La bataille de Crécy (26 août 1346)

publié le 17 janv. 2020 à 15:07 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 19 janv. 2020 à 06:48 ]
    Je présente la bataille de Crécy d'abord avec une miniature extraite des chroniques de Froissart - parues au XV° siècle -  suivie d'un texte de Jules Isaac qui cite longuement les propos du célèbre chroniqueur médiéval puis je commente la miniature. Concernant l'armement des gens de guerre à Crécy, j'ai publié la description qu'en fait Jean FAVIER dans l'article La chevalerie du roi de France (1ère partie).

   
    Il est toujours très difficile de savoir ce qui s'est passé exactement dans une bataille. On connaît la bataille de Crécy surtout par le récit du chroniqueur Froissart, dont nous donnons ici l'analyse, et des extraits (Chroniques, liv. I, § 274 à 287, éd. de la Société de l'Histoire de France). Mais Froissart, né vers 1337, était un enfant en 1346 ; il a écrit ses Chroniques longtemps après, en se servant du récit d'un chroniqueur plus ancien, Jean le Bel ; cependant il a cherché à se renseigner auprès de seigneurs qui avaient pris part au combat.  Ce qui est le mieux connu, ce sont les préliminaires de la lutte, car, pour la bataille elle-même, "aucun homme" avoue le chroniqueur, "ne pourrait exactement concevoir ce qui s'y passa, notamment du côté des Français, tant il y eut pauvre ordre en leur ordonnance. Et ce que j'en sais, je l'ai su surtout par les Anglais, qui se rendirent bien compte de la situation..." .
    Le matin du samedi 26 août Édouard IlI fit rassembler tous les chevaux dans un parc formé de chariots. II divisa son armée en trois corps ou batailles, disposés en échelons au flanc du coteau, fit reposer ses hommes et leur défendit, sous peine de mort, de sortir des rangs pour quelque cause que ce fût. D’après Jean le Bel, les Anglais étaient 4.000 hommes d'armes, 10.000 archers, 3.000 coutilliers Gallois.
    Dans cette même matinée, Philippe VI était parti d'Abbeville, à la recherche de l'ennemi. L’armée française était beaucoup plus nombreuse que l'armée anglaise : Froissart estime qu'elle comprenait 20.000 hommes d'armes, 60.000 hommes des milices urbaines, 15 ou 20.000 arbalétriers génois, chiffres qui paraissent exagérés. En tout cas, les Français s'avançaient en grand désordre, encombrant les routes, débordant sur les champs.    .
    Quatre Chevaliers, envoyés en éclaireurs, reconnurent la position anglaise .et revinrent en hâte avertir le roi. Sur leur conseil, Philippe
ordonna à ses maréchaux de faire arrêter les troupes, de façon à pouvoir les mettre en ordre et les faire reposer ; on livrerait bataille le lendemain. L'ordre ne put être exécuté : "Ceux qui étaient premiers s'arrêtèrent, mais les derniers point, et chevauchaient tout en avant. Ils disaient qu'ils ne s'arrêteraient point, jusqu'à ce qu'ils seraient aussi avant que les premiers étaient. Et quand les premiers virent qu'ils les approchaient, [de nouveau] ils chevauchaient avant. Ainsi, par grand orgueil, fut démenée cette chose, car, chacun voulait dépasser son compagnon... ". Avançant ainsi à qui mieux mieux, ils se trouvèrent tout d'un coup face aux Anglais, bien postés de l'autre côté d'un vallon, assis et au repos. à la vue des Français, les Anglais se levèrent et se rangèrent en bataille, les archers devant, « en manière de herse », les hommes d'armes derrière eux, pied à terre. Le roi de France lui-même, dès qu'il eut aperçu les Anglais, perdit tout son sang-froid : "Si lui mua [tourna] le sang, car trop les haïssait". Bien que son armée ne fût pas rassemblée, qu'hommes et chevaux fussent accablés de chaleur et de fatigue, et que la journée fût déjà très avancée -on était au milieu de l'après-midi -, il fit donner aux arbalétriers génois l'ordre d'attaquer. Juste à ce moment un orage éclata "et descendit une pluie du Ciel, si grosse et si épaisse que merveille, et un tonnerre, et des éclairs moult horribles". Quand le soleil reparut les Français "l'avaient droit en l'œil, et les Anglais par derrière". Cependant les Génois s'avancèrent à l'attaque en criant très fort "pour ébahir les Anglais". Ils poussèrent ainsi trois clameurs, s’arrêtant chaque fois, puis reprenant leur marche. Les Anglais "se tinrent tout cois et ne firent nul semblant [d'en être émus]". A la troisième fois, les Génois commencèrent à tirer. Alors les archers anglais firent un pas en avant et ripostèrent par une pluie de flèches, si drue "que ce semblait neige". Sous cette averse de projectiles, les Génois se débandèrent et voulurent s'enfuir. Mais ils se heurtèrent aux chevaliers français, impatients d’attaquer et furieux "tuez toute cette ribaudaille", cria Philippe, "ils nous encombrent et tiennent la voie sans raison". Ce fut alors une effroyable bousculade, les chevaux se cabraient et culbutaient, les archers anglais tiraient à coup sûr, les chevaliers à terre incapables de se relever étaient achevés par les coutilliers.

Après cette échauffourée, il n’y eut plus dans la nuit tombante que des charges désordonnées menées par les escadrons de chevaliers au fur et à mesure qu’ils débouchaient sur le champ de bataille. Puis ce fut la débandade générale   je rappelle ce qu'écrit J. Favier : "En attendant, Crécy est le triomphe des coutilliers, des coupe-jarrets, des archers embusqués dans les bosquets, des piques tendues au travers des chemins comme au tournant des haies. La hache et la massue l'emportent sur la lance et sur l'épée longue".

Le roi Philippe, la rage au cœur, n’ayant plus avec lui qu'une poignée d'hommes, dut aller en pleine nuit demander asile à un châtelain du voisinage. Quelques vaillants se firent tuer plutôt que de s’enfuir tel le vieux roi de Bohême, Jean de Luxembourg, beau-père du roi de France, aveugle, il exigea de son escorte quelle le conduisit assez avant pour qu’il put frapper un coup d'épée.

Par prudence, sur l'ordre d’Édouard III, les Anglais attendirent jusqu’au matin pour sortir de leurs positions et compter les morts. D'après Jean le Bel et Froissart, les Français auraient laissé sur le terrain 1200 chevaliers et 15 ou 16.000 hommes, écuyers, Génois, bourgeois des villes. Un Anglais, dont le témoignage est plus sûr, puisqu'il était à Crécy, avec Édouard III, écrit dans une lettre, datée du 4 septembre 1346 qu'on a compté les morts : ils étaient 1542 "gens d'armes", non compris "la piétaille" (Document conservé dans les Archives de Londres et publié par CHAMPOLLION-F1GEAC, Lettres de rois, reines et autres personnages, t II).

Commentaires de la miniature illustrant la chronique de Froissart.

L'image doit être lue de bas en haut : on va voir que cela correspond à la chronologie de la bataille. Mais auparavant il faut distinguer le camp anglais et le camp français. Ce dernier est aisé à reconnaître grâce au drapeau royal bleu frappé de trois lys d'or. De plus, est brandi l'oriflamme rouge et or sur lequel on peut lire "Saint-Denis". Côté anglais, le drapeau est écartelé en quatre parts : en 1 et 4 on a les trois lys d'or ; en 2 et 3 : "gueules à trois léopards d'or, armés et lampassés d'azur". Le drapeau anglais porte les trois lys d'or car les Anglais revendiquent la couronne de France, c’est là une des causes principales de la Guerre de Cent ans, l'autre cause étant les querelles interminables en Guyenne entre le vassal (qui est roi d’Angleterre) et le suzerain (qui est roi de France).

Au tout premier plan, l'artiste nous présente le combat des hommes de trait c'est-à-dire les archers et les arbalétriers ; côté anglais, les archers sont très affairés et ne cessent de tirer leurs flèches à raison de trois par minutes (cf. le "cela semblait neige" du texte de Froissart). Ils ont posé leur flèches au sol, pied dessus, pour avoir les mains libres. Côté français, le pauvre arbalétrier doit armer son arbalète avec une flèche anglaise dans les chairs : il manipule son cranequin qui permet de tendre le mécanisme et de lancer le "carreau" : on devine qu'il a le temps de se faire frapper par une flèche adverse ! et d'ailleurs, un collègue, dégouté, rebrousse chemin à gauche de la miniature avec une flèche dans la cuisse, une autre dans la fesse droite. Avec un cadavre au sol, l'auteur nous montre les pertes humaines côté Valois ; notons cependant que les archers d’Édouard III ont surtout atteint les chevaliers et pas la piétaille... mais ce serait sans doute honteux de le montrer aux lecteurs aristocratiques de la chronique de Froissart.

au second plan, côté français, est représenté un des épisodes les plus dramatiques de la bataille : le fameux cri du roi - chef des armées, de toutes les armées, "tuez toute cette ribaudaille, ils nous encombrent et tiennent la voie sans raison" a été exécuté, on voit un chevalier donner un coup d'épée à un fantassin-ami . Un autre chevalier monté sur un cheval brun reçoit des coups de la part d'un homme de trait qui ne se laisse pas faire.

au troisième plan, on voit la masse des chevaliers nous tourner le dos : ils rebroussent chemin... Alors que dans un dernier plan, au pied du château-fort, une troupe de chevaliers qui a pris la fuite - même Philippe VI de Valois -  s'apprête à demander asile au seigneur du lieu. "ouvrez ! c'est l'infortuné roi de France " s'écriera-t-il devant les gardes du château de la Broye (situé près de Bray-sur-Somme).

Bref, c'est la déroute : la chevalerie française a fait faillite, tout est perdu même l'honneur.








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