Jean Jaurès nous parle de Robespierre…

publié le 3 juin 2012 à 12:34 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 14 mars 2013 à 02:53 ]
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    Je publie cet article de la revue L’Incorruptible, n°80 du 2ème semestre 2012. C’est J. Jaurès qui va parler. Jaurès a été un historien de la Révolution française. Son point de vue est forcément riche d’intérêt pour nous tous. A Monsieur J.-F. Copé qui a paraît-il des ambitions présidentielles, je conseille cette lecture et bien d’autres… Il verra à la fois la complexité de la situation de 1793 et les nuances apportées par Jaurès, admirateur de la Révolution française, dans son appréciation de l’action de l’Incorruptible. Que Mr Copé mélange Brasillach et Robespierre ne laisse pas d’inquiéter. L’inculture entrera-t-elle un jour à l’ Élysée ? Rien ne nous sera, alors, épargné.

    On lira dans ces lignes les paroles célèbres de Jaurès : je suis avec Robespierre, et c'est à côté de lui que je vais m'asseoir aux Jacobins. J'illustre ce texte par des photos de l'église du petit village charentais de Criteuil-la-Magdeleine prises par mon ami L. Bergery lors d'un voyage commun en Cognaçais. L'influence du culte de la raison, de l'être suprême, prôné par Robespierre, a pénétré jusqu'au fond des campagnes françaises. la Révolution fut l'affaire de tous, pas d'un homme seul. 

    J.-P. R.

 

Présentation par Jean-Claude MARTINAGE.

 

    Voici des extraits de l'Histoire Socialiste de la Révolution Française dans lesquels Jaurès commente l'action et la pensée de Robespierre. Nous y retrouvons souvent des éléments positifs et négatifs, des sentiments opposés comme dans ce commentaire sur le discours du 28 déc. 1792 « Je démêle en moi une émotion irritée et une admiration qui n'est pas toujours sans malaise». Jaurès était parfois excédé par la rigidité de "L'homme-principe" Robespierre (Laponneray). Il admettait cependant que l'attachement à ces mêmes principes sauva la Révolution en 1793 même si après la chute des factions, il se désolidarisa de Robespierre.

    Laissons parler Jaurès dans les dernières pages de son ouvrage : "J'ai dit quels furent surtout, depuis le 31 Mai[1], les services immenses de Robespierre, organisant le pouvoir révolutionnaire, sauvant la France de la guerre civile, de l’anarchie et de la défaite. J'ai dit aussi comment, après l'écrasement de l'hébertisme et du dantonisme il fut frappé de doute, d'aveuglement et de vertige" (tome 6, p.516)). Les grands historiens A. Mathiez et A. Soboul ont considéré que Jaurès ne fut pas toujours juste avec Robespierre. Certains autres jugent que "c'est toujours le moment, dessiné avec une précision extrême, qui détermine on non, l'adhésion de Jaurès" (Mona Ozouf). Nous, "les Amis de Robespierre" souhaitons simplement que la lecture de ces quelques textes puisse, par leur esprit critique, parfaire la connaissance de celui que nous considérons comme le grand homme de la Révolution Française.

 Jean-Claude Martinage

Les amis de Robespierre (A.R.B.R.) www.amis-robespierre.org

 

La conception religieuse de Robespierre

    Robespierre semble croire que le christianisme, enseigné par la Révolution et selon la Révolution peut perdre peu à peu ses dogmes les plus aventureux et les plus tyranniques et se confondre avec la religion naturelle : et c'est tout un système religieux et moral qu'il esquisse à grands traits [ ...]. D'abord lui-même, disciple de Jean-Jacques, a foi dans un Dieu personnel et conscient, gouvernant le monde par sa grandeur, et dans l'immortalité de l'âme humaine : et il s'applique à retrouver sous l'enveloppe chrétienne des croyances populaires ces deux dogmes de la religion naturelle.




    [...] Oui, il avait en lui du prêtre et du sectaire, une prétention intolérable à l'infaillibilité, l'orgueil d'une vertu étroite, l'habitude de tout juger sur la mesure de sa propre conscience et envers les souffrances individuelles la terrible sécheresse de cœur de l'homme obsédé par une idée et qui finit peu à peu par confondre sa personne et sa foi, l'intérêt de son ambition et l'intérêt de sa cause. Mais il y avait aussi une exceptionnelle probité morale, un sens religieux et passionné de la vie, et une sorte de scrupule inquiet à ne diminuer, â ne dégrader aucune des facultés de la nature humaine, à chercher dans les manifestations les plus humbles de la pensée et de la croyance l'essentielle de la grandeur de l'homme [...] Robespierre n'avait pas pris à Jean-Jacques tout son pessimisme, puisqu'il croyait la démocratie applicable aux grands Etats modernes. Mais il se disait que, même après l'institution de l'entière démocratie, bien des maux accableraient l'homme. Il lui semblait impossible de corriger suffisamment les inégalités sociales, il lui semblait impossible de ramener toutes les fortunes et toutes les conditions à un même niveau, sans arrêter, sans briser les ressorts humains, et il prévoyait ainsi une renaissance indéfinie, de génération en génération, de l'orgueil et de l'égoïsme des uns, de la souffrance et de l'envie des autres. Il n'avait aucun pressentiment du socialisme ; il n'entrevoyait pas la possibilité d'un ordre nouveau où toutes les énergies humaines se déploieraient plus harmonieusement (...).

    Aussi éprouvait-il quelque respect pour l'action chrétienne qui lui semblait avoir pénétré parfois dans les âmes humaines à des profondeurs où l'action révolutionnaire n’atteindrait point. Et il se faisait scrupule d'arracher aux hommes des espérances surhumaines de justice et de bonheur dont la Révolution lui paraissait incapable à jamais d'assurer l'équivalent. Là est, dans la pensée de Robespierre, le grand drame ; là est, dans cette âme un peu aride, l'émotion profonde et la permanente mélancolie (tome 3 p366-375).

 

Contre les culottes dorées en Mai 1793

    Tout en animant les sans-culottes contre les culottes dorées, Robespierre prend bien garde que la lutte sociale n'aboutisse pas à une lutte des classes systématiquement fondée sur l'opposition de la pauvreté et de la richesse. Et ce n'est pas pour dépouiller les riches, c'est pour assurer la victoire de la démocratie et le salut de la liberté, qu'il demande, en cette crise, la primauté révolutionnaire des pauvres [...]. Ainsi, de même que Robespierre, tout en excitant les sans-culottes, voulait les empêcher de déclarer une guerre fondamentale à la bourgeoisie et à la propriété, il voulait tendre tous les ressorts de l'action révolutionnaire, mais sans briser la légalité (tome 5 p. 511-514).

 

    La déclaration des droits de Robespierre le 24 avril 1793

    Robespierre ne se contente pas de rappeler que la propriété est une institution sociale [...]. La propriété, dans sa formule, n'est que ce qui reste de la propriété, quand la société a exercé son droit antérieur et supérieur, quand elle a prélevé ce qui lui est nécessaire pour assurer la vie de tous [...]. Dès maintenant, il insérait dans la Déclaration des Droits proposée par lui quelques applications précises de sa définition sociale de la propriété. Il veut que la Convention inscrive dans la charte sociale le droit de tous à la vie, le droit au travail, le droit à l'instruction, et l'impôt progressif avec immunité complète du minimum de revenus nécessaire à la vie. Tous ces premiers articles de son projet sont d'une belle allure humaine [...].

    Cette déclaration des droits c'est l'extrême formule officielle de la pensée sociale de la Convention. Aucun représentant n'alla au-delà [...]. Mais, ce qui attriste dès maintenant l'exposé de la pensée sociale de Robespierre, ce qui lui communique une sorte d'aridité, c'est le parti pris vertueux contre la richesse […]. Certes, Robespierre ne veut pas proscrire l'opulence : mais il la dédaigne et il la méprise presque, comme si elle n'était pas la forme, d'abord nécessairement oligarchique, plus tard sociale, populaire et commune, de la puissance de l'homme sur les choses, le signe de sa maîtrise sur l’univers. Ce qui aurait été grand et beau, c'eût été d'appeler au secours de la Révolution toutes les forces de production, de richesse, et de dire: "Les mesures que nous prendrons pour que tous les citoyens aient une part de ce bien-être croissant, de cette richesse humaine croissante, ajouteront à l'essor de la richesse bien loin de la contrarier" (tome 6 p. 134-140).

 

    La politique de Robespierre en juin-Juillet 1793

    Robespierre, assidu, courageux, s'obstine à prévenir les mesures hâtives qui, sous prétexte de révolutionner l'armée, la livrerait désorganisée et sans chefs à l'ennemi. II s'applique à maintenir l'autorité de la Convention et du Comité de Salut Public, à fondre toutes les forces de la Révolution, à créer contre le péril intérieur et extérieur la dictature de la France révolutionnaire appuyée sur Paris, et à écarter la dictature étroite de Paris qui aurait été bientôt précipitée dans le vide [...]. Si grands qu'ils aient été, Cambon et Carnot ont été des administrateurs, non des gouvernants, ils ont été des effets; Robespierre était une cause. Je ne veux pas faire à tous ces combattants qui m'interpellent une réponse évasive, hypocrite et poltronne. Je leur dis : ici, sous le soleil de juin 93 qui échauffe votre âpre bataille, je suis avec Robespierre, et c'est à côté de lui que je vais m'asseoir aux Jacobins. Oui, je suis avec lui parce qu'il a à ce moment toute l'ampleur de la Révolution (tome 6 p. 201-203).

 

    Robespierre contre les factions (février 1794)

    Quand donc cessera l'oppression des patriotes ? Robespierre pressent un combat à mort. Et il prend position à la Convention par son discours dirigé à la fois contre le dantonisme et contre l'hébertisme [...]. Dès lors, il est résolu de frapper des deux côtés à la fois ; il s'installe sur une hauteur âpre et d'où il pourra balayer tout l'horizon. Jamais il ne pourra atteindre la démagogie hébertiste s'il n'a pas rassuré tous les patriotes, tous les révolutionnaires contre la politique de défaillance traîtresse des Indulgents[2]. Et il déclare la guerre aux uns et aux autres. Mais, que de sacrifices, que d'épreuves va imposer ce double combat ! Robespierre a le pressentiment aigu de son rôle terrible. C'est lui qui va être chargé de distribuer la mort à sa droite et à sa gauche. C'est lui qui va équilibrer l'échafaud ; il se sent devenir le centre de gravité de la guillotine, et, épuisé de travaux, de luttes, de soucis, malade des premières atteintes portées à sa popularité et des responsabilités qu'il assume, il sent ses forces défaillir (tome 6 p. 395).



[1] Il s’agit de la "journée" du 31 mai 1793 qui, avec celle du 2 juin suivant, chassera les Girondins du pouvoir et installera le pouvoir des Montagnards. A cette date, Robespierre n’est pas membre du Comité de salut public. (JPR).

[2] Nom donné à la tendance de la Convention animée par Danton.

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