003)     C’est en principe un vrai film de cow-boy puisque les héros du film (Boss Spearman : Robert Duvall -excellent, on l’avais vu dans un tout autre rôle dans ...
    Publié à 25 août 2016 à 14:45 par Jean-Pierre Rissoan
  • La grande illusion, Jean RENOIR (1937).     Ce film est d’abord une constellation d’étoiles du cinéma. Jean Gabin, Pierre Fresnay, Eric von Stroheim, Dalio et Carette, sans compter -dans de petits rôles- Jean Dasté et ...
    Publié à 7 nov. 2014 à 11:44 par Jean-Pierre Rissoan
  • Danse avec les loups de Kevin Costner (1990)     C’est un film admirable à tous points de vue, il faut le voir et re-voir. Wiki nous informe que "c'est un des films les plus récompensés de ...
    Publié à 20 nov. 2015 à 01:51 par Jean-Pierre Rissoan
  • "Remains of the day" de James Ivory (1993), les VESTIGES DU JOUR     James Ivory a réalisé ici un film que l’on pourrait qualifier de pervers. On ne se lasse pas de le voir et revoir et pourtant de quoi nous parle ...
    Publié à 4 févr. 2017 à 14:29 par Jean-Pierre Rissoan
  • Le bon, la brute et le truand... Sergio Leone (1966)         Ce film célèbre que l’on a vu trois ou quatre fois, présente un intérêt historique que je voudrais souligner ici. Les trois hommes qui se battent pour la découverte ...
    Publié à 21 juin 2015 à 08:27 par Jean-Pierre Rissoan
  • Il était une fois…la révolution (S. Leone, 1971)     Avec un titre pareil, ce film devait figurer depuis le début dans ma liste puisque ce site s’intitule « Traditionalisme & Révolution ». En fait, j’ai longtemps hésité car ce film ...
    Publié à 11 août 2016 à 01:30 par Jean-Pierre Rissoan
  • La porte du paradis de Michael Cimino (1980 - 2012)     Ce film fut classé naguère comme « l’un des plus beaux bides de l’histoire du cinéma », ayant provoqué dit-on une perte de 114 millions de dollars et la ...
    Publié à 3 avr. 2017 à 05:37 par Jean-Pierre Rissoan
  • Chimpanzés (Chimpanzee), une production de Disneynature (2012) par L. Sève, philosophe Le film de Disney et la primatologie n’ont-ils comme objet que la défense d’espèces en danger ? Chimpanzés, les grands singes, l’homme et le capitalisme   Par Lucien ...
    Publié à 23 févr. 2013 à 05:42 par Jean-Pierre Rissoan
  • FURYO de Nagisa OSHIMA (1983) Merry Christmas, Mr Lawrence ! Dvd BAC vidéo       Après l’empire des sens (1976), Furyo est un autre des grands films de Nagisa Ōshima qui fit scandale au Japon. "Furyo" signifie « prisonniers de guerre » et ...
    Publié à 1 août 2016 à 15:09 par Jean-Pierre Rissoan
  • Sissi impératrice (1956) et les autres     Ce site - beaucoup l’ont compris - a aussi pour vocation d’aider les lycéens, étudiants et jeunes collègues dans la lourde mission de professeurs. Que vient faire un truc comme ...
    Publié à 1 juin 2016 à 08:19 par Jean-Pierre Rissoan
  • « John RABE, le juste de Nankin », 2009, Florian Gallenberger     DVD 2011, distribution France-Télévision.       Imaginez un immense drapeau nazi, de l’ordre de 50m2, étendu parallèlement au sol avec des piquets qui le maintiennent à 1,5m - 2 mètres ...
    Publié à 1 oct. 2016 à 15:01 par Jean-Pierre Rissoan
  • "Land and freedom", la Guerre d’Espagne de Ken Loach (1995)     Cette analyse de film complète la partie du cours consacré aux R.I. de 1936 à 1939, accessible dans la partie "le coin du bachotage"LES R.I. DE 1936 ...
    Publié à 19 juil. 2016 à 05:14 par Jean-Pierre Rissoan
  • La fin des Habsbourg ? « Colonel Redl », film de István Szabó DVD, allemand sous-titré français. Grand prix du jury, Cannes 1985.       C’est vraiment un excellent film pour saisir la réalité de l’empire austro-hongrois au tournant du XX ...
    Publié à 31 mai 2017 à 07:44 par Jean-Pierre Rissoan
  • Le jardin des Finzi Contini (ou « la dernière étape du fascisme mussolinien »)… Ours d’or, Berlin 1971 Oscar, meilleur film étranger, 1972.       Il y a quelque chose de Viscontien dans ce film de Vittorio de Sica. L’éblouissement de l’aristocratie, les ...
    Publié à 1 sept. 2016 à 15:34 par Jean-Pierre Rissoan
  • « Les grandes gueules » (1965) Bourvil - Ventura     C’est un bon film, un « film d’hommes » comme eût pu dire l’ineffable Thierry Roland. Un western à la française comme cela a souvent été écrit mais sans ...
    Publié à 18 févr. 2015 à 06:02 par Jean-Pierre Rissoan
  • "Rio bravo" de Howard Hawks (1959) Film programmé au festival Lumière-Lyon 2012.     Ainsi que je l’ai souligné par ailleurs, "Le train sifflera trois fois" (High Noon) avec Gary Cooper (1952) la critique de Rio ...
    Publié à 29 sept. 2016 à 15:10 par Jean-Pierre Rissoan
  • "Le train sifflera trois fois" (High Noon) avec Gary Cooper (1952)      Ce film est un chef-d’œuvre absolu qui marqua durablement mon enfance : c’est tout dire ! La musique (oscar) du « si toi aussi tu m’abandonnes » et la chute ...
    Publié à 30 sept. 2016 à 00:15 par Jean-Pierre Rissoan
  • « La nuit du chasseur » de Charles Laughton (1955)      Au programme du festival LUMIÈRE  de Lyon 2012.            La Nuit du chasseur est considéré comme l'un des plus grands films de tous les temps. Beaucoup de choses ont été ...
    Publié à 12 sept. 2016 à 14:31 par Jean-Pierre Rissoan
  • "Lady for a day", Frank Capra, 1933.     La chaîne TCM programme “milliardaire pour un jour” de Frank Capra (1961) qui est le remake du propre film de Capra sorti en 1933, « lady for a day ». J’évoque ...
    Publié à 26 juil. 2016 à 15:03 par Jean-Pierre Rissoan
  • Lawrence d’Arabie de David Lean (1962) avec Peter O’Toole     L’Institut Lumière de Lyon programme Lawrence d’Arabie pour la rentrée. Sur écran géant, le film qui se déroule pour l’essentiel dans le désert donnera toute sa mesure ...
    Publié à 20 sept. 2016 à 07:41 par Jean-Pierre Rissoan
  • Shakespeare in love (Shakespeare et Juliette) John Madden, 1999.     Ce double titre est un clin d’œil à nos amis québécois.    Shakespeare in love [1] bénéficie d’une excellente distribution avec, entre autres, Joseph Fiennes (William Shakespeare) que l ...
    Publié à 6 sept. 2016 à 04:47 par Jean-Pierre Rissoan
  • la Prusse prussienne avant 1914 : LE RUBAN BLANC de M. Haneke     Le Ruban blanc (Das weiße Band) est un film franco-germano-italo-autrichien de Michael Haneke sorti le 21 octobre 2009 en France. Le film a obtenu la Palme d ...
    Publié à 28 août 2014 à 15:20 par Jean-Pierre Rissoan
  • "Les camisards" de René Allio.     Autres articles sur les Cévennes et les Cévenols Cévennes, Front de gauche, ré-sis-tance... ainsi que Cévennes : LE DESERT ET LE REFUGE mais aussi Cévennes, Front de gauche, ré ...
    Publié à 1 févr. 2017 à 15:42 par Jean-Pierre Rissoan
  • “La captive aux yeux clairs”, film de Howard Hawks, 1952.     L’Institut Lumière de Lyon a programmé pour la période d’avril-mai 2012, La captive aux yeux clairs (The Big Sky) de Howard Hawks.     Il présente le film de ...
    Publié à 29 déc. 2014 à 06:24 par Jean-Pierre Rissoan
  • Discours d'un roi   Colin Firth (le roi) et Geofrey Rush (l'orthophoniste)Le film a eu de nombreuses reconnaissances internationales. Il est vrai qu’il joue à fond sur la corde sentimentale et ...
    Publié à 13 févr. 2015 à 09:35 par Jean-Pierre Rissoan
  • Les nouveaux chiens de garde Une fois n’est pas coutume, je vous invite à voir d’urgence ce film démystificateur en n’apportant que peu de commentaires personnels. Je vous invite à voir la ...
    Publié à 28 janv. 2012 à 05:00 par Jean-Pierre Rissoan
  • Le Guépard de Lucchino Visconti.     Avec les moyens actuels de restauration des films nous avons droit à des copies d’une qualité parfaite. C’est le cas avec ce film de L. Visconti de 1963 ...
    Publié à 12 déc. 2016 à 04:52 par Jean-Pierre Rissoan
  • Habemus papam ! (revu avec Joan Baez) quelque temps après cette rubrique, le lisais une interview de Joan Baez dans Le Monde. je vous renvoie à la fin de cette article. Ce film, à mon sens, marquera ...
    Publié à 11 mai 2016 à 15:33 par Jean-Pierre Rissoan
  • la charge de la brigade légère (1968) -guerre de Crimée en 1854- 27 juillet     La charge de la brigade légère est un évènement qui a fait couler beaucoup d’encre après 1854 et durant les années 1860’. Il continue de le faire ...
    Publié à 1 oct. 2016 à 02:54 par Jean-Pierre Rissoan
  • The charge of the light brigade (1936) juillet 2011.Film de Michael Curtiz de 1936[1].     Je rappelle que la charge de la brigade légère est un fait militaire authentique qui eut lieu lors de la guerre ...
    Publié à 5 mars 2014 à 07:11 par Jean-Pierre Rissoan
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Les gangs de New York, Scorsese (2002)

publié le 8 févr. 2017 à 03:47 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 4 mars 2017 à 10:49 ]

    Ce film gigantesque (longueur de la pellicule 2h50mn, stars mondiales et centaines de figurants, costumes d’époque, décors reconstituant le New York du milieu du XIX° siècle…) (dix oscars, 2003) ce film illustre de nombreux faits historiques relatifs aux États-Unis d’Amérique. Les States sont nés dans la violence : esclavage des Noirs, massacre des Indiens, tueries entre communautés immigrées et, c’est l’époque où se situe l’action du film, la Guerre civile entre le Nord yankee et le Sud esclavagiste, émeutes de la faim toutes réprimées par la force armée. La boîte du DVD croit utile de préciser : "L’Amérique est née dans la rue"… Malheur pour les gens ! "À New York, on pouvait voir des êtres misérables dormir à même le pavé. Dans les taudis, il n'existait aucun système d'évacuation des eaux usées, qui, après s'être répandues dans les arrière-cours et les ruelles, s'écoulaient dans les caves où logeaient les plus pauvres parmi les pauvres. La ville connut une épidémie de typhoïde en 37 et une épidémie de typhus en 1842. (…). Les villes vers lesquelles revenaient les soldats (de la Civil War, JPR) étaient des pièges mortels dévastés par le typhus, la tuberculose, la faim et les incendies. A New York, cent mille personnes vivaient dans des taudis sordides. Douze mille femmes travaillaient dans les maisons de prostitution afin d'échapper à la famine. Les détritus amoncelés dans les rues grouillaient de rats" (H. Zinn). Cela est visible dans le film. Le combat pour la vie (struggle for life) est journalier et quoi de mieux que de se regrouper entre gens de la même origine géographique et religieuse, quitte à accepter la tyrannie d’un caïd, pour survivre ?

    On appréciera un éclairage vigoureux – car le film restitue cette violence, il est interdit aux moins de 12 ans – sur la guerre entre gangs d’Américains nés sur le sol étatsunien et les Irlandais débarqués de fraîche date, sur les émeutes de New York de 1863, sur la naissance et le développement de la corruption électorale d’envergure toute américaine (les States ne font rien en petit) et, enfin, éclairage sur le racisme anti-noirs qui, je n’apprends rien à personne, subsiste encore aujourd’hui.

 

Les "Natives" contre les Dead Rabbit

    C’est la principale "action" (au sens du théâtre classique) du film. Le mot natives est abusif, on sait qu’il est réservé aux Indiens d’Amérique qui ont été plus ou moins exterminés par les Puritains anglais emmenant avec eux toute la racaille qui traine dans les prisons, sur les trottoirs et les quais de Londres. Dans le film, natives concerne les Américains WASP nés au États-Unis, dont les parents vivaient déjà aux States. Ils sont emmenés par William Cutting, dit "Bill le Boucher" interprété par David Day-Lewis, magistral et, d’ailleurs, oscarisé. Bill a été orphelin de père après la bataille du 28 juillet 1814, où son père est mort sous les balles des Anglais, victorieux (il s’agissait du second conflit États-Unis vs Angleterre, débutant en 1812). Bill tire de ce fait, très douloureux pour lui, une gloire démesurée. Un accident lui a fait perdre un œil, remplacé par un verre sur lequel à l’emplacement de l’iris il a mis une sorte de lentille constituée de l’aigle américain et d’une partie de la bannière étoilée. Son nationalisme est intégral. Il est protestant intransigeant et déteste le pape de Rome. C’est avec la même détestation qu’il voit chaque jour ou presque débarquer des Irlandais catholiques qui deviennent, à ses yeux, envahissants. La "pureté de la race " est en cause. Face à son gang, Bill voit se dresser le gang des Irlandais des Lapins morts mené par Vallon surnommé Priest. Le rôle de Vallon est bref, mais il fallait un acteur d’envergure pour rendre crédible l’opposition avec Bill the Butcher. C’est Liam Neeson qui assume.

    Cette opposition mortelle, implantée dans le quartier de Five points à Manhattan (lecture de l’article de l’encyclopédie Wiki vivement conseillée) repose sur des faits historiques qui ne concernaient pas que la ville de New York d’ailleurs. Ainsi Howard Zinn écrit :

"(…) un violent antagonisme religieux opposa les tisserands irlandais catholiques et les ouvriers qualifiés protestants nés aux États-Unis. En mai 1844, les deux factions s'affrontèrent violemment à Kensington, dans la banlieue de Philadelphie. Les protestants anti-immigrés détruisirent les quartiers des tisserands et s'en prirent à une église. Les politiciens de la petite bourgeoisie se mirent finalement d'accord pour intégrer les deux groupes adverses dans leurs partis respectifs (les protestants "nativistes" dans le parti républicain et les Irlandais dans le parti démocrate) : la politique des partis et la question religieuse venaient ainsi se substituer au conflit de classe. (page 262) (…)".

Le film pourrait être divisé en deux parties de longueurs inégales. La première montre l’affrontement entre les deux gangs sur la grande place. Les deux leaders se sont mis d’accord sur quelques règles : rendez-vous au centre de Five points, pas d’armes à feu, seules les armes blanches sont tolérées. Et toute la panoplie y passe : lance, poignard, dague (en main gauche), épée surtout l’épée à deux mains, sabre et surtout la hache mais aussi nerf de bœuf et coup de poing américain (comme il se doit). Masse d’armes et fléau d’armes servent aussi beaucoup. L’assaut est d’une violence telle que lors de ma première vision du film une spectatrice est partie pour ne plus revenir. Le sang gicle de partout. Le fils de Vallon, Amsterdam Vallon, assiste à la bataille et, malheureusement pour lui, subit la mort du père. Bill a en effet réussi à surprendre Vallon. C’est la fin du combat. Le quartier de Five points sera sous la domination de Bill the Butcher, même les Irlandais lui obéiront. Cette lutte est datée de 1846. Le petit Amsterdam va garder de cette expérience fondatrice des souvenirs indestructibles.

Il a d’abord connu un moment très fort, en tête à tête avec son père, qui après s’être fait une cicatrice sur la joue, lui a donné un rasoir "sur lequel le sang doit rester". Ils se donnent la main jusqu’au centre de Five points. Le long de ce trajet, Amsterdam voit tous les Irlandais se préparer et fourbir leurs armes, dont Happy Kack, dont McGloin (interprété par Gary Lewis beaucoup moins à l’aise que dans son rôle du père de Billy Elliot), il assiste aussi au ralliement in extremis de Monk McGinn, dit "le Moine" très attaché à la rémunération de son soutien. A la fin du combat, Amsterdam a été mis dans un pensionnat, il en sort 16 ans plus tard, en 1862 donc. Il doit avoir dans les 26 ans. Il a bien changé et a pris l’enveloppe de Di Caprio.

La seconde partie est beaucoup plus longue. Amsterdam n’a rien appris ni rien oublié, en bon irlandais fils de son père, il n’a qu’un objectif : le venger. Il approche progressivement l’entourage de Bill, il va même lui sauver la vie lors d’une tentative de meurtre au couteau par un Irlandais et il va faire partie des happy few qui partagent le quotidien du chef. Trop hâtif, trop pressé, il tente de tuer Bill au pistolet, mais il avait été démasqué ; Bill lui casse la gueule au sens étroit. Là aussi le sang gicle. Amsterdam est brûlé au fer sur sa joue droite. Il comprend qu’il n’y a pas d’autres solutions que de reconstituer le gang des Dead Rabbits, d’en prendre la tête à titre d’hérédité par primogéniture et de lancer un défi en bonne et due forme au Butcher. C’est alors que les souvenirs reviennent en mémoire. Ainsi McGloin est devenu un homme de main de Bill. Il y aura un pugilat aiguisé entre lui et Amsterdam. Happy Kack, lui aussi, est passé du côté du Butcher, il porte même un uniforme de policier local. Chargé par Bill d’une basse besogne, Amsterdam le trucide et son corps est suspendu à la grille du monument central de Five Points. C’est un langage : Bill a compris que la guerre est déclarée. L’élection au poste de Shérif donne lieu à des scènes cocasses où la fraude est aussi importante que le whisky chez les Irlandais ou la viande chez Bill le boucher. Finalement grâce à l’aide du Boss de Tammany-Hall c’est "Le Moine" qui est élu. Bill s’en débarrassera brutalement et sauvagement en lui balançant une hache entre les omoplates, dans le dos. Amsterdam avant de proposer au Moine d’être candidat à ce poste lui avait demandé pourquoi il avait fait les poches de son père en train de mourir lors du combat de 1846. "J’avais peur que tu oublies ceci" et il lui passe un objet sacré, sacré pour les Dead Rabbits, c’est alors qu’Amsterdam Vallon comprit qu’il devait ressusciter le gang.

 

Les Draft Riots (émeutes de la conscription), juillet 1863

On ne verra pas un nouvel affrontement comme celui de 1846 car New York est frappée par quelque chose de bien pire : les célèbres riots of New York, les émeutes de New York.

    Ces émeutes sont célèbres parce qu’elles ont mis en mouvement des dizaines de milliers de New-yorkais. Et Scorsese réussit une sorte de tour de force dans son film. La situation n’était pas brillante. La guerre de Sécession dure depuis plus de deux ans. Il y a régulièrement une crise du ravitaillement des villes. Les morts et blessés dont le corps rentre du front désespèrent les civils. C’est alors que la présidence Lincoln décide une mesure extraordinaire : la conscription. Cette mesure, violente en elle-même, n’est acceptable qu’à deux conditions : la motivation doit être suffisante, les causes et la finalité bien expliquées, d’autre part cette mesure doit être égalitaire : tout le monde y passe ! pas d’exemption ! or ni l’une ni l’autre de ces conditions ne fut remplie. Ce texte de H. Zinn résume presque tout :

"En juillet 1863, lorsque commença la conscription, un certain nombre de New-yorkais s'en prirent au principal bureau de recrutement. Pendant trois jours, des groupes de travailleurs blancs détruisirent, dans toute la ville, bâtiments, usines, tramways et domiciles. Les motivations de ces émeutes contre la conscription sont complexes. Elles sont autant anti-Noirs qu’anti-riches et anti-Républicains (au sens d’hostilité au parti de Lincoln, New-York, port maritime d’entrée et de sortie des produits du Sud cotonnier n’était pas hostile à la cause sudiste, JPR). Après une de ces attaques les émeutiers s’en prirent aux villas des riches mais assassinèrent également des Noirs. Ils défilaient dans les rues, imposant la fermeture des ateliers et recrutant des individus qui venaient grossir leurs rangs. ".

    Concernant la motivation, il faut comprendre le point de vue des Irlandais à peine débarqués du navire qui les privait de leur pays natal, qui viennent chercher autre chose que la misère et à qui on demande de combattre contre les Sudistes, pour -soi-disant- la liberté des Noirs, problématique improbable pour eux et qui les surprend totalement.

"Ces immigrés irlandais récemment débarqués pouvaient-ils vraiment sympathiser, pauvres et méprisés comme ils l'étaient eux- mêmes, avec les esclaves noirs qui se trouvaient à l'époque de plus en plus au centre de la question politique et fournissaient le ressort de l'agitation dans le pays ? Rares étaient d'ailleurs les militants de la classe ouvrière qui s'intéressaient à l'époque au sort des Noirs. Ely Moore, syndicaliste new-yorkais élu au Congrès américain, s'élevait par exemple à la Chambre des représentants contre toute discussion sur les pétitions abolitionnistes. La haine raciale devint un substitut idéal de la frustration de classe". (263)

    Le pire était que les citoyens capables de payer 300 dollars pouvaient être exemptés. Guerre des riches faite par les pauvres : le slogan fut vite adopté et visait juste. Décision incroyable qui montre à quel point, pour les Anglo-saxons l’argent peut tout résoudre.

"… Et puis il y eut la guerre, la conscription et le risque de mourir. La conscription, votée en 1863, permettait aux riches d'échapper au service en s'acquittant de la somme de 300 dollars ou en s'offrant un substitut" (Zinn).

    Scorsese met en scène la réaction plus que virulente d’un conscrit incapable de verser les $300 –somme considérable à l’époque – et qui bouscule les fonctionnaires recruteurs. Il montre aussi le lynchage des Noirs, le saccage des riches demeures, sises bien loin de Five points, et l’ampleur de la fracture sociale entre riches et pauvres. L’armée des États-Unis va charger. Mieux –pire- la marine de guerre est mise à contribution et canonne, depuis l'Hudson, les quartiers de Manhattan les plus "chauds". Les boulets tombent sur les Dead Rabbits et le gang de Bill le Butcher : ces derniers ne comprennent rien et sont victimes de quelque chose qui les dépasse. Scorsese tire la morale que ce conflit entre "natives" et Irlandais n’a rien laissé dans l’histoire, ce fut une péripétie –sauf bien sûr pour les morts et leur entourage-.

 

New York, école de la fraude électorale

    Scorsese met en scène le personnage historique de Tweed, boss du Tammany-Hall. Tweed s’est mis sous l’influence de Bill avant de revenir à ses sympathies irlandaises étant lui-même d’origine outre-Atlantique. Le Tammany c’est une institution essentielle. C’est d’abord une structure d’accueil pour les immigrants par nature SDF, pauvres, sans job, etc.… Peu à peu, les migrants une fois installés, Tammany les organise en groupes de pression : ceux qui doivent tout au Boss sont une masse de manœuvre électorale. Dans le film, Tweed participe à l’élection de Monk McGinn au poste de shérif. Le jour du vote les deux gangs ennemis organisent des rapts et oblige de force les pauvres hères à aller voter : les Chinois, les fumeurs d’opium, les invalides. Chacun doit voter plutôt deux fois qu’une et même plus ! Ainsi, un adjoint de Tweed vient lui dire "Le Moine a déjà 3000 voix de plus qu’il n’y a de votants !" à quoi Tweed répond "mais c’est 30.000 qu’il en faut !". Le trucage des élections à New York va devenir rapidement légendaire. On sait qu’en 2016, lors des primaires démocrates, seuls les membres adhérents du parti Démocrate pouvaient voter et Clinton obtint 67% des voix –exactement le même pourcentage que huit ans auparavant face à Obama. Privé du vote des Indépendants, Bernie Sanders ne pouvait pas faire grand-chose. Sur le fonctionnement historique de Tammany Hall je vous renvoie à un texte non fictif et même excellent de La Revue des deux-Monde (1894, tome 124) sur le net, intitulé Tammany-Hall et la vie politique à New-York (signé C. de Varigny, emploi non fictif).

 

Racisme ordinaire

 "Les travailleurs irlandais de New York, immigrés récents, pauvres et méprisés par les "natifs" américains, pouvaient difficilement éprouver de la sympathie pour la population urbaine noire dont ils subissaient la concurrence dans les emplois de débardeurs, barbiers, serveurs et domestiques. Les Noirs, expulsés de ces emplois, servirent bien souvent de briseurs de grève".

"(les émeutiers de 1863) incendièrent l'orphelinat municipal consacré aux enfants noirs et tuèrent, brûlèrent et pendirent les individus noirs qu'ils rencontraient. De nombreux autres furent noyés"

    Il y a cependant une lucarne ouverte sur l’air libre. Dans le gang d’Amsterdam Vallon figure un Noir : l’identité irlandaise s’effacerait ainsi devant l’identité catholique. C’est plausible, les catholiques étaient beaucoup moins racistes que les Puritains d’Angleterre. Voyez la différence entre l’Amérique latine et les États-Unis… Mais il y a toujours des exceptions : fidèle à sa religion d’origine McGloin porte des cierges à l’église en mémoire de sa mère. Il tombe nez à nez avec la bande à Amsterdam. McGloin est stupéfait. Un Nègre dans une église de Dieu ! McGloin quoiqu’en mauvaise posture du fait de sa trahison se met à hurler : un Nègre dans une église ! Blasphème ! et la damnation de Cham ? Il y aura dans ces pays protestants où les sectes pullulent des églises pour les Blancs et d’autres pour les Noirs. Aujourd’hui encore aux States pays de la Liberté.

     Au total, un film pas très divertissant disons plutôt pas très drôle, mais instructif, le melting pot américain était aussi chaud que les fours sidérurgiques. La Violence au cœur de l’histoire américaine.  

 

 

"OCTOBRE" de Serge Eisenstein (1927)

publié le 24 janv. 2017 à 09:45 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 14 juin 2017 à 08:34 ]

Les soldats s'en vont distribuer les journaux révolutionnaires. Les tâches sont réparties. Impossible de dire s'il s'agit d'une photo de 1917,ou d'une capture d’écran du film d'Eisenstein. (source : Académie des sciences de l'URSS).

Le film a été tourné en 1927 pour le 10ème anniversaire de la Révolution. On a réclamé à Eisenstein la plus grande fidélité aux faits et, sans doute dans cet esprit, il enrôla des vétérans de 1917 et notamment Podvodski qui fut membre du Comité militaire révolutionnaire (évidemment, vous consultez mon article 1917 en Russie. 2ème partie : Octobre). Le film a été tourné en muet, noir et blanc, et pour tout dire on croirait un reportage en direct des évènements de 1917. Mais non, c’est une reconstitution. En 1967, le film est accompagné d’une musique de Dimitri Chostakovitch. Pour le scénario, Eisenstein s’est inspiré du livre du journaliste communiste américain, John Reed, "Dix jours qui ébranlèrent le monde". John REED, "Dix jours qui ébranlèrent le monde", une biographie

Le film suit assez bien la chronologie des évènements de l’année 1917, avec quelques images de la révolution de Février et la séquence du renversement de la statue colossale du tsar Alexandre III. Le film s’attache à montrer qu’avec le GP – gouvernement provisoire né de cette révolution – il n’y a pas de changements fondamentaux. La famine, les SDF, le rationnement de plus en plus contraignant, le froid rendu sensible par la neige… pas de quoi être satisfaits.

Puis arrive le 3 avril et l’immense rassemblement devant la guerre de Finlande. C’est en effet à cette gare que Lénine quitte son wagon plombé pris à Zurich. C’est peu dire que l’accueil fut chaleureux. Et instantanément Lénine – interprété par un ouvrier extrêmement convaincant, quasi sosie – prend la parole et son discours est un condensé des Thèses d’avril : le GP est un ennemi pour le prolétariat russe.

Eisenstein s’attarde sur les évènements de Juillet 1917. Le drame qui s’est posé à l’angle de la rue Sadovaïa et de la

perspective Nevsky est magistralement mis en scène. La foule des manifestants - on a peine à croire qu’ils sont des figurants amateurs - est l’objet d’un massacre à la mitrailleuse et elle s’égaye dans toutes les directions. Les morts jonchent le sol. Eisenstein montre les bourgeoises – curieusement exposées à la lumière du soleil alors que tout le long du film règne l’obscurité propice certes à des jeux d’ombres et de lumières. Ces bourgeoises aux bijoux clinquants maltraitent un bolchevik qui tente de sauver l’étendard de la révolution. Il échouera au bord de la Neva, ses cheveux trempant dans l’eau. Les exemplaires de la Pravda sont jetés au fleuve. La mitrailleuse abat aussi un cheval blanc qui tirait un cabriolet multi-décoré de banderoles et de drapeaux. Lorsqu’on fera relever les tabliers du pont basculant, le cheval restera suspendu, symbole de l’échec de cette phase révolutionnaire. Les soldats du 1er régiment de mitrailleurs défilent, inoffensifs car désarmés, encadrés par la troupe du GP : ils avaient pris le parti des Bolcheviks. Le siège du parti a été dévasté ; symbole du travail intellectuel une machine à écrire git dans les débris. C’est Kerenski qui est la cible d’Eisenstein. Il est présenté comme un Bonaparte au petit pied. Il semble hésiter à franchir la porte de la salle où se réunit le GP, porte trop grande. Un paon en métal, articulé, fait son fier et sa queue se déploie pour charmer un peu tout le monde. Dans les appartements d’Alexandre III, Alexandre Kerenski deviendra-t-il Alexandre IV ? La révolution est en danger informe un tableau du film muet. D’ailleurs Kerenski signe le décret rétablissant la peine de mort au front.

Mais Kerensky a un concurrent : c’est le général Kornilov qui, lui, est carrément tsariste et tente un coup d’État militaire. Utilisant le trucage de la marche-arrière, Eisenstein fait remonter la statue de ce tsar qu’on avait vu basculer en avant, au tout début du film. Est-ce la restauration ? On imagine les moujiks de 1927 devant ces images d’une statue monumentale qui se redresse aussi vite qu’elle a été détruite ! Kornilov aussi, si l’on en croit Eisenstein, aurait des velléités bonapartistes !  Voici deux statues en plâtre de Bonaparte les bras croisés qui se font face… À propos de cette référence à l’histoire de France, sachons que les révolutionnaires du monde entier connaissent l’histoire de la Révolution de 1789-93 et du coup d’État de 1799, la révolte des Canuts, 1848, la Commune de Paris de 1871 par cœur. Exemple cette citation dans laquelle Lénine compare Kerensky à Cavaignac "Après le 4 juillet, écrit Lénine, la bourgeoisie contre-révolutionnaire, marchant avec les monarchistes et 1es Cent-Noirs[1], s'est adjoint, en partie par intimidation, les petits bourgeois socialistes-révolutionnaires et mencheviks et a confié le pouvoir d’État effectif aux Cavaignac, à la clique militaire qui fusille les récalcitrants sur le front et massacre les bolcheviks à Petrograd". Cavaignac, le grand massacreur des ouvriers de juin 1848 à Paris. Eisenstein met en scène les cheminots qui vont saboter les voies ferrées, stations d’aiguillage et autres pour bloquer les troupes de Kornilov qui doivent arriver par trains pour s’emparer de Petrograd. Il montre le peuple en armes s’emparant qui de fusils, qui de pistolets et on ne peut s’empêcher de penser aux Parisiens qui prirent 30.000 fusils aux Invalides, le 13 juillet 1789. C’est la naissance des Gardes rouges. Armée révolutionnaire. Retour sur les voies ferrées. Les gardes rouges de Petrograd "tombent" sur un régiment de cosaques patibulaires qui sortent le fer. Va-t-on vers l’affrontement ? Les bolcheviques sortent des tracts judicieusement écrits en langue maternelle cosaque, tracts qui parlent de Paix, de Pain, de distribution des terres… les sourires apparaissent, les épées retournent dans leurs fourreaux, on fraternise. On a droit à une magnifique démonstration de danses folkloriques, en pleine nuit. La Révolution sait aussi être fête.

Un tableau muet nous informe "Prolétariat ! Apprends à manier le fusil". C’est une nouvelle étape de l’année 1917, celle où "la période pacifique de la Révolution a pris fin" et où "la période non pacifique est venue, celle des conflits et des explosions" (rapport de Staline, au comité central du parti, encore clandestin). Face aux progrès des Bolcheviks – leur action contre Kornilov les a vivement renforcés – Kerensky désespéré fait un caprice et se jette sur son lit, se cachant la tête sous de multiples coussins… le 10 octobre, la résolution est adoptée : prise du pouvoir par les gardes rouges, les fantassins et les marins favorables à la Révolution, les ouvriers bolcheviques.. Eisenstein imbrique étroitement les images montrant le 2ème congrès panrusse des soviets, l’action des révolutionnaires, Lénine clandestin avec un foulard autour de la tête comme s’il avait une rage de dents. La clé de tout est la prise du Palais d’hiver. On s’y croirait. Je passe sur les détails mais les photos des prolos découvrant la cuvette en émail des WC de l’impératrice est inoubliable. Ça les fait rire… Séquence aussi sur le célèbre Bataillon féminin de choc qui défend le Palais contre les Bolcheviques. Ces derniers gouailleurs se demandent : est-ce un homme ? une femme ? Soldat bizarre en tout cas. Femmes très peu féminines. Lesbiennes ? Eisenstein est très suggestif, allusif sur ce point. Puis l’Aurore tire son boulet de canon. C’est le signal attendu.

La fin est une épopée. La musique de Chostakovitch donne à plein. Le Palais un fois pris, le pouvoir est aux mains des Révolutionnaires. Lénine peut enfin se rendre au congrès des Soviets. C’est l’euphorie. Le délire. Le triomphe. Il annonce le passage à la construction du socialisme. L’écran se remplit du texte des grands décrets : la paix, le partage des terres, etc…

L'Historien du cinéma Georges Sadoul écrit que "nul film n'est plus riche d'enseignements cinématographiques sinon peut-être le Citizen Kane d'Orson Welles". Je ne peux malheureusement pas abonder cette affirmation. Je retiens une suite impressionnante de portraits, Eisenstein multiplie les gros plans sur ces hommes et femmes militants qu’il

aime. C’est une victoire du prolétariat et celui-ci doit être présent tout le long du film. Après cette analyse, je réalise que la démarche d’Eisenstein est fort pédagogique. Et c’est normal. Il faut imaginer ce film transporté par des équipes de militants qui installent un cinéma provisoire pour montrer aux foules des moujiks, village après village, ce qui s’est passé à Petrograd en 1917. Pour Lénine "le cinéma, de tous les arts, est pour nous le plus important". Pour cela, il faudra nécessairement aussi électrifier tout le pays … Tâche herculéenne. Prométhéenne.


[1] Mouvement ultra-réactionnaire, monarchiste, nationaliste, antisémite, anti-bolchevique, "pré-fasciste" selon un historien russe ; cf. Wikipédia.

lire aussi : John REED, "Dix jours qui ébranlèrent le monde", une biographie


MORT A VENISE, Luchino Visconti, 1971.

publié le 5 janv. 2017 à 06:06 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 21 juin 2017 à 07:10 ]

    Comment peut-on ajouter des phrases aux commentaires sur ce chef-d’œuvre absolu ? C’est le Père Noël qui m’a offert ce DVD et c’est pourquoi j’en parle mais, rapport à mon idée d’évoquer des films qui jettent leurs lumières sur tel fait ou période historiques, on ne peut dire que Mort à Venise apporte des éléments comme le font Les damnés et Le Guépard.

    Il s’agit d’un cycle, avec de prime abord l’arrivée, puis l’ascension, l’apothéose, les premiers problèmes puis les départs massifs et, enfin, la mort. Mais de quoi ? Les derniers jours d’un artiste cardiaque ? Le tourisme des classes dirigeantes à la Belle époque ? Métaphore sur l’aristocratie européenne vivant ses derniers grands moments avant son suicide à Sarajevo ? Ce dernier aspect n’est pas sans rappeler Et vogue le navire de Fellini (E la nave va…1983). Mort à Venise se place en l’an 1911, durant lequel l’été fut caniculaire, le sirocco – vent saharien – soufflant sans discontinuer.

    Si l’on veut à tout prix trouver une histoire à narrer, disons que tout part d’une divergence entre deux amis sur le thème de la beauté, du beau. Le compositeur Gustav von Aschenbach (interprété par Dirk Bogarde, le prénom Gustav n’est pas anodin, c’est celui de Mahler dont la biographie servira au Maître, je veux dire L. Visconti) le compositeur donc tient que le beau est une création idéelle, une œuvre d’artiste qui traduit concrètement, visiblement ou phoniquement, une virtualité dont il est le passeur. Son ami Alfred (Mark Burns, à la chevelure du David de Michel-Ange) tient au contraire que le beau existe en dehors de l’esprit de l’artiste, qu’il s’impose à nous par l’impression qu’il exerce sur nos sens, c’est une émotion provoquée par le réel qui existe objectivement. Lors d’un concert, Aschenbach produit une œuvre aux sons…dissonants et se fait siffler/chahuter par le public. Il en tombe malade et les médecins conseillent une cure de repos. Son cœur est malade. La discussion fondamentale entre les deux amis revient itérativement au cours du film pour rappeler l’enjeu, et faire comprendre comment Aschenbach vit dramatiquement ses contradictions.

    Car Aschenbach va voir s’effondrer sa thèse idéaliste. En cure à Venise, à l’Hôtel des bains (en français dans le texte), il rencontre un jeune adolescent d’une beauté indicible, étonnante –mot dont j’aime à rappeler qu’il est de la famille de tonnerre-. Là, Gustav constate que ses sens sont mobilisés, la beauté plastique du jeune Tadzio l’émeut incontestablement. Il finira pas dire « ne me regarde plus comme cela, Tadzio, …, je t’aime ». Il le dit à lui-même, en mots chuchotés, seul car ce ne sont pas des choses que l’on dit en public, surtout dans ces années qui précèdent 1914. 

    L’artiste arrive à Venise, photos du ciel, photos de la lagune, musique de Mahler, transport par le vaporetto, la gondole finale, tout y passe, rien ne se passe. Tout est.

   Les touristes ne cessent d’arriver, la clientèle est cosmopolite, les robes, parures, chapeaux rivalisent dans la recherche de la "classe". Le panorama sur le grand salon du grand hôtel réserve sans cesse des surprises. Visconti marie la couleur des vases monumentaux cannelés avec celles des hortensias tout aussi monumentales, couleur bleu-vert du céladon d’un côté, orangé tirant vers le rouge, de l’autre. Couleurs complémentaires. Tout se complète. Renoncules, camélias, dahlias, c’est vertigineux. L’orchestre interprète Heure exquise, valse de La veuve joyeuse de Franz Lehár. Oui, tout est exquis. Et pourtant, nos sens nous portent encore plus haut quand arrive la plus belle femme du monde, la baronne Moes interprétée par Sylvana Mangano. Sa beauté impose le silence. Formule pratique qui évite de se lancer dans une description improbable. La baronne, sa robe, ses bijoux, sa démarche, sa grâce imposent à nos sens la vision du Beau. Comme Hegel vit l’idée d’État en voyant défiler Napoléon, nous voyons le concept de Beauté, fascinés que nous sommes par Sylvana réinventée par Visconti.     

    Déplaçant quelque peu son regard, Gustav tombe sur l’image de Tadzio, autre réincarnation de la grâce, celle de l’adolescence indécise, Gustav est surpris, arrêté. Il ne perdra plus jamais de vue cette image. Évidemment, Tadzio est un garçon et Gustav reçoit mal cette pulsion d’amour qui le porte vers lui. Il se remémore sa fille, morte précocement, son épouse avec qui il eut de beaux moments, il pense aussi à son passage dans un bordel de Munich, expérience totalement ratée mais ce souvenir douloureux lui rappelle ses difficultés à aborder la gent féminine. On a vu cela avec Alfred Redl, officier autrichien La fin des Habsbourg ? « Colonel Redl », film d’István Szabó. Bref, Gustav est torturé, son sur-moi l’écrase mais Tadzio est toujours aussi beau et son ça est indomptable. Musique de Mahler.

    A quoi s’ajoute ce qui est une autre explication du titre du film : le choléra. Malgré l’omerta décrétée par la municipalité et bien suivie par la population – surtout celle qui vit du tourisme – il faut se rendre à l’évidence : on colle des affiches d'alerte partout, on passe les murs à la chaux, un pauvre homme s’écroule à la gare…Bref, on meurt à Venise. On brûle un peu partout ce qui doit l’être pour éviter une contamination et, malgré cela, la famille de la baronne visite Venise y compris dans ses coins quelque peu sordides. Elle visite, suivie à une centaine de pas par Gustav von Aschenbach. Ce dernier finit par s’inquiéter de la présence maintenue de la famille de la Baronne et pense qu’elle doit quitter Venise. Il se voit oser dire à la Baronne sur la terrasse du Grand hôtel qu’elle doit partir et passant sa main sur la chevelure blonde-baltique et ondulée de Tadzio. Ce n’est qu’un rêve. Mais pas le choléra qui fait des ravages.

    Sur la plage désertée – elle fut si animée naguère – Gustav assiste à une bataille entre Tadzio et un garçon de l’hôtel, il veut intervenir alors qu'une nouvelle crise cardiaque le frappe. Il meurt. Qui l’a tué ? Son cœur malade ou son envie de porter secours à Tadzio ? Musique de Mahler.

    J’ai oublié plein de choses mais on disserte sur ce film partout. Quel intérêt à revoir un tel film ? Que nous apporte-il ?

    Quel intérêt à revoir La Joconde, la Vénus de Milo ou la Victoire de Samothrace ? Le David de Donatello et celui de Michel-Ange ? Oui, quel intérêt ?

 

 

"Marguerite" avec Catherine Frot (2015)

publié le 3 janv. 2017 à 10:32 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 21 juin 2017 à 07:16 ]

    Ce n’est pas un film à proprement parler "historique". La reproduction des années 1920 est cependant absolument parfaite. On sait qu’il s’agit de l’histoire de Marguerite Dumont qui adore chanter les grands airs d’opéra alors qu’elle chante dramatiquement faux.

    Elle donne dans son château – baroque, qui fait penser à Dresde – des récitals pour les victimes de la guerre qui vient de s’achever et qui est dans tous les esprits. C’est l’époque du chagrin, du deuil, du souvenir mais tout uniment celle du mouvement dada, du surréalisme, de la déconstruction des certitudes d’avant-guerre, de la liberté de créer. Il y a un personnage intéressant de ce point de vue, qui n’est certes pas le personnage central du film mais qui est caractéristique de cette période de notre histoire, c’est Kyrill von Priest (joué par Aubert Fenoy) qui trouve les interprétations explosives de Marguerite parfaitement en accord avec ce moment d’après-guerre où tout est permis, où rien ne fait obstacle à la liberté… D’ailleurs, il organise une soirée dans un cabaret où il invite Marguerite à chanter La Marseillaise. Elle le fait devant un parterre d’anciens combattants, officiers, veuves de guerre parfaitement scandalisés par Kyrill qui vient de hurler sur la scène sa détestation de l’existant et sa soif de changement à tout prix, son nihilisme tous azimuts... Et il est vrai que la voix de Marguerite nie toute harmonie. Mais le tout début des années 20’ n’est-il pas l’instant des recompositions musicales ? Josef-Matthias Hauer, Arnold Schönberg… Les propos de Kyrill provoquent une bataille générale alors que Marguerite balance ses notes inexorablement fausses. C’est un scandale et Marguerite est exclue du Cercle de Musique qui organisait les réceptions dans son château. Mais devant l’aréopage chargé de la juger, Marguerite fait parler son cœur : ne peut-on pas chanter en toute liberté La Marseillaise qui est le chant de toutes les libertés ? Il est vrai qu’elle ignore toujours qu’elle chante dramatiquement faux.

    Car personne n’a encore osé le lui dire.

    Résultat de recherche d'images pour "marguerite, le film, illustrations"Mais peut-on le lui dire ? Marguerite est d’une spontanéité/gentillesse parfaitement désarmante. On finit par aimer sa sincérité et au moment de lui dire la vérité, on cède, on capitule, on dit autre chose.

    La naïveté de Marguerite est telle et la passivité de son époux (André Marcon, parfait, notamment en pionnier de l'automobile directement sorti de chez Tintin avec sa peau d'ours, son casque de cuir et ses grosses lunettes) sont telles qu’il est parfaitement possible d’abuser de sa gentillesse et beaucoup ne s’en privent pas. Cela a failli être le cas avec Lucien Beaumont (Sylvain Dieuaide), journaliste musical et quelque peu cynique et désabusé, quoique encore bien jeune, mais Marguerite le désarme et il la présente à un Divo - interprété par Michel Fau -. Lucien est impressionné par le talent d’une jeune cantatrice fort prometteuse (Hazel, interprétée par Christa Theret), il n’ose même pas flirter avec elle. Son blocage est à l’opposé de la franchise spontanée de Marguerite et c’est peut-être pourquoi, il finit par estimer cette dernière, l’aimer peut-être. Michel Fau (dans le rôle d'Atos Pezzini) est d’une drôlerie époustouflante, il réalise là une vraie performance d’acteur. Marguerite le voit d’abord dans son interprétation du grand air de Paillasse : Recitar... Vesti la giubba… En réalité Fau chante en play-back sur la voix du ténor Mario Del Monaco (qui berça ma jeunesse). Pezzini finit par accepter de devenir professeur de chant de Marguerite (sinon le serviteur/confident de Marguerite le ferait chanter sur son homosexualité, péché mortel à cette époque).

    Sur la photo : el Divo fait travailler son élève...

    Il y a là des séquences hilarantes. Le Divo présente son groupe à Marguerite : le pianiste qui est muet, une tireuse de cartes qui est une femme à barbe et son mignon attitré. Tout ce beau monde apprécie hautement la table et la cave de la comtesse. Lors d’une répétition où Marguerite se trouve au sol avec des livres de gros volume sur le ventre pour lui faire travailler sa respiration on annonce que le repas est prêt et tous d’enjamber le corps de Marguerite et de se précipiter au salon, laissant l’élève par terre. Mais là-aussi, cette petite équipe va apprécier Marguerite et c’est ainsi que cette apprentie-chanteuse à la voix calamiteuse devient le centre d’un cercle d’amis qui l’accompagne jusqu’à sa mort. D’autant que son époux abandonne sa maîtresse, accepte la passion de sa femme pour le chant. Marguerite mourra dans ses bras.

    Excellent film, émouvant.

    Parfaite reconstitution des années vingt.

 

 

Le nom de la rose (Eco - Annaud) 1986

publié le 12 mars 2016 à 10:26 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 27 mai 2017 à 02:29 ]


    Film-évènement devenu film-monument, Le nom de la rose appartient maintenant à la vidéothèque et à la bibliothèque de tout individu un peu dégrossi. je ne vais pas analyser de fond en comble ce film et la pensée d'Umberto Eco, d'autres l'ont fait avant moi et mieux que je ne saurais le faire. Je suis assez fier toutefois de constater que la grille d'analyse offerte dans mon livre "Traditionalisme & Révolution" convient parfaitement au Nom de la Rose. De quoi s'agit-il ?
    Toute "l'enquête policière" -mot parfaitement mal venu - tourne autour d'un livre mystérieux dont on apprend progressivement l'identité : "je veux voir" dit Guillaume de Baskerville/Sean Connery "le deuxième livre de la Poétique d'Aristote,  celui que tout le monde croyait perdu ou jamais écrit, et dont tu conserves peut-être l'unique exemplaire". "tu", c'est le père Jorge, un vieillard effrayant et assassin, gardien de l'ordre moral pour toute l'abbaye et le reste du monde. Mais que possède donc ce livre de particulier ? et bien, "il attribue la création du monde au rire divin..." Ce ne peut être qu'une intention du Démon, car le rire est démoniaque. "le rire est la faiblesse, la corruption, la fadeur de notre chair. (...). le rire libère le vilain de la peur du diable, ..., alors que la loi s'impose à travers la peur, dont le vrai nom est la crainte de Dieu (...) Que serions-nous, nous créatures pécheresses, sans la peur, peut-être le plus sage et le plus affectueux des dons divins ? (...) Summum : "le rire est source de doute". Le père Jorge parle ainsi pendant des heures contre le rire. Il a d'ailleurs mis au point une invention efficace : les pages du livre sont imbibées d'une potion mortelle et le lecteur, mû par le démon, qui lit ce livre page par page en se mouillant l’extrémité de l'index droit, si bien qu' "à chaque contact de la salive, les pages perdent de leur vigueur, des moisissures apparaissent", le lecteur donc absorbe la substance destinée à le tuer. Accessoirement, le bout de l'index et sa langue deviennent noirs : indice précieux pour le très rationnel détective Guillaume de Baskerville.  


ci-contre :     Guillaume de Baskerville, moine franciscain, ancien de l'Inquisition, avec son jeune novice de l'ordre des bénédictins Adso de Melk           (Christian Slater alors âgé de 16/17 ans). 

    Après un très long réquisitoire contre les partisans du rire, contre les curieux, contre les chercheurs, Jorge apparaît comme le vrai Antéchrist, tellement il pue la haine du genre humain et Guillaume lui déclare carrément "Je te hais, Jorge, tu est le diable, si je pouvais je te mènerais avec des plumes de volatiles enfilées dans le trou du cul (sic)" (1). Jorge incarne la Tradition dans ce qu'elle a de plus figé. D'ailleurs la bibliothèque de l'abbaye, une des plus belles de la chrétienté est, pratiquement, interdite d'accès. Sous la férule de Jorge pour qui le savoir est "immobile". Pour lui, "la recherche de quelque nouvelle" est un péché d'orgueil. Après la connaissance des Évangiles et de l'apport des Pères de l’Église, "il n'y a plus rien à dire ! " assène-t-il. Le père Jorge, c'est la chrétienté incarnée. A l'inverse, le scriptorium, là où s'effectue l'entretien des livres, où est assurée la permanence du savoir, le scriptorium "resplendit, dans les coulées de lumière physique qui faisaient rayonner l'atmosphère, (du) principe spirituel même que la lumière incarne, la claritas, source de toute beauté et sapience (...). Claritas pour ne pas dire les Lumières. Guillaume de Baskerville est l'homme de la raison "le rire est le signe de la rationalité de l'homme", il est pré-kantien quand il répète à son novice dont il a la charge de la construction/éducation "Cher Adso apprends à raisonner avec ta tête".. Pas de surprise quand dans une dispute d'intellectuels, Jorge prend le parti de Bernard de Cîteaux et Guillaume celui d 'Abélard (voir mon livre). Guillaume est féru des thèses de Roger Bacon, moine franciscain comme lui, cité 6 fois dans le livre (2). Dans son enquête sur les morts mystérieuses qui endeuillent l'abbaye, Guillaume démontre à la perfection la logique de son intelligence hypothético-déductive. Et le développement logique de sa pensée l'amène à imaginer l'hypothèse de l'inexistence de Dieu. Bref, il incarne l'esprit de révolution.
   
    Ces considérations cardinales étant faites, je vais présenter trois aspects fondamentaux de l'histoire du Moyen-âge qui percent au travers du livre et du film.
    - Le cadre du film est celui d'une vaste abbaye bénédictine. Elle relèverait de l'ordre de Cluny et hormis le cadre géographique elle pourrait être cette abbaye dont elle a la richesse (cf. la description des bijoux de l'église abbatiale). Le portail d'entrée de l'église est munificent (c'est celui de Moissac). L'abbaye a été construite à partir des restes d'un château-fort, lui-même bâti sur un éperon rocheux
c'est au pied de ces rochers, au nord, de l'abbaye (cf. croquis ci-dessous) que l'on trouvera le corps d'un malheureux moine. Cette sorte de donjon abrite l’Édifice dans lequel se trouve la bibliothèque, une des plus dotées de la chrétienté. Les trois piliers de la règle monastique sont respectés. Comme dit Paul VI (en 1964) : "saint Benoît a apporté le progrès chrétien à l'Europe par la croix, le livre et la charrue". C'est le livre qui est omniprésent dans l’œuvre d'Eco. La prière est devinée mais la charrue est peu présente. On ne voit pas trop le travail manuel des moines. Comme à Cluny, ceux de "l'abbaye à la Rose" semblent avoir pris leur distance avec les activités par trop manuelles.
   Plan de l'abbaye (soues = porcheries), censé aidé le lecteur. En réalité c'est moi qui ai ajouté les lettres rouges et l'auteur est fort avare de détails relatifs aux autres bâtiments. Il n'y a pas d'échelle. Rien à voir avec le plan de Saint-Gall Abbaye de Saint-Gall : plan et commentaires de M. Pacaut. l'emplacement du scriptorium n'est pas indiqué. La bibliothèque se trouve dans "l'édifice". Ce qui est typiquement bénédictin est l'emplacement de l'hôpital (K) pour l’hébergement des visiteurs reçus par le moine-portier (l’hôtelier des pauvres) qui vit dans la maison immédiatement à droite après le porche d'entrée. 
   
     Dans le film on a deux séquences montrant les paysans à la queue-leu-leu apportant leurs impôts en nature (légumes, volailles, etc ) l'abbaye est un seigneur collectif percevant des droits féodaux. Une seule fois -dans le livre-  il est fait allusion à des vignerons qui doivent probablement travailler les vignes de l'abbaye en-bas dans la vallée. On sait qu'il faut du vin pour dire la messe, c'est une nécessité absolue ; or les abbayes sont construites dans des endroits isolés. Les dortoirs (F) donnent directement dans l'église (B & C), pour les messes de la nuit (Matines et Laudes). Cela aussi est très bénédictin.

    - L'abbaye est un nœud de communications. C'est contradictoire avec la nécessité de l'isolement, du silence, de l'auto-suffisance quasi autarcique imposée par la règle pour éviter les dangers des transports et de l'insécurité. Mais Jacques Le Goff relève ces contradictions et nous dit que les routes médiévales sont très fréquentées. L'horizon intellectuel des moines est construit à partir de l'origine des frères : si la notion de nationalité est inconnue au Moyen-âge, disons avec réserve que Jorge est espagnol, Guillaume, anglais ; Adso, allemand... beaucoup de frères sont italiens. Guillaume se moque des suffisances de l'Université de Paris qu'il semble bien connaître. On fait venir des moines spécialisés dans tel ou tel secteur de la fabrication des livres comme l'enluminerie avec Frère Venantius qui est de peau noire et fort beau. Les livres venant d'autres abbayes sont copiés et les originaux  réexpédiés à leur abbaye d'origine. Les livres appartenant à l'abbaye sont eux-aussi recopiés car ils sont "mortels" : animaux rongeurs, incendies, humidité, etc...On ne dira jamais assez le rôle historique de ces moines-copistes grâce auxquels, par dessus les siècles, nous ont été transmis les trésors de l'Antiquité. L'abbaye reçoit une délégation papale d'Avignon et une délégation de l'ordre des Franciscains qui doivent débattre de la pauvreté de Christ. Guillaume de Baskerville étant le grand organisateur de la rencontre. There will be blood, comme dirait l'autre. L'Abbé a une correspondance épistolaire.

 
Résultat de recherche d'images pour "le nom de la rose acteurs"  - La sexualité est toujours bien présente. J. Le Goff écrit que "les textes monastiques laissent de temps en temps apercevoir que le milieu masculin clérical n'a pas dû être insensible à l'amour socratique" (qu'il ne faut pas confondre avec l'amour platonique...). Comment réprimer pendant toute une vie ses pulsions sexuelles ? Dans une abbaye cloitrée, les regards se portent forcément sur les frères... C'est le cas pour Bérenger, aide-bibliothécaire, qui sait où se trouve le "LIVRE" (cf. supra) et qui consent à le prêter à Adelme -chez qui "il y avait quelque chose de féminin et donc de diabolique (...) qui avait des yeux de fille qui cherche commerce avec un incube"- à condition que ce dernier lui donne son corps. Ce qui sera et sera le début de la catastrophe. Dans le film, c'est Ubertin de Casale qui, accueillant dans l'abbaye Guillaume et son novice, s'écrie devant la beauté adolescente d'Adso  qu'il ne faut pas introduire le mal dans ces lieux ; ce qui ne l'empêche pas de caresser d'abondance la toison occipitale du jeune homme.  On le retrouvera avec Adso. Bérenger est aussi très attiré par Venantius à qui il prête le livre... L'amour hétérosexuel est présent - mais clandestinement - avec Remigio et Salvatore qui travaillent au cellier et qui évacuent les denrées alimentaires périmées par un orifice qui est une porte d'entrée pour une jeune fille qui obtient du surplus pour sa famille en échange de ses charmes. La sainte inquisition mettra bon ordre à tout cela. Par le bûcher. L'amour le plus pur est évidemment dans l’union charnelle entrer Adso et la jeune fille, étreinte qui marquera durablement Adso qui devra refréner ses tendances pourtant bien naturelles. Mais l'abstinence sexuelle des clercs est une castration volontaire qui n'est pas naturelle. Adso vivra avec ce souvenir perpétuel "de l'unique amour terrestre de ma vie,(dont) je ne savais, et ne sus jamais, le nom". C'est le nom de la rose, fleur bien connue pour représenter la femme et plus précisément le sexe de celle-ci.

    ci-dessous : une photo que j'avais en tête depuis fort longtemps et qui, dès que j’ai vu le film, a toujours représenté pour moi, un paysage du chef d’œuvre d'Umberto Eco.
   (photo supprimée à cause du manque de place sur le site)

                                                photo extraite du manuel Isaac de l'an de grâce 1929.









(1) Ces citations sont extraites du livre (Grasset, 1986). je passe indifféremment du livre au film et inversement. L'esprit est rigoureusement le même et si le film est une adaptation, il n'y a aucune trahison, Umberto Eco a participé à cette adaptation et J.J. Annaud a choisi rien moins que Jacques le Goff, médiéviste connu dans le monde entier, comme conseiller historique. Belle équipe, n'est-ce pas ?
(2) voici ce qu'en dit Jacques le Goff dans une notice : BACON (Roger) naît vers 1210 et, après des études à Paris qui l'ont dégoûté des jeux de la dialectique, il est à Oxford le disciple de GROSSETESTE qui le persuade que toute science requiert la mathématique. Il entre vers 1250 dans l'ordre des Frères mineurs (franciscains), retourne à Paris où ses supérieurs lui interdisent bientôt d'enseigner et de publier. Sous le pontificat de son protecteur Clément IV (1265-1268) il compose son principal ouvrage l'Opus maius, où il étudie les causes de l'ignorance humaine, les rapports des sciences profanes avec la théologie, l'utilité de la grammaire et des mathématiques, la nature de la perspective, de la science expérimentale (expression qu'il est le premier à employer) et de la philosophie morale. Ses conceptions astrologiques furent englobées dans les condamnations de 1277. Son Speculum astronomiae lui valut d'être emprisonné. Il meurt vers 1292. Esprit original, il allie des vues générales très traditionnelles (« la seule science qui commande aux autres, c'est la théologie ») à des tendances scientifiques très modernes : « Notre époque, friande de science-fiction, se trouve naturellement en sympathie avec ce génie quasi prophétique» (E. Jeauneau). (P. 428.).

Le dernier empereur

publié le 1 mars 2016 à 02:20 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 7 mars 2016 à 08:26 ]

    C’est un film grandiose que nous offrit Bertolucci en 1987, il y a déjà trente ans. Présenté comme un film « biographique », il fallait nécessairement parler des différentes étapes de la vie de celui qui fut, effectivement, le dernier empereur du plusieurs fois millénaire Empire du Milieu : l’empereur Pu Yi. Et là, celui ou celle qui ne connait rien à l’histoire de la Chine au XX° siècle est bien embarrassé. D’autant plus que les scénaristes s’ingénient à éviter un parcours linéaire, simplement chronologique pour –j’imagine- prévenir une allure scolaire rédhibitoire.

On commence par le retour d’URSS en 1950 (Pu Yi fut pris par les Soviétiques alors qu’il se rendait au Japon en 1945, en déroute), on a un flash-back sur l’année de ses trois ans où il est couronné, on arrive dans la prison maoïste où il est interrogé sur sa « collaboration » avec l’ennemi, on voit son adolescence, les années 20’, on retourne en prison des années 50, on voit des soldats envahir la Cité interdite, etc… Difficile de s’y retrouver.

Les étapes simplifiées ont été les suivantes. Sa vie est calquée sur l’Histoire.

- En 1908, l’impératrice qui assurait la régence (en fait, elle avait évincé Guangxu, empereur légitime mais trop réformateur à ses yeux) désigne Pu Yi comme successeur. C’est un enfant, âgé de même pas trois ans. De 1908 à 1911, date de la révolution républicaine, on peut dire qu’on a le tout dernier échantillon de l’empire pluri-millénaire. Le film est à cet égard remarquable, avec une reconstitution parfaite. Tout l’entourage de l’enfant assume le Kotow, soit la prosternation protocolaire neuf fois face contre terre devant l’empereur. Empereur que « les gens du commun n’ont pas le droit de regarder ». On a affaire à l’éducation d’un autocrate capricieux à qui tout est permis. Rien n’a changé depuis la nuit des temps. ci-contre, l'empereur-enfant devant les sujets dans une des cours de la Cité interdite. Importance des moyens. Le gouvernement chinois avait "prêté" la Cité interdite à Bertolucci.

-En 1911, c’est la révolution de Sun yat-sen. 1911 : SUN YAT-SEN, LA RÉVOLUTION CHINOISE (1ère partie). Les Républicains respectueux, somme toute, de l’Empire, n’osent liquider complètement ce qu’il en reste et confine Pu Yi dans la Cité interdite dont il n’a pas le droit de sortir. Devenu adolescent, ce dernier vérifie qu’il est bien tout puissant et oblige l’un de ses conseillers à boire de l’encre. Ce dernier s’exécute. Il vérifie également qu’il n’a pas le droit de sortir de la Cité : les portes lui sont respectueusement fermées sous le nez. Il est prisonnier. Le dernier empereur bénéficie d’une liste civile, comme on dit en Angleterre, substantielle et dans la Cité interdite vivent 1200 eunuques, des centaines de cuisiniers, des centaines de soldats, etc… Vivent aussi les épouses secondaires des précédents empereurs lesquelles se conduisent comme les gardiennes de la tradition. Car, pendant plusieurs années, Pu Yi est éduqué à l’occidental grâce à un précepteur britannique (Peter O’toole) qui lui –ce fut un vieux contentieux – ne pratique pas le Kotow, j’ai vérifié. Et Pu Yi impose le changement : il coupe sa natte, mode mandchoue que ces derniers avaient imposée aux Chinois, il porte des lunettes –alors que selon les vieilles femmes de la Cour, un empereur ne doit pas, ne peut pas porter des lunettes. Tradition oblige, dût-elle lui coûter la vue ! Il se laisse pousser les cheveux qu’il coiffe à l’occidental. D’au-delà les murs lui parviennent les bruits des manifestations de 1919. Bertolucci reconstitue assez rapidement les manifs estudiantines qui protestent contre les Alliés qui, à Versailles, ont bradé les intérêts de la Chine –pourtant alliée elle aussi – au profit du Japon qui reçoit les ex-colonies allemandes de l’Empire du Milieu. Les étudiants manifestent avec leurs dazibaos, on sait qu’il y a là l’enfantement du parti communiste chinois. Lien Chine : La révolution du 4 mai 1919. Alors qu’il est engagé dans une partie de tennis sur un court aménagé en pleine Cité interdite, des soldats font irruption : c’est l’intrusion du réel dans l’irréel, et il doit quitter Pékin pour ailleurs. On ne veut plus des accords passés avec Sun Yat-sen.

- Une autre étape, 1924, est engagée avec son séjour à Tien-tsin. On a là aussi une reconstitution excellente de la Chine nationaliste des années 20’. Les paysans sont (toujours) absents du film… A l’image du général Tchang Kaï-chek qui a épousé une américaine, toute la Chine du changement se tourne vers l’Amérique. Les voitures Ford, le jazz avec un band maquillé en noir, le goût pour le chewing-gum, pour l’aspirine (de l’allemand Bayer, il est vrai). Etc… c’est une jeunesse dorée dans une ambiance dorée. Play-boy, Pu Yi s’exerce même à l’interprétation glamour des chansons à la mode. Lors d’une fête bien arrosée – le champagne est français – où les privilégiés s’interrogent sur les avantages respectifs de la Côte d’Azur et de la Californie, une sorte de Muscadin interrompt brutalement la fiesta pour dire que « les Rouges sont fichus » jouit-il, le général Tchang les a chassés de Shanghai et de Canton lien 15 octobre 1934, CHINE : la Longue Marche commence.. Nous sommes alors en 1927. A l’aide d’anecdotes mises en scène, Bertolucci montre aussi que ces années marquèrent le début de l’émancipation des femmes chinoises. Ainsi, le seconde épouse de Pu Yi refuse ce statut et demande le divorce. Elle sort, il pleut, on lui propose la protection d’un parapluie, elle refuse, profitant de ces instants d’oxygène et de fraîcheur. Apparaît aussi une femme aviatrice : symbole des progrès techniques et de l’émancipation, lesbienne sur les bords, qui fume tabac et opium, comme la première femme de Pu Yi. D’ailleurs. Pu Yi a cette réplique « l’opium a détruit la Chine ». Mais l’Occident n’a jamais entendu cette phrase. La Chine humiliée : les traités inégaux (1839 - 1864) 2ème partie.

- La partie suivante s’engage en 1931 avec l’invasion de la Mandchourie par les Japonais.LES R.I. de 1931 à 1937 : B. La Dégradation  Les choses vont se dégrader également pour Pu Yi. Il devient la marionnette dans les mains des Japonais, impérialistes sans scrupules (redondance). Les Japonais croient pouvoir créer un nouvel État, le Mandchoukouo et, ils trouvent un bon paravent avec Pu Yi, précisément, qui est mandchou, de sang impérial, et même dernier empereur de Chine : on le fait chef d’État. Mais je l’ai dit ailleurs, ceci est un cas d’école en droit international : le Mandchoukouo n’a aucun légitimité, ni interne : le peuple n’est pas consulté, ni externe : aucun autre État que celui de Tokyo ne le reconnaît comme souverain. L’épouse est plus avertie que le mari : elle voit bien le côté marionnette de la chose mais Pu Yi qui n’a pas renoncé mentalement à son titre d’empereur, croit pouvoir lui, manipuler les Japonais ! À la cérémonie du sacre en 1934, l’Église de Rome envoie un nonce apostolique. Toujours la finesse diplomatique du Vatican à l’égard des dictatures anticommunistes. Depuis 1931, Pu Yi est flanqué de Masahiko Amakasu, l’homme peu discret des services de Tokyo. Mais Pu Yi, selon le film, a des idées sincères. Il prononce un discours solennel devant les autorités japonaises et tout ce qui reste des serviteurs de l’Empire chinois, parlant de la souveraineté de son nouveau pays, de l’égalité, du respect réciproque entre Japon et Mandchourie, etc… Il n’a décidément rien compris. Les Japonais, furieux, se lèvent et partent. Suivis très peu de temps après par les « Chinois ». Pu Yi est un homme seul.

Ci-dessous : l'empereur-potiche.

Résultat de recherche d'images pour "film dernier empereur, illustrations"Il constate que sa garde personnelle est désarmée… Il doit écouter Masahiko Amakasu déclarer que, comme l’Inde britannique (c’est historiquement exact, l’administration du "joyau de la Couronne" n’a pas coûté un penny à sa gracieuse majesté), le Mandchoukouo doit payer lui-même les frais de sa colonisation par les Japonais. Puis le Japonais se laisse aller : « l’Asie nous appartiendra »…

Il va de soi que les Chinois, communistes ou pas, ont des récriminations particulièrement nombreuses et graves à formuler à l’égard des militaires de Tokyo qui tardent à présenter des excuses.Les exactions japonaises, leur guerre d’agression (1931-1937-1945) et le révisionnisme historique  Aussi bien, Pu Yi est accusé de collaboration avec ces derniers et cela donne les interrogatoires de 1950 dans la prison de Fushun.

Les Chinois et le premier d’entre eux, à savoir Mao, le Grand Timonier, montre une relative bienveillance à son égard (lire les articles Wiki). Il semble bien qu’on ne puisse pas se débarrasser en si peu de temps de plusieurs millénaires de domination impériale. Surtout que Pu Yi est – peut-être – Fils du Ciel. Qui sait ?

Enamorada, Mexique, 1946.

publié le 13 oct. 2015 à 07:37 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 13 oct. 2015 à 10:14 ]


   Enamorada (film).jpg C’est le Festival LUMIÈRE 2015 qui nous a offert ce qu’il a appelé lui-même, par la bouche de l’un de ses présentateurs, une "pépite". A la question "qui connaît, qui a déjà vu ce film", personne dans la salle archicomble -comme à l’habitude- personne ne leva le doigt. Le film est d’Emilio Fernandez et a pour interprètes principaux Maria Félix et Pedro Armendariz, "mythes du cinéma mexicain". On veut bien le croire.

    1946 : l’ambiance est à la révolution. Fernandez place l’histoire de son film au sein de la Révolution mexicaine de 1911. Le général Jose Juan Reyes (Armendariz, grâce, beauté féline) est un révolutionnaire du genre partage des richesses. Occupant la ville de Cholula, il fait dresser autoritairement la liste des notables qu’il fait rassembler avec plus que de la vigueur et qu’il va dépouiller, un à un. La séquence est variée par des cas singuliers : l’un des notables perd tout contrôle, finit par tout donner au général même sa femme pour avoir la vie sauve. Cette vilenie suscite l’horreur chez le général Reyes qui le fait exécuter. Autre cas, radicalement différent, l’instituteur qui n’a pas le sou, n’étant pas payé depuis plusieurs mois, son école est fermée. Reyes le renvoie dans son établissement, avec l’équivalent des traitements non versés et de l’argent conséquent pour rouvrir l’établissement. On a compris qu’il s’agit d’une révolution sociale : prendre l’argent aux riches, éduquer les enfants du peuple, etc…

    Parmi les élites, le señor Peñafiel qui, outre sa colossale fortune, a une fille d’une grande beauté, la Señorita Béatrix (Maria

Félix, effectivement très belle mais dont je trouve le visage et le regard très durs). La Señorita est particulièrement habile avec ses mains pour balancer des taloches gauche-droite à tout individu qui la regarde de travers. C’est le premier contact avec Reyes qui observe une de ces scènes et qui tombe amoureux illico de la belle Béatrix : sa beauté, son absence de sentiment de peur, bref sa personnalité, voilà qui est digne d’un général de la Révolution. Il l’épousera, coûte que coûte !

    Reyes part à la conquête de la Belle qui est déjà promise à un ingénieur étranger travaillant à Cholula. Les choses ne seront pas simples… Reyes tente d’abord de se faire inviter cher le señor Peñafiel, prétexte pour faire sa cour à Béatrix, mais celle-ci lui refuse l’accès grâce à une porte quasi blindée, il y a là un jeu entre les deux jeunes gens qui montre que Béatrix sait aussi rire… Reyes a retrouvé un ami d’enfance, connu au séminaire, un ami qui est alors le curé de Cholula. On comprend que tout oppose le curé et le révolutionnaire. Mais l’amitié reste intacte et Reyes réussit à faire comprendre à son ami l’amour qu’il porte à cette jeune femme. Il en fait un portrait qui touche le prêtre qui ira, à l’occasion, le dire à la famille Peñafiel. Reyes loue les services d’une tuna dont les guitaristes disent, sous le balcon de Béatrix, tout le bien que l’on pense d’une beauté et les désirs qu’elle suscite. Peine perdue.

    

L’image du général en prend un coup. Mais il va se redresser. Lors d’une rencontre, Béatrix lui jette tout son venin, lui rappelant qu’elle fait partie de la haute société, et l’invite, lui qui est sans le sou, à aller rejoindre les "pouffiasses" (sic, c’est le mot utilisé dans les sous-titres français) qui sont son lot commun. Le révolutionnaire se réveille, quitte à perdre celle qu'il désire tant, il lui dit qu’après tout, elle ne s’est donné que la peine de naître (Fernandez avait lu Beaumarchais), que si elle était née dans un des villages à l’entour, elle serait elle aussi une "pouffiasse" et lui général Reyes, il est là, il fait cela, pour donner à ces soi-disant pouffiasses une raison de vivre, une espérance, des lendemains qui chantent. C’est ainsi que dans cette histoire d’amour, les conflits de classes viennent s’immiscer et c’est ce qui donne au film un contenu qui va bien au-delà d’un simple mélo.  

    Reyes se trouve dans l’église avec son ami curé. Un immense tableau baroque attire son attention. C’est une représentation de la visite des trois rois-mages à l’enfant Jésus dans le foin de son étable. Reyes-Fernandez tient un discours qui annonce, selon moi, la théologie de la Libération : "Ces rois représentent le pouvoir, la gloire, la puissance, ils viennent s’agenouiller devant l’enfant qui lui représente la pauvreté, l’humilité, l’amour". Les puissants obéissants à l’Église et non l'inverse. "Mets ce tableau plus en lumière dans ton église" et le prêtre s’exécute. Le tableau recevra les rayons du soleil. Béatrix apprendra cela de la bouche du curé et, bien sûr, sera fort ébranlée.

    Alors que la cérémonie du mariage de Béatrix se précise, c’est dans Cholula le branle-bas de combat. Les troupes fédérales, l’ennemi, s’approchent et installent leurs batteries de canons. Contre toute attente, Reyes ordonne le retrait, il ne veut pas perdre une armée inutilement, l’occasion de vaincre se présentera ultérieurement. Quand elle apprend cette retraite/reculade de Reyes, Béatrix comprend qu’il n’est pas un tueur assoiffé de sang et de gloriole, mais un humaniste, amoureux du genre humain. Elle quitte la cérémonie, dit adieu à son père et rejoint le général dont les yeux brillent d’humidité.  

    Grandiose.


LA HORSE (1969) ; Lambesc, Granier-Deferre, et le vicomte de Bonald.

publié le 26 août 2015 à 09:14 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 15 oct. 2016 à 14:54 ]

    mots-clés : traditionalisme, vicomte de Bonald, 1968, Lambesc, Granier-Deferre, Horse,

    Film assez étonnant. Plus réactionnaire, tu meurs… Le film est tourné après 1968 d’après un livre de Lambesc qui fut publié également après 1968. D’un côté, un jeune mec (Marc Porel dans le rôle d'Henri, petit-fils) qui trafique de la drogue, en étant barman sur un navire de croisière, après avoir abandonné ses études de vétérinaire, de juriste, etc… de l’autre, un propriétaire normand (Gabin), grand-père du précédent, qui proclame haut et fort son refus du changement, le respect de la Tradition, la légitimité de l’usage de l’autorité, et qui, in fine, triomphe. Après la chienlit de 68, retour à l’ordre : c’est ce que nous disent et Michel Lambesc et Granier-Deferre.

    Le film a été boudé par la critique mais a eu un gros succès populaire. Rien d’étonnant. D’abord Gabin mérite tous les éloges dans son interprétation, il est vrai que le rôle lui va comme un gant. Ensuite, le film est un thriller. Henri trafique, Gabin-Maroilleur trouve un paquet d’héroïne -la horse- sur son domaine. Après avoir fouetté comme une bête son petit-fils, il détruit la came alors qu’il y en a pour 2 millions de francs valeur 1969 soit 2,2 millions d’€uros/2014 d’après mes calculs. "Maintenant, ils vont me tuer" dit Henri qui connaît la loi du milieu. Mais Gabin- Maroilleur est pour l’autodéfense, il va défendre seul, bec et ongles, son domaine, son petit-fils, sa réputation. Je dis seul mais en réalité le propriétaire a des aides, l’exploitation, immense, fait vivre trois ménages INSEE : Auguste Maroilleur qui est veuf ; Mathilde, fille aînée mariée à Léon, deux enfants dont Henri ; Louise fille cadette, mariée à Maurice, couple qui a une fille également. Tout le monde travaille à l’exploitation. Il faut ajouter d’autres ouvriers-agricoles, plus ou moins permanents et surtout Bien-Phu (André Weber, un des plus célèbres seconds rôles de notre cinéma). Ce surnom est donné à un garçon de ferme, fils de son père, entendez par là que son père était déjà employé chez les Maroilleur. Gabin-Maroilleur et Bien-Phu se tutoient, c’est dire l’étroitesse des relations. D’ailleurs Bien-Phu mange à la table du maître et il chasse avec lui le gibier à plumes. Pourquoi Bien-Phu ? Parce qu’il a fait 7 ans d’Indochine et il lui en reste des souvenirs, sa claudication est le signe le plus visible mais, dans la tête, les souvenirs et les peurs foisonnent.

     La disparition de l’héroïne provoque la réaction attendue des brigands. Cela commence par une simple visite d’André (interprété par le regretté Félix Marten) qui arrive avec sa voiture de m’as-tu-vu, parfaitement inadaptée aux chemins du bocage normand. Visite simple qui tourne au drame car André se fait menaçant allant jusqu’à évoquer le viol de la petite-fille "rondelette", il y a des images qu’il ne faut pas faire surgir dans le cerveau de Maroilleur et celui-ci tire deux fois et tue le représentant des truands. Le corps sera dilué grâce à une quantité suffisante de chaux vive ; la bagnole - dans une scène-hommage à Psychose du maître Hitchcock- de couleur bleu-ciel, est immergée dans une zone humide quelconque, ce n’est pas ce qui manque en "cette Normandie herbagère, verdoyante et mouillée" (Lucie Delarue-Mardrus non citée dans les dialogues-lol).

Degré suivant : incendie criminel du hangar agricole contenant des tonnes d’herbages, ressource importante dans une exploitation d’élevage.

Degré suivant : massacre de 28 bêtes à cornes, à coup de jeep. Dans un rodéo sanglant, les pauvres bêtes sont poursuivies et percutées par le véhicule tout-terrain. Ci-dessous : très belle photo avec Gabin-Maroilleur devant le vétérinaire, derrière lui les deux gendres, un peu à l'écart, mais le fusil en main, Bien-Phu.

    On monte encore dans l’échelle du crime : chien décapité, maison dévastée, Mathilde attachée à un siège et bandeau sur la bouche, et sa fille violée. Ils ont tenu parole. Auguste Maroilleur donne alors rendez-vous aux brigands. C’est le règlement de comptes à OK-corral.

    A une croisée de chemins se trouve une citerne d’eau pour les bêtes. Avec un robinet qui alimente une auge.  Là est fixé le rendez-vous. Les explications orales sont de courte durée. Les truands sont surpris par le coup du père Auguste qui, dès la veille, avait installé ses deux gendres dans la citerne. La surprise est totale. Deux morts ; deux autres font demi-tour avec leur voiture. Mais Bien-Phu -vieille habitude- est à l’embuscade et balance une bombe artisanale qui met le feu purificateur à l’ensemble. La voiture semble disparaître sous les flammes mais elle est non pas sur les terres de Maroilleur mais sur la route qui passe sur les terres de Maroilleur. Argutie décisive dont Maroilleur va user et abuser devant le commissaire de police et le juge d’instruction. 

        Gabin, impassible devant les truands, à sa gauche, la citerne dans laquelle les deux gendres ont passé la nuit...

     Tout cela se fait-il sans arête, ni os ? assurément non. Dès le départ, Maroilleur dit la vérité officielle que tout le monde devra répéter : il n’y a pas eu de visite d’un homme avec une bagnole bleue, "personne n’a rien vu !". Ce sera la ligne définitive du clan. Omerta. Quand le hangar prend feu, pas question d’appeler les pompiers. Et la Police ! surtout pas ! Mathilde et Léon, géniteurs d’Henri, finissent pas s’inquiéter, surtout que leur fils a disparu (Auguste l’a caché). "Je suis son père j’ai le droit de savoir". Le malheureux, que n’a-t-il pas dit ! "Ici, vous n’avez aucun droit ! Vous êtes le mari de ma fille et rien de plus…" à sa fille aînée : "Ce domaine, je le tiens de mon père qui le tenait de son grand-père… Ici, la famille c’est ton fils ! ". Bien sûr le monde a changé, les jeunes d’aujourd’hui veulent autre chose que la boue terreuse mais "c’est pas sale la terre ! Le monde a changé mais pas moi ! " Argument repris plusieurs fois. Henri qui a fait des études, fussent-elles avortées, définit bien la situation "c’est le patriarche de droit divin !".

    Granier-Deferre insiste sur le cérémonial de la table. Tant que le patriarche n’est pas là, tout le monde l’attend debout derrière sa chaise, on s’assoit lorsqu’il a ouvert son couteau, une sorte de Laguiole. Pendant le repas, c’est le silence total. Ambiance. C’est peu dire qu’Auguste est craint, mais il est respecté aussi : il n’a jamais froid,…, il n’est jamais malade, il ne s’est jamais trompé, etc… Et surtout, en vrai chef, il donne l‘exemple et assume. Quand la gendarmerie commence son travail, personne ne peut parler sauf Auguste "C’est moi qui répond pour tout le monde" Je vois constate le gendarme. Plus tard, lors d’un autre interrogatoire, un pandore décide d’arrêter Bien-Phu, Auguste Maroilleur barre l’accès de la porte au fonctionnaire d’autorité "si on arrête quelqu’un ici, c’est moi qu’on arrête !". Alors se place un dialogue tout à fait révélateur de l’idéologie du film et sur lequel je vais m’arrêter. Le juge d’instruction -admirable Pierre Dux- interroge : nom, prénom, profession ? "propriétaire", ce n’est pas un métier ! "pour moi, si !". Pour comprendre cette invraisemblable sentence - alors que mai 68 contestait bruyamment le droit de propriété - il faut remonter à un penseur de l’Ancien Régime, immortel hélas, le vicomte de Bonald et son ami Joseph de Maistre. Je me limite à Bonald [1].

Le patron, cellule de base de la société traditionaliste :

L'idéal social du Vicomte de Bonald (1754-1840), "oracle" des Chevaliers de la Foi (voir ici-même, mon livre, chapitre VII), membre de la Chambre des Pairs et du Conseil privé du roi, est celui du propriétaire foncier. Celui-ci est chef d'entreprise et fournit l'archétype du travailleur indépendant, mot appelé à une grande fortune politique. Chef de sa petite république, autonome, il n’a pas à payer d’impôts puisqu’il se suffit à lui-même. Il doit prendre la tête de l’armée, comme le noble de naguère, laquelle armée est indispensable pour brider l’ennemi intérieur.

    Bonald est un homme d'avant la révolution industrielle et comme "seule l'agriculture fournit les biens essentiels", nous dit-il, elle doit être favorisée. Et, avec elle, les propriétaires de la terre, car, "outre la noblesse politique, il y a une noblesse qu'on peut appeler domestique. C'est celle du propriétaire du sol qui ne travaille que pour lui, et une fois les charges publiques acquittées, dispose à sa volonté de son temps, de son travail et de son argent"(p65). Chaque père de famille dirige une petite société domestique, souverain d'un petit Etat dont il a les mêmes devoirs et des fonctions semblables. Le propriétaire foncier a, comme le chef d’État, "un personnel à diriger, un matériel à soigner, des sujets, des serviteurs, des propriétés, des finances, des voisins amis ou ennemis, en paix avec les uns, en guerre ou en procès avec les autres" [2]. On voit de suite que Bonald ne pense pas  au petit paysan en faire-valoir direct qui n'a que sa propre force de travail, il pense –sans dire le mot- au "patron". L'écrivain pétainiste Gazave parlera lui des "chefs de terre". Mais cela permet à Bonald d'affirmer : "la société domestique ou la famille est donc en parfaite harmonie avec la société monarchique puisqu'elles ont une constitution semblable"(p80). Oui, le propriétaire, le gentilhomme sur ses terres, voilà l'idéal social de Bonald. Lui-même l'a été, la Révolution l'a ruiné en abolissant les droits féodaux.

    Le propriétaire foncier, par nature, sait gérer son patrimoine et son argent : "les petits ou moyens propriétaires font de l'excédent de leurs revenus un emploi plus profitable pour eux et plus utile à l’État [3] et le font servir à l'amélioration de leur propriété (p93) et Bonald de s'élever contre les prélèvements scandaleux du fisc. Il reprend son discours en faveur des propriétaires-campagnards en militant résolument pour une réduction et même l'abolition de l'impôt foncier parce qu'on peut être assuré qu'il y a un si grand attrait dans la culture de sa propriété que tout ce qu'un cultivateur épargnerait en impôt foncier serait employé en amélioration de ses terres (p90). Bonald renforce le trait en écrivant que "devraient être appelés dans les assemblées électorales, les dix millions de propriétaires".

    " Et l'hérédité du pouvoir, sa masculinité [4], sa légitimité et son indépendance sont les premières et les plus naturelles lois de cet ordre social divin"(p79). Pour Auguste Maroilleur, l’hérédité passe par-dessus les filles -les gendres sont des pièces rapportées, on n’en parle pas - pour retomber sur le petit-fils, mâle. C’est Henri.

    Cette idéologie mortifère est ainsi comme le ressort dramatique du film  La Horse. Sans avertir, elle est diffusée à des millions d’exemplaires pour des millions de Français qui ont droit, après la victoire d’Auguste -Henri exprime sa volonté de le rejoindre au travail de la terre - à un plan final, travelling avant, sur la nuque de Gabin, qui a un bon coiffeur, mais là on bascule dans le culte de la personnalité.

 

(photo supprimée à cause du manque de place)
    La justice, façon Gabin-Maroilleur : le fouet à Henri
https://fr-fr.facebook.com/pages/La-Horse/384477218282500 (pour les trois photos)

[1] De BONALD, "Réflexions sur la révolution de 1830", Éditions Duc-Albatros, présenté par Jean BASTIER, Paris, 1988.

[2] De BONALD, page 80. Les chiffres entre parenthèses, dans les lignes qui suivent, indiquent les pages d'où sont extraites les citations.

[3] Plus profitable que l'emploi qu'en font les "capitalistes" (Bonald emploie le terme) et que les gens à traitements fixes (les fonctionnaires sont déjà dans la fenêtre de tir de l'extrême-droite…). Page 93.

[4] Il y aurait un chapitre à rédiger sur la virilité comme valeur dans le corpus théorique de l'extrême-droite française. "Française" car l'impératrice Marie-Thérèse d'Autriche et la grande Catherine de Russie ne posent pas ce genre de difficultés aux traditionalistes de ces deux pays.

The Deer Hunter (voyage au bout de l’enfer), Cimino 1978.

publié le 24 août 2015 à 10:35 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 5 août 2016 à 10:11 ]

    Le titre anglais est traduisible par "Le chasseur de cerf" ou de cerfs. Comment passe-t-on à "Voyage au bout de l’enfer" ? Miracle transatlantique. Marketing sans aucun doute, recherche du sensationnel. Notez que ce titre français n’est pas sans fondements mais enfin, cela interroge. Le film se partage en trois parties : avant le départ, la vie quotidienne des copains ; puis l’enfer, on peut le dire, dans la jungle inondée ; enfin, le retour au village du comté, avec la vie qui doit reprendre mais dans quelles conditions ? Il est certain que si l’on avait traduit par "le chasseur de cerf" tout en répétant "c’est un film sur la guerre du Viêt-Nam", les consommateurs auraient cru que l’on prend les Vietnamiens pour des cervidés ou bien qu’il s’agit d’un film sur la chasse en forêt qui n’a rien à voir avec la guerre hideuse menée par Goliath contre David, ce qui aurait, pour le mieux, obscurci la pub de lancement du film.

    La première partie dure un peu plus d’une heure (sur les 2h55 totales) et le troisième un peu plus d’une heure, soit un total de trois-quarts d’heure pour la partie qui se déroule sans interruption au Viêt-Nam. Ce n’est donc pas un film sur la guerre subie par ce pays exposé à tous les raffinements de la technologie américaine. Pourquoi, une si longue entrée sur la vie au village avant le départ de l’autre côté du Pacifique ?Résultat de recherche d'images pour "The Deer Hunter, voyage au bout de l'enfer , illustrations"

    Cimino montre le travail des sidérurgistes avec la fonte rouge, les étincelles oranges, la chaleur indicible, le danger permanent ; il montre les hauts-fourneaux et le paysage de black country, oui, les protagonistes du film sont des ouvriers de la métallurgie lourde. Ils ont même une "salle des pendus" comme les mineurs. La journée de travail finie, c’est la détente, qui commence dès les vestiaires. Rigolade, bières et souvent départ pour la forêt car nos copains sont chasseurs dans l’âme par nature. Ils respirent à pleins poumons l’air des montagnes qui vaut mille fois mieux que celui des aciéries. Tous sont unis comme les doigts de la main, enfin presque, il y a bien des préférences, le trio Mike, Stevie, Nick, mais globalement on vit la même vie. Sur ce fond, vient se greffer un évènement majeur le mariage de Stevie et, c’est la guerre au Viêt-Nam, le départ de nos trois amis sous la bannière étoilée. On fête tout ensemble. Une banderole (photo) tendue au travers de la scène rétro est très loyaliste "Serving God and country proudly" (Fièrement, servons Dieu et la Patrie) . Oui, on n’est pas prêt de se coucher au travers des rails pour empêcher le train de partir… Nous sommes dans un village d’immigrés russes avec leur église orthodoxe et ses icônes, avec la musique de là-bas, il y a là une solide communauté groupée autour des hauts-fourneaux : travail, paroisse, religion, origine (avec des noms difficiles à prononcer, comme disait Aragon). Cimino, lui-même issu de l'immigration, veut exprimer cette vérité universelle : les immigrés tiennent à montrer qu'ils sont autant patriotes, sinon plus, que les natifs eux-mêmes.    Mike (De Niro très bon) et Nick (Christopher Walken excellent également) ont un dialogue, en cette nuit froide de fête et d’adieu, Nick déclare qu’il adore ce bled où il vit, fût-il crasseux par les vapeurs de charbon, il veut y rester et les deux amis jurent fidélité à cette terre, à leurs parents et amis, et jurent de ramener l’autre au village en cas de malheur. Cette partie se termine par un morceau de musique classique interprétée au piano d’un bar par l’un des acolytes. La mélancolie enveloppe tout.

    Le spectateur est immédiatement plongé dans les eaux bouillonnantes, jaunes, chargées, d’un des ces fleuves du sud-est asiatique goinfrés des eaux de la mousson. L’un de nos héros déclare "notre place n’est pas ici", un autre quelques minutes plus tard "je veux rentrer au pays". Phrases qui méritent la peine de mort avec les Johnson et Nixon. Les Viêt-Cong ont construit des prisons flottantes dans lesquelles la victime n’a plus que le nez et les yeux hors de l’eau, le tout parcouru par des rats innombrables. Stevie est l’un de ces prisonniers. Nick et Mike, eux, sont confrontés à ce qui se fait de pire : le jeu avec la mort. C’est la roulette russe. Une balle sur six trous du revolver, cinq chances sur six d’échapper à l’explosion du crâne. Le tout scandé par la joie des parieurs qui ont misé soit sur la balle soit sur les cinq trous. C’est infernal. Cela "se joue" à deux, face à face : alternativement, le pistolet passe de l’un à l’autre. Les hésitations -permanentes- sont stoppées par des paires de baffes balancées par des sbires armés jusqu’aux dents… C’est insoutenable. Mais Cimino a fait une trouvaille et il utilise cet argument de scénario quatre fois dans le film.

    La troisième fois est utilisée dans ce que j’appelle la troisième partie, c’est-à-dire quand Mike -De Niro est de retour au "pays". A la chasse au cerf, il a un magnifique mâle au bout du fusil mais il ne peut l’abattre et tire en l’air. Il y avait au sein du groupe un copain pénible et agaçant (Stosh) qui se baladait toujours avec une arme de poing, au bout coupé, "au-cas-où" répète-t-il sans cesse. Mike alors lui fait le coup de la roulette qui l’a tant meurtri au Viêt-Nam et montre à Stosh qu’on ne joue pas à certains jeux, la vie est trop importante. Le retour de Mike a été difficile, on entend une réplique comme "rien ne marche plus ici"… Il découvre que Stevie est revenu mais se cache. Il a honte. De quoi, parbleu ? il a perdu ses deux jambes et un bras dans les eaux asiatiques. Est-ce sa faute ? qui est coupable ? C’est devenu un grand invalide. Avec ses semblables, il joue au loto organisé par des vétérans de 1945 ou de Corée. C’est une scène à pleurer tellement tout est triste, les invalides et les organisateurs qui semblent contents de s’être reconvertis dans les lotos pour invalides de guerre… Stevie dit à Mike qu’il reçoit régulièrement du courrier et de l’argent du Viêt-Nam mais il ne sait pas qui est si généreux. Mike comprend immédiatement que c’est Nick le bienfaiteur, Nick qui joue, qui parie, Nick qui sait être le père de l’enfant que l’épouse de Stevie portait déjà le jour du mariage. Mike retourne immédiatement dans la forêt tropicale.

   Résultat de recherche d'images pour "The Deer Hunter, voyage au bout de l'enfer , illustrations" Là se passent des scènes atroces, moralement atroces. Mike retrouve Nick qui lui, ne le reconnaît pas. Nick est devenu un spectre. Ils se retrouvent face à face pour la roulette  Après plusieurs tentatives, c’est Nick qui passe à la roulette… Comme il lui avait promis, Mike ramène sa dépouille au village des sidérurgistes. Le convoi funèbre défile devant les hauts-fourneaux qui, en l’occurrence symbolise le travail productif, la vie (le film est tourné en 1977, les États-Unis ont encore une sidérurgie).

    Le groupe de copains est reconstitué mais Nick manque à l’appel. On chante timidement "God bless America", Dieu n’était pourtant pas américain en 1975 quand l’ambassade US fut prise d’assaut par les Vietnamiens collabos qui faisaient tout pour sauver leur peau, leur puissant allié les ayant abandonnés. Scène du film parfaitement mise en scène comme tout le reste d’ailleurs.    

    Le petit peuple des États-Unis a souffert dans ses tripes de cette guerre impérialiste. Cimino le montre magistralement, c’est pourquoi il intitule son film The Deer Hunter. Nos ouvriers-chasseurs sont, finalement, des hommes comme tout le monde. Que sont-ils allés faire dans la galère du Viêt-Nam ? Ce sont de braves gars qui ont risqué leur peau pour rien et sans savoir pour qui. Nous ne sommes pas ici dans les États-Unis des campus, plus rebelles dans les années Viêt-Nam. La base, y compris la base ouvrière, ne protestait pas. Elle souffrait mais ne disait mot. Il faut savoir que des syndicats ouvriers, comme l'AFL-CIO, approuvaient la politique de Nixon en Indochine.

Gabin - Simenon et l'affaire Saint-Fiacre (1959)

publié le 17 août 2015 à 02:39 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 11 oct. 2016 à 07:54 ]

    


        C’est un film-marronnier comme on dit de ces thèmes récurrents qui défrayent la chronique quand l’actualité délaisse les journaux. Le film avec un Gabin en pleine forme est un classique, le scénario est de Georges Simenon donc maîtrisé.

L’originalité est de voir Maigret impliqué directement dans l’affaire puisqu’il est natif de Saint-Fiacre, son père a été régisseur du château, il y a été enfant de chœur, il y a nourri une admiration-affection pour Madame la Comtesse et son émotion traverse tout le film, il revient au château pour une enquête qui concerne la communauté et comment ! puisque la comtesse trouve la mort. Enquête serrée de Maigret.

    L’affaire policière se déroule remarquablement. La comtesse trouve la mort à l’église, en lisant son missel. Il n’y a aucune pièce à conviction, du moins au début, ni arme à feu, ni arme tranchante, ni empoissonnement, rien. Les suspects sont nombreux : le secrétaire, Sabatier, dont les mauvaises langues disent qu’il aurait des rapports intimes avec madame, on apprend d’ailleurs que son nom est couché sur le testament de la châtelaine, il y a Maurice, le fils-héritier, alcolo mondain, aux mains percées, le médecin de famille n’a pas fait grand chose pour soigner la maladie cardiaque de Madame, pourquoi pas le régisseur Gautier ou son fils ? … Mystère.

    Le crime était presque parfait : le journal local pond un article erroné annonçant la mort du comte de Saint-Fiacre (le fils) avec rectificatif le lendemain. Dans le missel curieusement égaré mais que le flair de Maigret retrouve, fut inséré l’article découpé du journal, ouvrant son missel à la page qui correspond aux paroles latines du curé, la comtesse est atteinte à son cœur malade, elle meurt, gardant sur son visage les stigmates de la frayeur. Simenon nous dit, en effet, que les morts cardiaques gardent les traits de l’émotion mortelle sur leur figure… Qui a glissé la coupure du canard dans le missel ? pourquoi cette grossière erreur du journal ? pourquoi ces mouvements d’argent à l’agence locale de la BNCI ?

    Un moment très fort du film est la séquence finale où Maigret a réuni tous ceux qui ont à faire avec l’affaire. Il y a là le comte qui a pris sur lui d’offrir le repas à chacun, le secrétaire qui a fait venir son avocat, Mr le curé, le régisseur rejoint par son fils Émile, le médecin et, bien sûr, Maigret. Tous vont passer sur le grill avec les dénonciations ciblées de Maigret.

 

    Outre cet aspect policier qui est évidemment la charpente du film, il y a la sociologie/idéologie qui permet de se rendre compte que G. Simenon est un maître du traditionalisme.

    D’abord, Maigret a gardé un respect intact pour la comtesse : quand quelqu’un évoque devant lui les coucheries de la comtesse, il va pour balancer une gifle, ce qui n’est pas du ressort d’un commissaire de police ; il méprise l’héritier à qui il reproche carrément "son manque de classe" et là il s’agit bien de la classe des aristocrates car nous sommes dans un château, avec titre de noblesse, un régisseur, des métayers (c’est le Bourbonnais de l’Allier) et, à la fin, lorsque que Maurice de Saint-Fiacre demande à Maigret comment il le trouve dans l’habit du comte-le-père défunt, "à votre place, pour la 1ère fois" réplique l’ancien fils de régisseur. C’est l’ordre moral qui fusionne avec l’ordre social. D’autant que Mr le curé est présent partout. Mais, malgré ses frasques qui eussent pu tuer sa mère - celle-ci fit une première et grave crise cardiaque quand il lui envoya un télégramme lui demandant de payer une dette de 1,2 million de francs, la police étant avertie - ce n’est pas Maurice le coupable. Simenon ne va pas s’attaquer à l’aristocratie jusqu’à ce point. Bon sang ne saurait mentir, on jette l’argent pas les fenêtres, certes, mais on ne se tue point chez les aristos.

    Comme par hasard, le coupable, les coupables sont à chercher du côté de ces petites classes moyennes, mesquines, jalouses, grappilleuses. C’est le régisseur qui, profitant de l’état de faiblesse de la comtesse, de l’inconscience de Maurice dépravé, c’est le régisseur qui a hypothéqué le château, qui a vendu des métairies à bas prix pour mieux les racheter, qui a prêté 800.000 francs à Maurice et, sa mère morte, celui-ci n’aurait plus aucune possibilité d’honorer ses dettes et vendrait le château hypothéqué aux Gautier. Lesquels accéderaient à la châtellenie.

    Maigret a tellement intégré la servitude qu’il est pris de rage devant Émile Gautier, il l’emmène de force auprès du cercueil et l’oblige à demander pardon à la morte, "elle qui t’a tant aimé, à qui tu dois tout, tout… ". Jamais Maigret n’aurait osé, mais les Gautier ont commis le sacrilège. Les pauvres doivent tout à leurs maîtres.

 

    Et voilà comment on passe et repasse sans cesse des films à la veine traditionaliste, moralisatrice et conformiste. Mais on les regarde, ils sont tellement bien faits.

     Un dernier mot : Michel Auclair - Maurice de Saint-Fiacre - est excellent. Il a "la classe" comme dirait Maigret. ...

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