II. Révolution, laïcité, instruction publique…

publié le 3 juil. 2011 à 02:42 par Jean-Pierre Rissoan
  17/12/2010  

Seconde partie de la conférence de P. DAZORD. J’attire particulièrement l’attention du lecteur sur la distinction entre instruction et éducation, entre vérité et opinion. J.-P.R.

Actualité des fondements philosophiques de l’idée laïque : la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (20/26 août 1789) et le premier mémoire de Condorcet sur l’instruction publique (1791).

II. Instruction Publique et Education

Il est intéressant de voir l’application que Condorcet fit de ces principes au problème de l’enseignement, notamment dans le premier des cinq mémoires sur l’Instruction Publique de 1791.[1]

Comme je l’ai indiqué plus haut, pour Condorcet, l’article 1 fonde la nécessité de l’instruction publique, devoir de la société à l’égard des citoyens. « Les lois prononcent l’égalité dans les droits, les institutions pour l’instruction publique seules rendent cette égalité réelle »[2]Mais au nom de la Liberté, Condorcet s’oppose farouchement à toute éducation publique. Pour lui l’instruction, pour reprendre une formule du Ministre de l’Education Nationale Luc Ferry, a pour but de transmettre le savoir accumulé et les valeurs de la République, ce que Condorcet appellel’enseignement des vérités. Son but est donc de former un citoyen libre apte à assumer son égalité avec les autres citoyens. Tournée vers l’avenir l’instruction le met à même de disposer partout et toujours de son esprit critique et de son libre arbitre et  ceci s’applique également à l’enseignement de la constitution : « le but de l’instruction (en ce domaine) n’est pas de faire admirer aux hommes une législation toute faite mais de les rendre capables de l’apprécier et de la corriger »[3]. Fondée sur la raison, commente Catherine Kintzler[4], elle est perpétuellement révisable. Quant à l’éducation, dont l’instruction est une composante, elle met en jeu la transmission de valeurs et d’acquis au sein de la famille et de la société dans son ensemble, qui ressortissent au domaine des opinions et sur lesquels on ne saurait légiférer sans risquer d’attenter à l’article 10.  « L’éducation ce n’est pas seulement l’instruction positive (ensemble des vérités de fait et de calcul) mais elle embrasse toutes les opinions politiques, morales ou religieuses »[5]. On ne peut pas faire de la liberté d’opinion la première des libertés sans en conclure à la légitimité pour tout être humain de vouloir transmettre ce à quoi il tient. « La liberté des opinions ne serait plus qu’illusoire si la société s’emparait des générations naissantes pour leur dicter ce qu’elles doivent croire … Il faut donc que la puissance publique se borne à régler l’instruction en abandonnant aux familles le reste de l’éducation »[6].Il n’est pas possible pour l’Instruction Publique, qui est l’apprentissage de l’exercice de la raison, d’enseigner des vérités révélées ou des textes intouchables. « La puissance publique n’a pas le droit de faire enseigner des opinions comme des vérités ».[7]Que serait la puissance publique si elle ne reconnaissait pas « la séparation absolue du pouvoir politique qui règle les actions et de l’autorité religieuse qui ne peut s’exercer que sur les consciences ? »[8] Autrement dit, pour employer une langue plus moderne, que serait un état qui ne serait pas laïque et ne respecterait pas la séparation des sphères publique et privée? C’est pourquoi Condorcet s’oppose à Talleyrand[9] qui proposait d’intégrer à l’instruction les éléments de la religion : « La puissance publique n’a pas droit de lier l’enseignement de la morale à celui de la religion »[10]. Et on ne s’étonnera pas qu’il se prononce contre tout enseignement des opinions religieuses dans l’Instruction Publique. Ce serait pour lui un ferment de dissolution.

III. Actualité des débats de 1789-1791.

Quelles implications ont, aujourd’hui, les débats de 1789 et 1791 ?

a. La liberté et l’égalité en droits concernent tous les membres de l’espèce humaine :

Elles ne résultent pas d’une démarche individuelle et les individus n’ont pas à y consentir. De même que les esclaves libérés de Virginie qui venaient demander à revenir sous l’ancien joug ne témoignaient pas contre l’abolition, mais montraient  à quel effroyable état les avaient réduits les pratiques de leurs maîtres et combien serait long le chemin qui les conduirait à la liberté et l’égalité, de même la revendication du port du voile n’est que la preuve des destructions opérées dans l’imaginaire de jeunes filles ou femmes par des coutumes millénaires, barbares et moyen-orientales de discrimination et de mépris de la femme  et doit être rejetée absolument.[11]

Interdire les pratiques discriminatoires à l’égard des femmes (voile ou hijab, infériorité juridique, etc…), c’est rappeler toute la force de la Déclaration de « [dénonciation] à tous les citoyens [du] crime ou [de] l’erreur », c’est défendre l’article 1, faire respecter un droit universel acquis définitivement, rappeler que toute atteinte aux droits (et donc y compris dans la sphère privée) tombe sous le coup de la loi comme le dit l’article 4, et permettre ainsi, même aux filles ou femmes qui n’en ont pas conscience aujourd’hui, d’accéder un jour à la liberté et à l’égalité en droit. On ne peut que se féliciter que ceci ait été rappelé avec force et à la quasi unanimité par l’Assemblée Nationale dans la loi sur le port des signes ostensibles. La rigueur dans l’application de la loi n’est nullement incompatible avec l’humanité et l’explication, comme tentent de le faire croire les fanatiques divers, dont le langage et les pratiques sont eux fondamentalement inhumains. Quant au dolorisme compassionnel qui fait actuellement fureur chez certains, parfois aveuglés par leur générosité, il a comme résultat d’enfermer dans des pratiques archaïques les victimes de ces pratiques[12]. C’est dans une toute autre perspective que s’inscrivait Jaurès dans son adresse aux instituteurs du 15 janvier 1888 quand il écrivait : «Il faut encore apprendre à [notre] jeune démocratie le goût de la liberté. Elle a la passion de l’égalité ; elle n’a pas, au même degré, la notion de la liberté qui est beaucoup plus difficile et beaucoup plus longue à acquérir. Il faut donner aux enfants du peuple, par un exercice suffisamment élevé de la faculté de penser, le sentiment de la valeur de l’homme et par conséquence le prix de la liberté, sans laquelle l’homme n’est pas». [13]

b. La liberté des opinions est totale, sauf à troubler l’ordre public.

La liberté des cultes en découle et c’est aux pratiquants des cultes à s’organiser dans ce cadre. L’Etat garantit la liberté d’opinion et non l’organisation des cultes. L’Empire est revenu sur cette avancée de la liberté en organisant trois cultes, catholique, protestant, et juif[14], se replaçant en fait dans la logique ancienne sans revenir cependant sur la liberté d’opinion et de culte. Le Ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy, s’est engagé dans la même voie en présidant à la création d’un conseil du culte musulman alors qu’il revient au culte musulman de s’organiser de sa propre initiative, à partir de ses fidèles, dans le respect de la Constitution et des lois de la République: ceci impose que le droit religieux interne au culte soit modifié[15], certaines de ses dispositions abrogées, notamment pour reconnaître ( et partout dans le monde ) l’égalité juridique totale de l’homme et de la femme, et faire cesser toute discrimination car, y compris dans la sphère privée, la Déclaration des Droits protège l’individu : aucun argument  religieux , social, familial ou politique ne peut prévaloir contre la loi commune. C’est pourquoi les régimes dérogatoires de certains territoires ou départements d’outre-mer comme les situations particulières résultant des accords passés à l’occasion de l’accès à l’indépendance du Maroc et de l’Algérie, doivent être abrogés

c. Il y a lieu de distinguer l’éducation de l’instruction.

La puissance publique doit se borner à organiser l’instruction publique, c’est à dire l’apprentissage de l’exercice de la raison, la transmission des savoirs et des valeurs de la République (la Liberté, l’Egalité, la Fraternité, la Laïcité, la Justice Sociale, la Sûreté, la Résistance à l’oppression et la Solidarité). L’éducation, parce qu’elle embrasse toutes les opinions dans leurs diversités, n’incombe pas à l’Etat sauf à attenter à la liberté d’opinion. En conséquence l’Etat, pour faire de l’Instruction Publique le creuset où se forge la Nation, doit organiser un système unique d’enseignement laïque, sans référence religieuse aucune parce que son objet c’est la transmission des connaissances ( scientifiques, littéraires, artistiques…) et des valeurs de la République, où la diversité des élèves est accueillie par la diversité des maîtres, ce qui traduit concrètement que, si la vérité est une, les opinions peuvent être multiples et sont légitimes dès lors qu’elles respectent la déclaration des droits.[16]L’Etat, parce qu’il ne reconnaît aucun culte, n’établira aucune différence entre les activités bénévoles de ses enseignants, qu’elles s’exercent dans des églises ou tout autre association. Tout ce qui relève de la transmission d’opinions (religieuses, politiques, etc.…) a lieu à l’extérieur de l’établissement. En particulier, il incombe à l’enseignement secondaire, généraliste par nature, d’enseigner l’histoire dont les philosophies, les religions, mais aussi les sciences, les techniques, les arts etc.… sont des composantes et non je ne sais quels « faits religieux »[17] dont la définition, au demeurant introuvable même chez ses promoteurs, semble reposer sur une confusion savamment entretenue entre l’histoire proprement dite et l’histoire sainte : cette dernière, comme l’on sait, est l’histoire réécrite afin de rendre manifestes les desseins de Dieu et la grandeur de son Eglise dans leur accomplissement. L’histoire relève de l’enseignement public, l’histoire sainte des enseignements des religions. Ainsi la vie du Christ et ses miracles comme le voyage aller-retour La Mecque-Jérusalem, en une nuit, de Mahomet sur un cheval à tête humaine ou l’apparition de la Vierge à Lourdes sont des « faits religieux » relevant de l’histoire sainte de telle ou telle religion mais n’ont pas de place dans l’histoire (ni d’ailleurs dans les histoires saintes des autres religions). Ceci différencie, par exemple, ces « faits religieux » des mouvements religieux ou des processus d’élaboration des textes fondateurs des religions qui, eux, appartiennent à l’histoire. [18] 

Les établissements privés sous contrat justifient leur existence parallèle aux établissements publics par leur « caractère propre », religieux pour l’essentiel, qui ne parvient pas à masquer complètement leur caractère de ségrégation sociale, mais sont constitutionnellement tenus de respecter la liberté de conscience des maîtres et des élèves. Cette contradiction confine à la schizophrénie. Inversement l’interdiction de fait, pour les prêtres bénévoles de leur église, d’enseigner dans l’enseignement public, est difficilement conciliable avec la liberté d’opinion. Le système proposé, en intégrant les établissements sous contrat[19], après disparition de leur « caractère propre », à l’Instruction Publique Laïque, en intégrant les enseignants sans tenir compte d’autre chose que de leur titres, et en abrogeant les régimes spéciaux, notamment d’Alsace-Moselle, ou particuliers (enseignement agricole…) résout ces deux contradictions. L’enseignement n’ayant pas de caractère « propre »  respecte, par nature, la liberté de conscience. Il faut à ce propos noter que la notion de « liberté d’enseignement », qui est souvent invoquée par les tenants de l’enseignement privé, l’est au prix d’un contresens, probablement voulu, du très clérical Falloux[20]: historiquement, chez Condorcet par exemple, c’est la revendication d’un enseignement libéré de la mainmise de l’Eglise, sens que l’on retrouve en Belgique dans la désignation de l’enseignement public et laïque comme enseignement libre et, a contrario, dans le catéchisme espagnol enseigné après la guerre civile[21] . L’enseignement des vérités, pour reprendre la terminologie de Condorcet, s’il respecte la diversité des approches et la liberté des maîtres se caractérise par la nécessité de son contenu, c’est l’enseignement de la liberté.

CONCLUSION

L’origine même, la raison, de la laïcité de l’Etat se trouve dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen qui écarte toute référence transcendantale et se donne pour objet l’homme indissolublement être biologique et social. Elle proclame la liberté et l’égalité en droits des hommes, et en particulier la liberté de pensée, et fonde sur elles le consensus républicain et la paix civile en limitant très précisément le rôle de l’état à la sphère publique tout en garantissant, y compris dans la sphère privée, la liberté et l’égalité de chacun.

L’exception française de laïcité ne peut souffrir les exceptions à la laïcité sur le territoire national résultant des aléas et vicissitudes de notre histoire. Je rejoins sur ce point Jean Baubérot[22]. Notre histoire nous permet aujourd’hui de faire avancer la laïcité. Ce n’est pas la première fois  (que l’on songe à l’effondrement de la France en 1940 ou aux guerres coloniales) que sur une grande question nationale, le classement gauche-droite n’est pas pertinent. Est-ce un hasard si chaque fois il s’agit de libertécomme si les avertissements de Jaurès dans son adresse aux instituteurs n’avaient rien perdus de leur actualité ? Que l’on se souvienne par exemple des errements politiciens du ministre Jack Lang (accords dits Lang-Cloupet) ou, plus récemment, de la netteté des interventions laïques du porte-parole de l’U.M.P. François Baroin. Il faut sortir de la rhétorique de l’anathème pour apprécier sans a priori les conclusions du rapport Stasi, sa grande qualité et, par la mise en évidence des compromis qu’il recèle (mais son but n’était pas de se substituer au Parlement pour faire la loi mais de dresser un état des lieux et des problèmes), peser pour une avancée significative de l’idée laïque en France en s’appuyant sur notre histoire. Jaurès écrivait en Novembre 1910[23] : « La France est la seule nation de l’Europe qui, pour développer en elle la force de la démocratie complète, j’entends la force nationale et militaire comme la force politique et sociale, n’ait qu’à se retrouver elle-même, à comprendre et reprendre sa propre tradition ».C’est dans cette voie qu’il faut s’engager en tirant les leçons de la Déclaration des droits et non dans celle d’un insipide bavardage sur « la tolérance »  ou le « fait religieux » qui tente de nous faire revenir au temps de l’édit de Malesherbes de 1787[24] et de tirer un trait sur l’un des acquis essentiels de la Révolution, la liberté de pensée et l’égalité en droits garanties à tous par un état laïque.

Fin du texte de la conférence.


[1] Dans la discussion, Georges Filloux, du cercle diderotien et athée, a, à juste titre, fait remarquer que la pensée de Condorcet, continuateur des Encyclopédistes, avait sa source notamment chez Diderot qui écrivait en 1774 dans son Plan d’une université ou d’une éducation publique dans toutes les sciences  : « Une université, c’est une école dont la porte est ouverte indistinctement à tous les enfants d’une nation, et où les maîtres stipendiés par l’Etat les initient à la connaissance de toutes les sciences. Je dis indistinctement, parce qu’il serait aussi cruel qu’absurde de condamner à l’ignorance les conditions subalternes de la société. La notion de Dieu, que j’y crusse ou que je n’y crusse pas, serait bannie de mon code. Je rapporterais tout à des motifs simples et naturels aussi invariables que l’espèce humaine. » Reconnaître la dette de Condorcet envers Diderot met d’autant mieux en lumière l’apport essentiel de Condorcet par la distinction qu’il opère entre les notions d’instruction publique et d’éducation, et le rôle du mouvement historique de la Révolution, traduit par les débats de l’Assemblée, qui permit de passer d’une idée à la perspective concrète de sa mise en œuvre.

[2] Condorcet: Op.cit. p.52

[3] Condorcet: Op.cit. p.68

[4] Condorcet Op. cit.

[5] Condorcet : Op.cit. p.59

[6] Condorcet : Op.cit. p.59/61

[7] Condorcet : Op.cit. p. 62/65

[8] Condorcet: Op.cit. p.66

[9] On pourra comme figure de la vertu préférer Condorcet à Talleyrand.

[10] Condorcet : Op.cit p. 62

[11] D’autant plus, comme me l’a fait remarquer Joël Lefebvre, que le fondamentalisme musulman, spéculant sur les difficultés sociales et appuyé sur l’extraordinaire richesse que procure la manne pétrolière, teste, avec cette affaire du voile, la résistance de notre société, bastion avancé de la laïcité dans le monde, et son aptitude à contrecarrer sa croisade politico-religieuse. En témoignent les nombreux appels en provenance du Maghreb, et plus généralement du monde arabe, demandant à la France de ne pas céder.

[12] On ne saurait trop conseiller de voir le talentueux film du cinéaste afghan Siddiq Barmak, Ossama, mention spéciale Caméra d’or au festival de Cannes 2003, qui dit l’horreur insupportable que vécurent les femmes sous le régime des talibans. Désignés, dans une chanson que les femmes psalmodient en cachette, comme « fumeurs de haschich, voleurs et violeurs », les talibans n’ont à la bouche que les mots de pudeur et de morale pour justifier leurs crimes. Il est d’autant plus surprenant de voir certains tiers-mondistes reprendre à leur compte les soi-disant  agressions pornographiques dont nos sociétés se rendraient massivement coupables pour justifier le port du voile.

[13] Cité par Romain Rolland dans l’article Jaurès de « Au dessus de la mêlée », Libr. Paul Ollendorff, Paris 1915.

[14] Sur ce dernier point, très riche d’enseignement pour la situation actuelle, on se reportera à « Les juifs en France et dans l’Empire et la genèse du grand Sanhédrin » in François Delpech : Sur les Juifs, Presses Universitaires de Lyon, 1983.

[15] Y compris pour tenir compte des lois de la nature comme le montrent les deux exemples suivants : parmi les raisons qui ont ruiné la tentative de concéder à l’islam une fête religieuse fériée ou chômée, il y a que les religieux musulmans, qui fixent le calendrier religieux, n’ont toujours pas découvert le mouvement régulier de la sphère céleste (ni même le mouvement apparent du soleil) et sont donc incapables de fixer, plus de 10 jours avant, la date de l’Aïd el Seghir. Si à l’origine, au IIème siècle, les chrétiens tentèrent d’imposer le calendrier lunaire à l’Empire Romain, ils durent y renoncer, ce qui nous vaut aujourd’hui, par exemple, cette magnifique horloge astronomique de la Primatiale Saint-Jean de Lyon, construite en 1389 et décrivant le mouvement de la lune et du soleil jusqu’en 2029. Le Ramadan fournit le deuxième exemple : les religieux musulmans n’ayant toujours pas observé que, sous nos latitudes, les jours sont plus longs en été, continuent à le fixer sur la base d’un calendrier lunaire sans tenir compte des graves problèmes de somnolence que son observation stricte entraîne quand il tombe en été, avec, pour les travailleurs, le risque d’accidents que ceci comporte.

[16]  Cette diversité est la condition nécessaire de l’éveil et de la formation de la sensibilité des élèves : car si l’enseignement des vérités, selon la terminologie de Condorcet, impose d’enseigner que Picasso et Victor Hugo sont des artistes majeurs en donnant à l’élève les outils pour le comprendre, autre chose est d’être sensible personnellement à la beauté, à l’émotion, à la connaissance que transmet  leur œuvre. Reconnaître l’importance d’une œuvre et l’aimer sont deux démarches distinctes sans aucune automaticité entre la première, toujours nécessaire, et la seconde.  

[17] Dans la discussion plusieurs intervenants dont Pierre Joliot, ont fait remarquer que ce soi-disant enseignement des faits religieux conférait un privilège exorbitant aux religions et aux croyants en faisant des religions la réalité centrale autour de laquelle tout doit être pensé, en réduisant à néant la pensée areligieuse, qu’elle soit matérialiste, athée ou simplement agnostique et en oubliant, au pays de l’Encyclopédie, des affaires Calas ou du Chevalier de La Barre, la longue quête de la raison contre les religions et les persécutions que subirent ses promoteurs. On peut se demander si, pour certains, ne pas être croyant, n’est pas une incongruité ou une bizarrerie que l’on « tolère » sous réserve de silence.

[18] La réécriture de l’histoire par les clercs a pu être justifiée par l’Eglise (c’est l’un des sujets du dernier roman, Baudolino, d’Umberto Eco) par la volonté, en rendant la vie passée du prince conforme à ses enseignements, d’infléchir dans le sens voulu par elle, l’avenir politique. Les Eglises n’ont pas été les seules à pratiquer ce genre : ce fut une pratique du mouvement communiste français et international pour, mutatis mutandis, les mêmes raisons et buts.

[19] Il ne faut pas surestimer les difficultés de l’intégration des établissements privés et de leurs personnels dans l’Instruction Publique dans la mesure où ceci se passe dans un contexte d’avancée démocratique et de concorde nationale. L’expérience en a été faite lors de la création l’enseignement primaire laïque. Les protestants jugeant que la seule raison d’existence de leurs écoles était le monopole de l’église sur l’enseignement qui venait d’être aboli, offrirent à l’Etat tous leurs établissements scolaires. Il faut d’autre part rappeler qu’une des plus anciennes règles qui gouvernent notre pays est que l’argent de l’impôt ne peut alimenter que le budget de l’Etat. C’est ainsi que les biens du clergé firent retour à l’Etat en 1789 puisqu’ils résultaient d’un impôt, la dîme, ce qui alors ne fut vraiment contesté par personne. Les financements publics acceptés et sollicités par l’Eglise depuis plus d’un demi-siècle consacrent donc la propriété de l’Etat sur l’essentiel des biens scolaires de l’Eglise. En ce qui concerne les personnels, la question ne se pose que pour les personnels propres de ces établissements. La plus grande humanité devra présider à la solution des situations concrètes. On peut proposer les principes suivants : les personnels possédant les titres requis pour enseigner pourront bénéficier de dispositifs d’intégration dans les corps universitaires garantissant sans favoritisme leurs droits. Pour les autres qui souhaiteraient rejoindre l’enseignement public, des mesures spécifiques leur garantiront des revenus et une retraite à hauteur de leurs droits acquis comme employés de l’église ou des congrégations enseignantes.

[20] Qu’il est curieux de voir devenir chez certains une référence doctrinale laïque, une sorte de fils spirituel de Condorcet.

[21] Questions et Réponses : «  Q.- Y a-t-il des libertés néfastes ? R.- Oui. Liberté d’enseignement, liberté de propagande, liberté de réunion. Q.-Pourquoi ces libertés sont-elles néfastes ? R.- Parce qu’elles permettent d’enseigner l’erreur, de propager le vice et de comploter contre l’Eglise ». Cité par Frédéric Rossif et Madeleine Chapsal,Mourir à Madrid, Seghers, 1963.

[22] Laïcité, le grand écart, Tribune libre, Le Monde, 2004.

[23] J.Jaurès, L’organisation socialiste de la France : L’Armée Nouvelle, Publications J. Rouff et Cie, Paris, p.127

[24] Cet édit revenait sur certaines dispositions de la révocation de l’Edit de Nantes ettolérait les protestants dans le royaume en leur donnant notamment un état-civil.

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