A propos de la « violence » révolutionnaire… (1ère partie)

publié le 18 févr. 2013 à 08:50 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 19 août 2013 à 08:50 ]

    La campagne contre la Révolution française et son leader emblématique, Robespierre, continue, relayée par les médias comme Le Monde, France2, etc… Des parlementaires d’extrême-droite signent une proposition de loi visant à condamner le soi-disant génocide vendéen. On sait le rôle assigné au révisionnisme historique : tâcher de démontrer qu’il n’y a pas d’alternative révolutionnaire.

    Concernant la Vendée et le rôle de Robespierre, je renvoie à la réplique définitive de Mme Jacqueline Grimault http://revolution-francaise.net/2012/01/31/469-sur-robespierre-lettre-ouverte-a-la-redaction-d-historia [1]

    Dans cet article, je vais démontrer que les violences reprochées aux révolutionnaires de 1789-93 sont un produit historique. Les Traditionalistes qui pleurent sur les Vendéens peuvent difficilement reprocher aux acteurs de notre révolution d’avoir respecté -hélas - les traditions. Pourtant, les Lumières firent progresser les choses, ainsi l’invention du Dr Guillotin pour supprimer les souffrances abominables infligées aux condamnés à mort depuis le moyen-âge catholique. De même, la Révolution fit émerger des discours contre la peine de mort alors que depuis St Thomas d’Aquin, l’Eglise romaine tient un discours théologique dogmatique qui justifie la peine capitale. Mais on ne peut changer la mentalité d’un peuple, encadré par l’Eglise depuis le sacre de Clovis, en quelques années. La tradition est lourde à soulever : c’est une chape de plomb.

 

LE JEU DE BOULES

    La guerre des paysans fut un mouvement révolutionnaire contemporain de la Réforme. Souvent les révoltés étaient dénommés "luthériens". La répression du soulèvement fut sans pitié. Dans la chronique pour l'année 1525 des dominicains de Guebwiller - Peu suspects de sympathie pour la cause paysanne (Gautier Heumann)-, on peut lire : «les nobles d’Ensisheim ont été bien tyranniques. Ils firent enlever les pauvres gens dans les villages ; Amenés à Ensisheim, (capitale du Sundgau autrichien), on leur tranchait la tête, (…). Beaucoup de prêtres furent pendus aux arbres. (...). En vérité, on a érigé un sanglant abattoir (...)». Le bailli de Basse-Alsace peut écrire « grâce à Dieu et à l'aide fidèle du duc de Lorraine, trente mille paysans, rebelles ont été tués ». La répression sauvage des paysans après leur défaite de Saverne est restée longtemps célèbre. Mais il en fut de même partout où les paysans avaient combattu. « Les seigneurs, dit l'un d'eux, jouaient aux boules, à leur tour, avec des têtes de paysans » écrit Lucien Febvre [2].

    Destruction du clocher de Molines-en-Queyras : (Tivollier II p. 371, d'après les Transitons). "Ces Chapeaux Blancs [3] venaient d'Angrogne, en 1574, et, avec la permission de Monsieur des Diguières, commirent des cruautés contre les catholiques. Le clocher de l'église est démoli (et miné au pied en 1585). Ils enterrèrent notamment le curé tout vif devant la porte du cimetière, à Peyra Chantarela, ne laissant dépasser que la tête du malheureux qu'ils prirent pour but au jeu de boule. De même, le vicaire est mis dans un tonneau que l'on perce de chevilles et que l'on mena jusqu'à la rivière ou le malheureux y mourut".

    Il est intéressant de relever cette homogénéité ludique de l’Europe chrétienne. D’autant qu’entre la Lorraine et le Queyras, les transports n’étaient guère performants. Mais au Moyen-âge, comme à toutes les époques, on n’arrêtait pas le mouvement des idées. Il était plus lent, simplement.

 

LA MISE EN QUARTIER.

    Les Anglais qui pratiquaient la même chose disent quartered. Ainsi le 15 juillet 1381, John Ball, prêtre lollard, chef de la révolte des Travailleurs est martyrisé, hanged, drawn and quartered. Mise en quartier c’est-à-dire que le condamné est réellement découpé en quatre. Il s’agissait là de l'exécution la plus longue : "drawn-hanged-drawn-quartered" c’est-à-dire être traîné sur une claie à travers la ville de la prison à la potence (drawn), puis pendu (hanged), et descendu de la potence à moitié étranglé mais respirant encore pour être à nouveau traîné sur une claie de la potence au billot (drawn). Enfin avoir la tête coupée et être équarri comme un bœuf à l'abattoir (quartered).

    La France -catholique comme l’Angleterre à l’époque de John Ball- n’est pas en reste. Ainsi, toujours lors de la Guerre des Paysans, au XVI° siècle, "plusieurs citoyens conjurés de Sélestat sont arrêtés sur le territoire de la ville de Bâle et exécutés, parmi eux Hans Ullmann. Son cadavre est livré à la ville qui le fait écarteler pour en accrocher les morceaux aux quatre portes de la ville" [4]. Il y a là une variante : la mise en quatre quarts est effectuée après la mort du supplicié.

    En Espagne, pays catholique et traditionaliste s’il en est, Ferdinand VII, rétabli sur son trône après une révolution libérale, livre son pays à la terreur. Terreur d'Ancien régime : les Libéraux furent massacrés, leur chef, Riego, fut condamné à mort et fusillé. Le ministère public demanda que le corps du supplicié fût dépecé et que les quartiers en fussent exposés dans quatre grandes villes du royaume. Cela en 1823… La France de la Révolution avait abandonné ces pratiques.

 

LES NOYADES

    Les crimes commis par le représentant en mission Carrier, à Nantes, sont pain béni pour nos révisionnistes qui veulent rejeter toute la Révolution française. C’est oublier que ce criminel a été immédiatement -1794- jugé par la Convention et condamné à mort et exécuté. Les contemporains responsables n’ont attendu ni les intégristes du FN, ni les traditionalistes de l’UMP pour condamner ce qui devait l’être. C’est oublier que Gracchus Babeuf, le leader des Égaux, a dénoncé vigoureusement ces méthodes dans un livre publié en 1796. C’est oublier que c’est Robespierre qui fit rappeler Carrier à Paris. Voici ce que dit Albert Mathiez lors d’une conférence sur « Robespierre terroriste » " [5] :

"Nous possédons les lettres par lesquelles le jeune Julien, chargé par le Comité de salut public d'une enquête dans départements maritimes, rend compte au jour le jour des constatations qu'il faisait sur l'application de la Terreur. Épouvanté par les excès de Carrier à Nantes, il jette à Robespierre ce cri d'alarme : « J'ai vu Nantes, il faut sauver cette ville… Carrier, qui se fait dire malade et à la campagne lorsqu’il est bien portant et dans Nantes, vit loin des affaires, au sein des plaisirs, entouré de femmes et d'épauletiers flagorneurs qui lui forment un sérail et une cour. Carrier fait incarcérer les patriotes qui se plaignent avec raison de sa conduite... Il n’y a pas un instant à perdre... Il faut sauver Nantes, éteindre la Vendée, réprimer les élans despotiques de Carrier... » (15 pluviôse). Au reçu de cette lettre, Robespierre fit rappeler Carrier (20 pluviôse)".

    Enfin, là encore, ce n’est pas l’ignoble Carrier qui a produit cette idée et cette pratique monstrueuses. Les Protestants sont bien placés pour savoir ce dont leurs ancêtres ont été victimes. La revue REFORME a publié un numéro spécial en 1985 pour célébrer le tricentenaire de la révocation de l’Édit de Nantes, crime catholique dont les conséquences sur le futur de la France sont incommensurables. La parole y est donnée à Edgar Quinet, républicain hostile à napoléon-le-petit et qui dut s’exiler. Quinet est protestant, favorable à la Révolution mais très hostile à la Terreur. Il écrit cependant ceci :

" (…) c'est l'un des points es plus originaux de sa pensée, Quinet s'avoue persuadé que la Terreur de 1793 n'aurait peut-être pas eu lieu si elle n'avait trouvé dans la Terreur de 1685 son modèle sanglant. Pour Quinet, point de doute. «Merlin de Douai s'appuie sur Louvois, Fouquier sur Bâville». Les noyades de la Loire ont aussi leurs glorieux précédents «Au XVII° siècle, un Planque proposait que l'on noyât un à un les protestants. Avertissement à Carrier». Quant à Collot d'Herbois, qu'a-t-il inventé ? Villars ne menaçait-il pas avant lui « de passer des populations entières au fil de l'épée » ? "[6]

    Au demeurant, les Catholiques lyonnais surent montrer leur goût pour la noyade des Huguenots de leur ville. Voici comment se déroula la Saint-Barthélemy lyonnaise dite aussi les vêpres lyonnaises.

La nouvelle du massacre parisien parvint à Lyon le 27 août (il avait eu lieu le 24). Le 28, on assassina un pasteur. Le 29, des ordres arrivèrent de Paris : arrêter les protestants et se saisir de leurs biens. Les Réformés furent alors invités à se rendre au palais du Gouvernement pour recevoir les ordres du Roi ; là, on les arrêta et on les conduisit en prison. Mais la foule catholique força les portes des prisons ; ce fut un épouvantable massacre le 31 août ; toute la nuit, il se poursuivit dans les maisons même des protestants. Le 1er septembre, on jeta les cadavres à la Saône ou au Rhône. Le nombre probable des victimes se situe entre 700 et 1.800. Ces scènes d'horreur trouvèrent même leurs chansonniers, témoin cette strophe macabre :

D’où viens-tu Madelon ?

Elle vient, répond Janot,

D’estriper un huguenot

L'on m'écrit que les Grimauds de Lyon

Vont très tous à Avignon

Par le Rosne sans bateau.

à suivre... A propos de la « violence » révolutionnaire… 2ème partie

[1] Lire aussi l’article : ROBESPIERRE ET LA FORCE DES PREJUGES

[2] Lucien FEBVRE, "Un destin : Martin Luther", P.U.F., réédition de 1944, 220 pages.

[3] Surnom donné aux premiers protestants du Queyras et des régions voisines. Citation extraite de « Personnages du Queyras » par Stéphane Simiand, Éditions Transhumances, 05100 Val-des-Prés.

[4] Gautier Heumann, "La guerre des paysans d’Alsace et de Moselle, 1525", Éditions Sociales, Paris, 1976.

[5] Texte intégral dans "Robespierre, Études sur Robespierre par Albert Mathiez", Éditions Sociales-Messidor, Paris, 1988. Préface d’Antoine Casanova.

[6] REFORME, numéro spécial du 23 mars 1985, article de Simone BERNARD-GRIFFITHS (U. de Cl.-Ferrand)

Comments