18 mars à la Bastille : aux sources de la fête-révolution

publié le 14 mars 2012 à 03:59 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 14 mars 2012 à 04:01 ]


    18 mars 2012, reprenons la Bastille ! François Delapierre, directeur de campagne de Jean Luc Mélenchon, explique comment se présentera le cortège de la marche du 18 mars. Le cortège sera à la fois festif et composé de travailleurs, notamment d’entreprises en lutte. « On veut que cette journée soit un rassemblement joyeux, le symbole d’une nouvelle impulsion. Pas simplement un meeting, mais une marche dans laquelle chacun fera partie de l’évènement. On veut donner la voix aux invisible, faire surgir dans le cortège le peuple français, à majorité composé d’employés et d’ouvriers. C’est pourquoi on voudrait que chacun vienne en tenue de travail, avec sa pancarte et ses revendications, son mot d’ordre ou son slogan propre. Que toutes les pancartes du cortège forment comme un grand cahier de doléances ».

    En disant cela, le représentant du Front de Gauche retrouve les accents des pères fondateurs de la république, retrouve la volonté des ancêtres sans-culotte des manifestants Front de Gauche d’Aaujourd’hui. L’historien majeur de notre Grande révolution, Albert Soboul, a rédigé un article, comme toujours solidement étayé, sur le rôle de la fête dans l’histoire. Je lui laisse la parole, la parole car la pensée de Soboul est toujours vivante.

 

La Révolution française et l’essor des genres nouveaux

 

    Par Albert SOBOUL

 

    La création la plus originale de la Révolution fut sans aucun doute l'art des fêtes nationales. Il s'intègre dans l'exigence révolutionnaire d'une formation civique; il s'agit, par un art nouveau, accessible aux larges masses populaires de hâter les progrès de la prise de conscience nationale. Et ce n'est pas l'un des moindres mérites de David que d'avoir été le maitre de cet art et d'avoir trace l'ordonnance des plus belles fêtes nationales celle, de l'an II.

    Le système des fêtes nationales, qui constitue certainement la plus haute manifestation artistique de la Révolution ne saurait donc être dissocié de l’oeuvre générale des Assemblées révolutionnaires en matière d'éducation nationale. Pleinement conscients, comme les philosophes du 18° siècle, de la solidarité étroite de toutes les institutions politiques et sociales, les hommes de la Révolution entendent former des citoyens et des républicains. Ainsi attacheront-ils, dès 1789, une importance capitale à l'éducation nationale conçue dans son sens le plus large et le plus noble Dans les écoles, la Déclaration des droits de l'homme est lue et commentée, les proclamations et les décrets de la Convention sont expliqués dans les assemblées générales de section et les sociétés populaires Mais il ne suffit pas de faire appel à la raison, il faut encore agir sur la sensibilité populaire. Les fêtes nationales répondent à ce but : par la puissance de toutes les ressources de l'art, elles doivent contribuer à magnifier la grandeur de la République, à exalter le dévouement des citoyens.

    Dans son rapport du 18 floréal an II (7 mai 1794), sur les rapports des idées religieuses et morales avec les principes républicains, Robespierre précisa le but et le sens des fêtes nationales, « partie essentielle de l'éducation publique ».

« L'homme est le plus grand objet qui soit dans la nature, et le plus magnifique de tous les spectacles, c'est celui d'un grand peuple assemblé. On ne parle jamais sans enthousiasme des fêtes nationales de la Grèce... La Grèce était là; on voyait un spectacle plus grand que les jeux, c'étaient les spectateurs eux-mêmes ; c'était le peuple vainqueur de l'Asie que les vertus républicaines avaient élevé quelquefois au-dessus de l'Humanité. Combien il serait facile au peuple français de donner à ces assemblées un objet plus étendu et un plus grand caractère ! Un système de fêtes nationales bien entendu serait à la fois le plus doux lien de fraternité et le plus puissant moyen de régénération... Que toutes tendent à réveiller les sentiments généreux qui font le charme et l'ornement de la vie humaine, l'enthousiasme de la liberté, l'amour de la patrie, le respect des lois. »

 

    Écho à Rousseau écrivant « Est-il une jouissance plus douce que de voir un peuple entier se livrer à la joie un jour de fête ? ».


    La première fête nationale fut celle de la Fédération du 14 juillet 1790, où fut solennellement proclamée, au milieu d'un peuple enthousiaste, l'unité volontaire de la nation. La translation des cendres de Voltaire au Panthéon, le 11 juillet 1791, donna l'occasion de la première fête philosophique, conçue par David à la manière d'une pompe funèbre antique.

    Dès lors, pour chaque grand événement, les fêtes déroulèrent leurs fastes auxquels le peintre David, le poète Marie-Joseph Chénier, les musiciens Gossec ou Méhul prêtèrent le plus souvent le prestige de leur art. Fête de la Liberté le 15 avril 1792, fête de l'Unité et de l'indivisibilité de la République, le 10 août 1793, jour anniversaire du renversement du trône, et, en cette même année celle de la Raison célébrée à Notre-Dame et celle en l'honneur de la reprise de Toulon sur les Anglais. Le 20 prairial an Il (8 juin 1794), la fête de l’Etre suprême fut célébrée des Tuileries au Champ de Mars : elle laissa dans l'esprit des assistants un souvenir impérissable dont Ernest Renan se fait l'écho dans l'une des plus belles pages de ses Souvenirs d'enfance et de jeunesse.

«Je ne crois pas que l'histoire offre l'exemple d'une pareille journée, écrivit dans son journal l'employé Girbal de la section parisienne de Guillaume-Tell. Elle était sublime au physique comme au moral (…) Les âmes sensibles en conserveront l’éternel souvenir».


    L'apogée des grandes fêtes se situe en l'an II. Elles ont alors tout leur sens national. Le peuple n'y assiste pas il y participe, il est un élément actif essentiel de la fête qui exalte son rôle dans la nation. David, créateur de cet art nouveau, fait appel a toutes les ressources des arts plastiques, peinture et sculpture. La musique joue un rôle primordial par la présence de fanfares, d'orchestres et d'imposantes masses chorales pour lesquelles les grands musiciens de l'époque ne dédaignent pas de composer des hymnes sur des paroles de Marie- Joseph Chénier ou de Desforges L'art du costume, celui du décor interviennent. L'ordonnance du cortège met enfin en œuvre toutes ces ressources La fête nationale porte ainsi au plus haut point l'enthousiasme de tout un peuple unanime, communiant dans la même foi patriotique et dans les mêmes sentiments de dévouement à la République. Mais assistons à la fête de l'Unité et de l'indivisibilité de la République, le 10 août 1793 :


    David conçut un cortège qui se déroula de la Bastille au Champ de Mars avec cinq stations. Place de la Bastille, s'élevait la fontaine de la Régénération où burent tour à tour les quatre-vingt-six commissaires des départements. Le cortège dirigea sa marche par les boulevards. En tête, les sociétés populaires, derrière une barrière portant l'œil de la surveillance pénétrant un épais nuage. Puis la Convention nationale, chaque député un bouquet d'épis et de fleurs champêtres à la main, encadrée par les commissaires des départements, armés de la pique. Le peuple de Paris confondu avec ses magistrats formait le troisième groupe, chaque profession avec ses signes distinctifs. Le quatrième groupe comprenait les soldats et les parents « des héros morts glorieusement pour la patrie », une musique militaire scandait la marche. Des détachements d'infanterie et de cavalerie fermaient le cortège encadrant des tombereaux «chargés des dépouilles des vils attributs de la royauté».

    Boulevard Poissonnière, deuxième station. Sous un arc de triomphe, assises sur leurs canons et portant des trophées, les femmes des 5 et 6 octobre 1789. Un chœur retentit, des salves éclatent... Troisième station, place de la Révolution (l'actuelle place de la Concorde), où fut inaugurée une statue de la liberté. La quatrième station se fit esplanade des invalides, où, sur une montagne symbolique, se dressait une colossale statue du peuple français terrassant l'hydre du fédéralisme. Le cortège arriva enfin au Champ de Mars. Les autorités constituées montent les degrés de l'autel de la Patrie, cependant que le peuple dépose, en offrande sur le pourtour, «les fruits de son travail, les instruments de son métier ou de son art»... Un chœur s'élève, les fanfares retentissent, puis les salves d'artillerie, et tous les citoyens, sans-culottes, magistrats, représentants confondus échangent le baiser de fraternité...

    Ainsi étaient mises à contribution, pour exalter les sentiments les plus généreux, les ressources de tous les arts. Dans son projet de fête en l'honneur de Bara et de Viala, David prévoyait des danses funèbres exécutées par de jeunes femmes autour des urnes dressées sur un autel, au Panthéon. (…).


    La réaction thermidorienne et le régime dictatorial maintinrent les fêtes nationales. La Constitution de l'an III posa en principe que leur but est « d'entretenir la fraternité entre les citoyens et de les attacher à la Constitution, à la Patrie et aux lois ». Sous le Directoire, furent particulièrement éclatantes les fêtes en l'honneur des victoires, de la paix de Campoformio, de Hoche, de Jean-Jacques Rousseau. Le 27 juillet 1798, la Liberté et les Arts furent magnifiés en un cortège grandiose. On vit défiler sur des chars, accompagnés des administrateurs des musées, des professeurs et des artistes, le Laocoon, l'Apollon du Belvédère, la Vénus du Capitole, des tableaux de Raphaël, du Titien, de Véronèse... spectacle inoubliable qui exalta chez les artistes du cortège, comme chez tous les assistants, l'amour d'une République qui leur révélait de tels chefs-d’œuvre.

Avec la réaction cependant, les grandes fêtes se vidaient peu à peu de leur contenu politique et social : le peuple naguère acteur, peu à peu réduit au rôle de figurant, puis de spectateur - ces manifestations perdirent leur caractère véritablement national. Les idées et les sentiments par quoi s'était manifesté l'unanimisme de l'an Il, n'étaient plus de mise. Avec le Consulat et l'instauration du pouvoir personnel, les grandes fêtes nationales disparaissent.


    A. Soboul, texte paru dans HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCE,  éditions sociales, 1972.

 

NB. Ne restons pas sur cette note un peu triste. L’histoire n’est pas une ligne droite en pente douce. Félicitons-nous que le Front de gauche ressuscite aujourd’hui, en cette année CCXX de la Révolution, l’esprit festif, fraternel, fécond, formidable de nos aînés qui ne sont plus. Entrons dans la carrière !

         

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