La Marseillaise, chant révolutionnaire ! par Michel VOVELLE, Edgar MORIN.

publié le 14 avr. 2012 à 04:07 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 16 août 2016 à 11:14 ]


    Aujourd’hui, samedi 14 avril 2012, Marseille est la capitale de la France révolutionnaire. Le Front de Gauche y tient meeting avec quelques cent mille copains, potes, camarades et amis de son candidat Jean-Luc Mélenchon. A cette occasion, l’Humanité, journal de Jean Jaurès, publie un numéro spécial et Michel Vovelle trace en quelques mots ce qu’il faut savoir par cœur sur notre hymne national.

    On ne présente pas Michel Vovelle, plus grand historien vivant de notre grande Révolution universaliste de 1789, qui fut titulaire de la chaire d’histoire de la Révolution à la Sorbonne, Himalaya de la pyramide universitaire. Vovelle est membre du PCF et président honoraire de la Société des amis d de l’Humanité. On ne peut que s’interroger pourquoi N. Sarkozy lui préfère F. Furet. Mais à vrai dire, aujourd’hui, on s’en moque un peu.


Vive la Marseillaise !

            J.-P. R.

P.S. Je joins à ce texte, une autre offrande à notre hymne national, celle d' Edgar MORIN

Sociologue et philosophe. Né en 1921, Edgar Morin est directeur de recherche émérite au CNRS, président de l'Agence européenne pour la culture (Unesco) et président de l'Association pour la pensée complexe. Il a publié notamment « Pour et contre Marx » (Temps présent, 2010), « Ma gauche » (Bourin éd., 2010), « La Voie » (Fayard, 2011), « Au péril des idées » ...

             Les passages en gras sont soulignés par moi, JPR.

 

MARSEILLE, PATRIE DE LA MARSEILLAISE...


        Par Michel Vovelle,

        Historien

 

    On sait, mais il est utile de le rappeler, que ce chant de guerre pour l'armée du Rhin a été composé le 25 avril 1792 par un jeune officier d'artillerie, Rouget de L’Isle, dans le contexte du péril de guerre qu'affrontait la Révolution française. C'est de Montpellier que le refrain est arrivé, chanté par le citoyen Mireur, un des fédérés qui rejoignait à Marseille la troupe de ceux qui montèrent à Paris pour défendre la Révolution. Ce qui les amena au 10 août 1792 à prendre les Tuileries et à mettre à bas la monarchie. Le chant de marche entonné au banquet d'accueil par les Jacobins a conquis les participants, à tel point qu'il est devenu, sans tarder, un couplet de ralliement durant les journées révolutionnaires mais aussi sur les champs de bataille. Il a été promu hymne national en novembre 1793… puis en 1895 après une longue éclipse.

    Tour à tour rejetée par les régimes autoritaires ou répressifs de l'empire à la monarchie restaurée, mais redécouverte à chaque épisode révolutionnaire, la Marseillaise a été reçue non seulement en France mais dans toute l'Europe et le monde. Et, nous disent les bons apôtres : comment cela se fait-il ? Une musique d'amateur, et surtout un refrain sanguinaire, qu'est-ce que ce « sang impur qui abreuve nos sillons », ces « barbares qui vont égorger nos fils et nos compagnes ». Tout cela dans une langue qui n'est plus la nôtre. Il faudrait au moins réécrire les paroles pour éviter de se faire siffler dans des stades par des jeunes qui n'y comprennent rien... Puis il y a l'autre façon de faire passer un mauvais coup c'est de s'emparer de ce que le général Bugeaud, vieille canaille, appelait en 1839  'l'hymne de dernière les fagots", objet des captations chauvines ou militaristes du XIX° siècle.

    Sans remonter au déluge, il y eut l’OPA Le Pen avant que le FN ne se reporte sur Nabuchodonosor, et à droite après Valéry Giscard d'Estaing en oratorio. Nous avons aujourd'hui la mainmise d'un Sarkozy attrape-tout dans sa boulimie annexant la Marseillaise comme le drapeau ou la Cocarde dans la foire aux symboles au service de l'identité nationale et des « valeurs ».


    Et nous ? Au lendemain de la grande boucherie impérialiste de 1914, Aragon anathématisait la Marseillaise « dans les merdes des tranchées ». Mais à l'époque du danger fasciste nous l'avons réconcilié avec l'Internationale et elle a passé l'épreuve de la Résistance, ce qui n'était pas un compromis bourgeois. Gardons-la, non par une dévotion surannée, mais parce qu'elle reste intrépidement l’expression de la liberté sur les barricades, un chant révolutionnaire.

    fin du texte de Michel VOVELLE


UNIVERSELLE "MARSEILLAISE"

 

        Par Edgar MORIN

 

    La Marseillaise, que l'on chante désormais dans une étonnante unanimité, des communistes aux lepénistes, vient d'être brutalement mais justement secouée. Cela ne vient pas de la ministre Christiane Taubira, qui a préféré commémorer l'esclavage en se recueillant plutôt qu'en chantant l'hymne qui a accompagné toutes les aventures de la France une bonne part du XIXe siècle, mais aussi les cruelles expéditions coloniales, couvrant d'un voile glorieux les méfaits de la colonisation. Cela vient de l'acteur Lambert Wilson, qui, à la suite des remous anti-taubiresques causés par la droite, s'est soudain senti honteux des paroles – racistes, dit-il abusivement –, en fait sanguinaires et vengeresses, du 1er couplet, que l'on chante en ignorant les autres. Comme ce couplet apparaît révoltant et absurde si on le place dans notre conjoncture actuellement pacifique, j'ai voulu expliquer pourquoi il me paraît important de l'assumer quand même.

    Le 1er couplet de La Marseillaise, qui est seul exécuté, mémorisé et chanté, surprend. Cet hymne de combat (il fut celui de l'armée du Rhin, composé par Rouget de Lisle en 1792, adopté comme hymne national en 1795, puis définitivement en 1879) est tout à fait différent des hymnes nationaux, qui sont quasi religieux et liturgiques, à la Nation (Deutschland über alles, « l'Allemagne au-dessus de tout ») ou à la royauté, symbole de la Nation (God Save the King, « Que Dieu sauve le roi »).

    Cet hymne de combat est un hymne d'éveil et de résistance à l'invasion des armées royalistes conjurées. Le danger est alors mortel pour la République naissante (la patrie est en danger ! JPR). Son caractère sanguinaire est lié à ce moment d'exaltation, voire d'ivresse vitale. Et surtout, il lie indissolublement l'identité de la République à la résistance aux tyrannies. Il lie non moins indissolublement l'idée de République à l'idée de France.

Couplet 1

Allons enfants de la Patrie,

Le jour de gloire est arrivé !

Contre nous de la tyrannie,

L'étendard sanglant est levé, (bis)

Entendez-vous dans les campagnes

Mugir ces féroces soldats ?

Ils viennent jusque dans vos bras.

Égorger vos fils, vos compagnes !

    Vichy a supprimé ce premier couplet, par haine de la République, et effacé la résistance à l'invasion parce qu'il pratiquait la collaboration avec l'envahisseur. Certes, le couplet qui l'a remplacé a sa beauté dans « amour sacré de la Patrie », mais il élimine la République de l'identité française. Vichy fut raciste (et non le 1er couplet de La Marseillaise, qui est certes sanguinaire, mais dans l'ivresse guerrière). Or ce caractère sanguinaire est ouvertement répudié pour l'après-victoire. (Voir fin du couplet 15).

    La Marseillaise a eu quinze couplets originaux, qu'il faut ici rappeler. Les 2e, 3e et 4e couplets confirment et prolongent le 1er.

Couplet 2

Que veut cette horde d'esclaves

De traîtres, de rois conjurés ?

Pour qui ces ignobles entraves,

Ces fers dès longtemps préparés ? (bis)

Français ! Pour nous, ah ! Quel outrage

Quels transports il doit exciter !

C'est nous qu'on ose méditer

De rendre à l'antique esclavage !

Couplet 3

Quoi ! Ces cohortes étrangères

Feraient la loi dans nos foyers !

Quoi ! Ces phalanges mercenaires

Terrasseraient nos fils guerriers ! (bis)

Dieu ! Nos mains seraient enchaînées !

Nos fronts sous le joug se ploieraient !

De vils despotes deviendraient

Les maîtres de nos destinées !

Couplet 4

Tremblez, tyrans et vous, perfides,

L'opprobre de tous les partis !

Tremblez ! Vos projets parricides

Vont enfin recevoir leurs prix ! (bis)

Tout est soldat pour vous combattre

S'ils tombent, nos jeunes héros,

La terre en produit de nouveaux,

Contre vous tout prêts à se battre.

    Le 5e couplet prend de la hauteur, devient magnanime et demande d'épargner « les tristes victimes s'armant à regret contre nous ».

Couplet 5

Français, en guerriers magnanimes,

Portons ou retenons nos coups !

Épargnons ces tristes victimes,

A regret s'armant contre nous ! (bis)

Mais ce despote sanguinaire !

Mais ces complices de Bouillé !

Tous ces tigres qui, sans pitié,

Déchirent le sein de leur mère !

    Le 6e, magnifique, introduit le patriotisme, le liant à la liberté (adopté par Vichy parce que Patrie remplace République).

Couplet 6

Amour sacré de la Patrie

Conduis, soutiens nos bras vengeurs !

Liberté, Liberté chérie,

Combats avec tes défenseurs ! (bis)

Sous nos drapeaux que la victoire

Accoure à tes mâles accents !

Que tes ennemis expirants

Voient ton triomphe et notre gloire !

Refrain

Aux armes, citoyens !

Formez vos bataillons !

Marchons, marchons !

Qu'un sang impur…

Abreuve nos sillons !

La strophe sur le « sang impur » choque légitimement aujourd'hui. Mais le caractère racial du sang n'est nullement présent dans la conscience des révolutionnaires du XVIIIe siècle. Il n'apparaîtra qu'avec les théories racistes de Gobineau (homme du second empire anti-républicain, JPR? et du nazisme.

Le 7e couplet introduit les générations futures dans la continuité républicaine et tyrannicide.

Couplet 7

(Couplet des enfants)

Nous entrerons dans la carrière,

Quand nos aînés n'y seront plus ;

Nous y trouverons leur poussière

Et la trace de leurs vertus. (bis)

Bien moins jaloux de leur survivre

Que de partager leur cercueil

Nous aurons le sublime orgueil

De les venger ou de les suivre !

Le suivant est déiste. Il nous évoque le culte de l’Être suprême de Robespierre et aussi le Gott mit uns («Dieu avec nous ») des Allemands. Il fut supprimé par Joseph Servan de Gerbey, ministre de la guerre, en 1792.

Couplet 8

Dieu de clémence et de justice

Vois nos tyrans, juge nos cœurs

Que ta bonté nous soit propice

Défends-nous de ces oppresseurs (bis)

Tu règnes au ciel et sur terre

Et devant Toi, tout doit fléchir

De ton bras, viens nous soutenir

Toi, grand Dieu, maître du tonnerre.

Le 9e ajoute l'idée d'égalité à celle de liberté ; il faudra attendre 1848 pour la devise « Liberté, Égalité, Fraternité ». Le 10e porte un ultime anathème à la royauté.

Couplet 9

Peuple français, connais ta gloire ;

Couronné par l’Égalité,

Quel triomphe, quelle victoire,

D'avoir conquis la Liberté ! (bis)

Le Dieu qui lance le tonnerre

Et qui commande aux éléments,

Pour exterminer les tyrans,

Se sert de ton bras sur la terre.

Couplet 10

Nous avons de la tyrannie

Repoussé les derniers efforts ;

De nos climats, elle est bannie ;

Chez les Français les rois sont morts (bis)

Vive à jamais la République !

Anathème à la royauté !

Que ce refrain, partout porté,

Brave des rois la politique.

    Les 10e et 11e couplets sont les deux couplets sublimes qui lient patriotisme et universalisme et préfigurent les thèmes de L'Internationale.

Couplet 11

La France que l'Europe admire

A reconquis la Liberté

Et chaque citoyen respire

Sous les lois de l’Égalité ; (bis)

Un jour son image chérie

S'étendra sur tout l'univers.

Peuples, vous briserez vos fers

Et vous aurez une Patrie !

Couplet 12

Foulant aux pieds les droits de l'Homme,

Les soldatesques légions

Des premiers habitants de Rome

Asservirent les nations. (bis)

Un projet plus grand et plus sage

Nous engage dans les combats

Et le Français n'arme son bras

Que pour détruire l'esclavage.

Les 13e et 14e sont négligeables. Le dernier ouvre un avenir apaisé.

Couplet 15

Enfants, que l'Honneur, la Patrie

Fassent l'objet de tous nos vœux !

Ayons toujours l'âme nourrie

Des feux qu'ils inspirent tous deux (bis)

Soyons unis ! Tout est possible ;

Nos vils ennemis tomberont,

Alors les Français cesseront

De chanter ce refrain terrible.

    La Marseillaise dans son intégrité est donc un grand hymne où sont associées Nation, République, universalisme, liberté, dans une intensité frémissante qui est justement celle de l'an I, de Valmy, du moment fondateur de la France républicaine et du moment paroxystique de la défense de la liberté nationale. Le premier couplet porte cette marque. Il est remémorateur, commémorateur, régénérateur.

    En dépit de ses excès de langage qui, en contrepartie, apportent un extrême romantisme, il doit être conservé. En revanche, il faut ressusciter le 11e et le 12e, qui correspondent si bien à nos temps planétaires d'interdépendance des peuples et de communauté de destin de toute l'humanité. Ils portent en eux l'universalisme de l'ère planétaire déjà présent dans le message de La Marseillaise.

    Enfin, La Marseillaise est un hymne d'éveil et de résistance qui a valu pour les résistances qui ont suivi, qui vaut pour celles que nécessite notre temps, et qui vaudra pour les résistances futures. fin du texte de E. Morin.

 


voir aussi : Quelques flashes depuis Vizille... 

et "La Marseillaise" de Jean RENOIR (1938) produite par la CGT


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