Les massacres de septembre 1792 à Lyon

publié le 7 oct. 2019 à 09:57 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 7 oct. 2019 à 09:59 ]

    Je publie la préface au livre de Côme SIMIEN "Les massacres de septembre 1792 à Lyon", préface écrite par Michel BIARD, professeur à l'université de Rouen. Le livre est publié aux éditions ALEAS (18€). NB. les notes infrapaginales sont de moi ainsi que la mise en gras de certains mots ou expressions.
    J.-P. R. .

À Lyon, le 9 septembre 1792, une foule émeutière s'empare de huit officiers détenus dans les geôles de Pierre-Scize, la fameuse "Bastille" lyonnaise, les décapite puis promène les sanglants trophées dans la ville. Dans deux autres prisons de Lyon, celles de Saint-Joseph et de Roanne[1], deux prêtres réfractaires sont encore tués. Un troisième ecclésiastique, reconnu et arrêté en pleine rue, subit le même sort. Ces exécutions sommaires font donc onze morts, en écho sinistre aux massacres de septembre qui ont ensanglanté la capitale quelques jours plus tôt. Malgré l'intérêt que lui a porté une historiographie locale ayant vite dénoncé cette "justice populaire" pour le moins sommaire, avec parfois une sorte d'acharnement narratif, l'événement n'était guère connu de manière précise. Le travail minutieux d'un jeune historien, Côme Simien, vient fort heureusement combler cette lacune, au prix d'importants dépouillements d'archives et surtout d'un esprit critique toujours en alerte. L'historien n'a point à se transformer en procureur ou en juge, pas davantage qu'en avocat. Pour autant, la Révolution française est depuis plus de deux siècles au centre de si nombreuses légendes noires qu'un travail historique digne de ce nom peut vite se révéler décapant. Qui plus est, les affrontements ont été si sévères à Lyon, notamment avec en 1793 la révolte, le siège de la ville et la sévère répression qui l'a suivi, que les mémoires affrontées ont souvent contribué à obscurcir les réalités historiques. Ainsi, a-t-on pu lire et peut-on parfois hélas encore lire que les massacres de Lyon, en septembre 1792, ont été organisés par des "agitateurs" stipendiés et par une bande criminelle de gens sans aveu. Semblable vision est souvent pratique en ce qu'elle permet, d'une part, de minimiser, voire de taire, les tensions antérieures à l'événement, d'autre part, de séparer une poignée d'assassins d'un "peuple" supposé être naturellement "bon". Non seulement le récit de l'événement, reconstitué presque heure par heure par Côme Simien, nous offre une tout autre vision, mais, de plus, son enquête replace ces exécutions sommaires dans leur contexte, d'évidence décisif.

II ne s'agit évidemment pas, ici comme en d'autres cas, de trouver des justifications qui permettraient sinon d'innocenter les meurtriers, au moins de leur trouver des circonstances atténuantes, mais bien de chercher à comprendre ce qui a pu porter de telles violences. Comment des citoyens "ordinaires" peuvent-ils en venir à tuer des captifs désarmés, à trancher des têtes et à parcourir les rues en un terrible cortège visant, par l'exemplarité du châtiment, à imprimer la terreur dans le cœur des opposants à la Révolution ? La même question s'est d'ailleurs posée à Paris dès le 22 juillet 1789, lorsque, à la différence du 14, nul combat n'est venu justifier la mise à mort de l'intendant de Paris, Bertier, et de son beau-père Foullon.

Plusieurs journaux ont alors commenté ce double meurtre, en cherchant davantage à en déceler les origines et les motivations qu'en se contentant de l'approuver ou de le condamner. S'agissant des massacres lyonnais de septembre 1792, Côme Simien fait la part des nouvelles venues de Paris (l'annonce du massacre de 1200 à 1400 prisonniers), de la situation militaire (voisinage de la Savoie ennemie, mais aussi de la Suisse perçue comme le berceau des mercenaires qui ont défendu les Tuileries le 10 août), des inquiétudes sur les subsistances tant réelles que fantasmées, des tensions entre les autorités locales à propos de la répression contre les prêtres réfractaires (oppositions entre la municipalité et les autorités du département), enfin du souvenir encore frais de violences antérieures illustré surtout par le cas d'Antoine Lagier, soldat suisse battu à mort et pendu par une foule en colère. Par ailleurs, les victimes du 9 septembre 1792 ne sont pas choisies au hasard, même si l'un des prêtres perd la vie en raison d'une rencontre inopinée avec ses bourreaux improvisés. Pour comprendre la haine portée aux prêtres réfractaires, il convient de se souvenir du poids croissant des tensions religieuses depuis le début de 1791, voire dès l'année précédente, et plus encore des menées antirévolutionnaires de nombreux réfractaires[2]. La rigueur accrue de la répression en témoigne à l'échelle nationale, avec, entre autres, un décret de l'Assemblée législative du 27 mai 1792 qui a ordonné la déportation des prêtres dénoncés comme fauteurs de troubles, décret que le roi a refusé de transformer en loi, grâce à son droit de veto. De même, pour saisir à quel point des officiers "aristocrates" peuvent alors apparaître comme des suspects potentiels, force est de ne pas oublier l'ampleur des abandons de poste dans l'armée, mais aussi la hantise récurrente d'un péril "césariste". Bouillé en juin 1791 puis La Lafayette dans l'été 1792 ont déjà donné corps à la crainte d'un coup de force militaire. Avant la fuite royale avortée à Varennes en juin 1791, environ 6 à 7% des officiers français avaient quitté leur poste, une minorité rejoignant en émigration le comte d'Artois ou le prince de Condé. Mais, entre cet épisode de Varennes et le 20 avril 1792, jour de la déclaration de guerre, quelque 3.800 officiers ont abandonné l'armée, soit environ 28% des 13.500 officiers en poste à la veille de la Révolution. Aux lendemains immédiats de l'assaut contre les Tuileries le 10 août suivant, cette proportion atteint la moitié et, si l'on ajoute les mises à la retraite, ce sont trois quarts des officiers de 1789 qui ne sont plus en activité lorsque naît la République (le 21 septembre 1792, JPR). Comme chacun le sait, cela explique en partie le visage nouveau de l'encadrement des troupes et les promotions fulgurantes d'officiers remarquables tels Hoche, Marceau, Masséna, Davout, etc. Mais comme on l'oublie trop souvent, cette véritable hémorragie a joué un rôle non négligeable dans l'affaiblissement initial de l'armée française[3] et plus encore a renforcé la suspicion à l'égard des nobles servant comme officiers. Or, Côme Simien souligne que les huit officiers massacrés en septembre à Lyon ont démissionné justement en juin ou juillet 1792, qu'ils ont été soupçonnés par la municipalité de vouloir rester à Lyon pour y favoriser la Contre-Révolution et ont été incarcérés pour cette raison. Qu'ils aient ou non comploté importe finalement peu, l'essentiel est que l'idée d'un complot à anéantir s'est greffée sans peine sur des peurs et des tensions antérieures.

Lorsque, le 9 septembre, après qu'une cérémonie "patriotique" se soit déroulée le matin, un rassemblement se forme en début d'après-midi, les esprits ont donc de multiples raisons de s'échauffer et ces officiers prisonniers deviennent, comme les prêtres réfractaires emprisonnés, des cibles tentantes pour la colère des manifestants. Pour exorciser la peur, pour anéantir un complot supposé de "1'ennemi intérieur", mais aussi pour prendre le relais d'une justice trop timorée, des citoyens "ordinaires" se transforment alors en bourreaux. Nul besoin de voir là le fruit d'une organisation patiemment voulue par des "agitateurs", pas davantage une servile imitation des militants populaires de Paris, a fortiori les prétendues pulsions criminelles de gens sans aveu. Ce sont les tensions et leur radicalisation qui ont conduit à ces massacres, de même que dans le cas de nombreuses autres violences entre 1789 et 1792, et, bien sûr, au-delà. Le livre de Côme Simien permet de le comprendre, et son mérite est d'autant plus grand, que la Révolution française souffre encore à Lyon, en dépit des siècles écoulés, du poids des idées reçues, voire des légendes noires. Non content de nous offrir un récit détaillé de l'événement et une "géographie" lyonnaise des massacres, ce travail donne à penser. L'histoire dite "locale" ne se limite pas à une accumulation de monographies, elle peut aussi nourrir une réflexion à l'échelle du territoire national. Ce livre l'illustre à bien des égards, ce qui renforce encore sa richesse.

 

Michel BIARD Professeur à l'Université de Rouen

 



[1] Il s’agit de la prison de la place de Roanne, dans l’actuel 5° arrondissement, où s’étalent les 24 colonnes du Palais de justice ancien (construit en 1848).

[2] Voir des exemples lyonnais de ces menées dans mon livre, sur ce site, chapitre VI, « la terreur blanche ».

[3] On sait que Louis XVI avait prévu cet affaiblissement, cette désorganisation, et qu’il avait joué le jeu des Brissotins qui voulaient la guerre à tout prix. Louis XVI pensait que la Révolution s’effondrerait et que les Français n’auraient dès lors plus que la solution de « se jeter dans (ses) bras ».

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