20 juin 1789 à Versailles, le serment du Jeu de paume

publié le 4 janv. 2014 à 03:44 par Jean-Pierre Rissoan

Philippe DE CARBONNIERES,

chargé des collections révolutionnaires au musée Carnavalet.

 

    Il est difficile de dissocier cet événement emblématique des deux épisodes qui le précèdent et le suivent, le 17 juin, lorsque les représentants du Tiers état se proclament Assemblée nationale – véritable commencement de la Révolution – et, le 23 juin, lorsqu’ils refusent d’évacuer les lieux.

    En juin 1789, les États généraux, ouverts depuis le 5 mai, sont dans une impasse, malgré l’immense espoir qu’ils ont suscité. À aucun moment Louis XVI n’a renoncé à la moindre parcelle de souveraineté, désirant avant tout que les États votent de nouveaux impôts pour combler le déficit. Certes, il a accordé le doublement des représentants du Tiers-état (600, contre 300 pour chacun des ordres privilégiés), mais il a maintenu le vote par ordre, ce qui réduit cette mesure à néant, clergé et noblesse étant dominés par les conservateurs ; alors que le Tiers revendique le vote par tête, beaucoup plus propice aux réformes, puisqu’une bonne partie du clergé et une quarantaine de nobles sont favorables aux "idées nouvelles".

    En attendant, l’opposition des deux premiers ordres bloque la situation, et empêche le travail de commencer. Les représentants du Tiers -qu’on appelle aussi les "Communes"[1]- vont réagir : le 13, ils somment les deux ordres privilégiés de les rejoindre et, devant leur refus, le 17, les Communes se proclament Assemblée nationale, dans la salle des Menus-Plaisirs à Versailles. C’est le véritable commencement de la Révolution. Les représentants des "96 centièmes de la nation" passent du statut d’humbles sujets, délégués de leur ordre et de leur région, à celui de députés de la nation. Cette Assemblée décrète aussitôt qu’elle seule peut consentir à la levée de nouveaux impôts, et bientôt elle se déclarera inviolable.

    NB. Cette gravure figure à l'inventaire du misée Carnavalet. Elle est présentée par Carbonnières dans son article. la hauteur des murs aveugles rappelle que le jeu de paume se jouait un peu comme à la pelote basque. Et l'artiste, ce faisant, montre bien la présence du peuple parisien, acteur de la Révolution. J.-P .R.

    Cette auto-proclamation suscite un grand enthousiasme, et fait tache d’huile puisque les trois cinquièmes du clergé et plusieurs dizaines de gentilshommes se disent prêts à rejoindre l’Assemblée. Elle provoque aussi la réaction de la Cour, les éléments les plus réactionnaires – derrière la reine et le comte d’Artois – persuadent le roi de dissoudre cette institution "illégitime". À cette fin, on prévoit une "séance royale" [2], et sous le prétexte de préparer la salle, on la fait fermer arbitrairement.

    Au matin du 20 juin, les députés trouvent donc porte close, gardée par des soldats. C’est alors qu’un député charentais, le Dr Guillotin, suggère de se réunir dans une salle toute proche consacrée au jeu de la paume, ancêtre du tennis. Dans cette pièce nue, on dresse avec quelques tréteaux une table pour les greffiers, et c’est debout sur ce bureau de fortune que l’astronome Bailly, président, va lire le texte du fameux serment. Les députés y jurent "de ne jamais se séparer et de se rassembler partout où les circonstances l’exigeront, jusqu’à ce que la Constitution du royaume soit établie et affermie". Un seul député du Tiers, Martin d’Auch, refusera de signer comme les autres, et si son geste (motivé par un souci de légalisme envers le roi) choquera d’abord ses collègues, on enregistrera cependant son opposition afin de respecter la liberté d’opinion.

    Même s’il n’est pas dirigé contre le roi, le texte du serment est fondateur de la nouvelle souveraineté, dont la légitimité ne tient pas à un lieu car "là où (seront) réunis ses députés, là est l’Assemblée nationale". Le geste du serment est emblématique. Il implique chacun et fédère les énergies individuelles. Tout imprégné d’histoire romaine – quatre ans plus tôt, David avait peint le Serment des Horaces prêts à mourir pour l’intérêt général –, il engage l’avenir. Enfin, cet acte grandiose aura une immense répercussion, dont témoignent la presse de l’époque et une abondante iconographie.

    Le pouvoir ne pouvait tolérer un tel acte d’indépendance. Le 23 juin Louis XVI, "regonflé" par les "faucons" de son entourage, prononce devant les 1.200 délégués des États-généraux un discours très ferme. Il y déclare nulle l’autoproclamation du 17, indiquant que lui seul est habilité à promouvoir des réformes, leur ordonnant enfin de délibérer séparément. Il se retire, suivi par la majorité du clergé et de la noblesse. Après son départ, les députés restent en séance, plus pour affirmer leur souveraineté que pour braver son autorité. À la sommation, par le maître des cérémonies, d’évacuer la salle, ils répondront avec dignité et panache. La flamboyante réplique de M. de Mirabeau – "noble, mais élu du Tiers" – sur la volonté du peuple et la force des baïonnettes, a un peu éclipsé celle de Bailly, qui résume tout : "La nation assemblée n’a pas d’ordres à recevoir. ".

    Devant une telle détermination, et malgré les baïonnettes dont il dispose, Louis XVI va céder. À l’annonce de la résistance des députés, il déclarera : "Ils veulent rester ? Eh bien foutre, qu’ils restent !" Dans les jours qui suivent, la majorité du clergé et 47 nobles se réuniront à l’Assemblée, et le roi finira par ordonner aux autres de la rejoindre définitivement.

    Soulignons pour finir que, durant ces journées cruciales, le peuple de Paris et de Versailles a manifesté son soutien à l’Assemblée. Il est certain que cette adhésion a fortifié la résolution de celle-ci. Lorsque, trois semaines plus tard, la réaction pointera de nouveau, c’est le peuple qui prendra le relais des députés menacés, et qui fera avancer la Révolution.

 

Bibliographie : Ph. de Carbonnières, la Révolution. Musée Carnavalet, Paris-Musées, 2009, 12 euros (illustré).

M. Biard (sous la direction de), la Révolution française. Une histoire toujours vivante. Éditions Tallandier, 2009, 27 euros.

Philippe de Carbonnières

Article paru dans L’Humanité du 17-18 juin 2011

 

Voici un extrait, que je (JPR) trouve excellent, de l’article WIKi consacré au Jeu de Paume :

    Au XVIIIe siècle, le serment a une valeur sacrée. Il apporte une garantie de fidélité à la parole donnée. Jacques-Louis David s’était fait connaître par la toile Le Serment des Horaces. Les serments collectifs sont considérés pendant la Révolution française comme facteur d’unité nationale, voire d’unanimité nationale. Ceci explique pourquoi les révolutionnaires ont voulu mettre en avant cet épisode. Effusion pré-romantique, unanimité – seul un député a refusé de prêter serment –, ferveur des députés, presque tous des bourgeois, absence de violence populaire, tout était réuni pour faire de cette journée le porte-drapeau de la révolution de 1789. Il montre aussi que c’est la volonté particulière de chaque individu qui fait la souveraineté nationale. (…). Il montre également, grâce au rideau qui vole, qu'un nouveau vent se lève sur la France : le vent de la Révolution.

 cela nous renvoie à cet autre article où je dénonce une stupidité : A.serment du jeu de paume et salut nazi, du pareil au même ?

 

File:Jacques-Louis David, Le Serment des Horaces.jpg

[1] Par référence au mouvement communaliste du Moyen-âge par lequel les bourgeois des villes se donnèrent des conseils et obtinrent des libertés communales de la part de leur seigneur. Cette association entre ces deux évènements, voulue par les députés du Tiers eux-mêmes, montre bien la continuité du combat révolutionnaire depuis au moins sept siècles. J.-P. R.

[2] Séance présidée par le roi présent en personne. J.-P. R.

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