J.-J. ROUSSEAU, REVOLUTION ET LEGITIMITE POPULAIRE

publié le 27 juin 2013 à 02:53 par Jean-Pierre Rissoan


publié le 28 sept. 2011 15:46 par Jean-Pierre Rissoan

Je présente d’abord un compte-rendu de lecture[1] et je tente d’y apporter une valeur ajoutée dans une seconde partie.

1.      Rousseau et le destin libéral de la Révolution

 

Par Stéphanie ROZA, philosophe.


Avec ce recueil d'articles, Reinhard Bach[2] revient sur la Révolution française et sur un texte dont chacun connaît les premiers mots par cœur, la Déclaration des droits de l'homme de 1789. Et pourtant, ses thèses en surprendront sans doute plus d'un. L’auteur entend essentiellement corriger tout un paradigme de l'histoire des idées politiques qui veut que l'Ecole physiocratique, pionnière de l'économie politique en France dans la deuxième moitié du XVIII° siècle, n'ait pas de pensée politique réellement consistante, ct que ses préconisations n'aient influé qu'à la marge sur le cours de la Révolution, idéologiquement dominée par le rousseauisme.

En s'appuyant sur l'analyse des procédés discursifs et sémantiques à l'oeuvre chez les principaux représentants du courant physiocratique, puis de leurs épigones, l'auteur montre de manière convaincante que si tout ce courant a repris le vocabulaire du Contrat social, les termes de volonté générale, de citoyen, de bien commun, ou de vertu, ce ne fut que pour mieux en pervertir le sens, ou, plus précisément, pour les mettre au service d'un libéralisme politique et économique. L'auteur pense sans doute trop dans les termes des auteurs qu'il analyse quand il fait du sacrifice de soi le fondement de la vertu civique rousseauiste, mais il est plus pertinent dans son explication de la manière dont les physiocrates, faisant de l'intérêt bien compris le moteur de l'activité humaine, de la propriété un droit naturel, et de l'échange de valeurs le secret du pacte social, posent les fondements philosophiques d'un ordre bourgeois qui triomphe à l'issue de la décennie révolutionnaire. Derrière la référence unanime à Rousseau, il y a donc dès l'origine non pas un, mais deux républicanismes concurrents, l'un individualiste et libéral, l'autre égalitaire. Ce faisant, Reinhard Bach produit une intelligibilité nouvelle des contradictions du processus révolutionnaire lui-même, que l'on retrouve jusque dans les déclarations des Droits de l'homme successives. Il permet de comprendre comment, sans changer de langage politique, les héritiers idéologiques des physiocrates ont pu d'abord justifier de réserver le droit de vote aux citoyens aisés, « vrais actionnaires de la grande entreprise sociale » (Sieyès), puis, finalement, comment le gouvernement représentatif issu du coup d'Etat de Bonaparte en 1799 a pu paraître aux idéologues « la démocratie purgée de tous ses inconvénients » (Cabanis, partisan de Sieyès). L'évolution politique est alors achevée, et les ambiguïtés levées. Cabanis pourra ainsi préciser les raisons de son soutien au bonapartisme : « tout se fait [alors] pour le peuple et au nom du peuple, rien ne se fait par lui ni sous sa dictée irréfléchie ».

2.      Pendant ce temps, en Amérique…

C’est ce dernier mot de Cabanis qui me fait rebondir. En effet, de façon tout à fait contemporaine, les auteurs de la constitution américaine, réunis à Philadelphie, sont confrontés à la même difficulté posée par la démocratie. Pour l’aumônier des armées Insurgent, le congrégationaliste Jérémy Belknap, un des hérauts de la Nouvelle-Angleterre, « qu’on laisse debout, comme un principe, le fait que le gouvernement tire son origine du peuple, soit. Mais il faut bien faire comprendre au peuple qu’il n’est pas apte à se gouverner lui-même »[3]. Hypocrisie toute puritaine. Mais Cabanis nous montre que l’on peut être hypocrite sans être de religion puritaine.

Au fond, le problème est de savoir comment supprimer les privilèges, établir une société d’égalité politique et, en même temps, mettre en place une économie libérale fondée sur la propriété fatalement génératrice d’inégalités et laisser aux propriétaires l’exclusivité du pouvoir.

Les indépendantistes américains ont été confrontés, après leur victoire, à une révolte dont l’ampleur et les motivations permettent de lui attacher le qualificatif de révolutionnaire. Le caractère de classe de la révolte est montré par cette déclaration d’un éleveur, ancien combattant, à qui les créanciers ont confisqué le troupeau :

« Les puissants vont nous prendre tout ce que nous avons. Il est temps de nous révolter et de nous débarrasser des tribunaux, des shérifs, des collecteurs d’impôts et des juristes en tous genres ».

La Shays’rebellion -du nom de son leader : Shays - est une lutte armée d’anciens combattants, redevenus fermiers, qui n’acceptent pas qu’on les sanctionne pour non paiement de dettes alors qu’ils sont tenus en dehors du nouveau pouvoir politique et qu’ils ont des états de service à faire valoir.

En bon conservateur, P. Chaunu n’est pas tendre à l’égard de la révolte de Shays. Cette révolte/révolution frappe, nous dit-il, « dans ses intérêts et son assurance, la classe responsable de la révolution (guerre d’Indépendance, JPR), entendez les négociants du Massachusetts, principaux créanciers des petits fermiers et de la Confédération en guerre, tous partisans bien sûr d’une monnaie dure ». Cette tentative révolutionnaire de Shays provoque le choc libérateur (Chaunu dixit) : la constitution à travers tout le pays d’un parti fédéraliste et la réunion, le 14 mai 1787, de la Federal Convention de Philadelphie. Les Pères fondateurs (PF) « font partie de ce front de l’ordre contre le chaos ». Ces derniers songèrent même, un moment à une solution monarchiste. Mais « cette peur salutaire permit le triomphe du génie anglo-saxon du compromis. (…). La Shays’rebellion aura déclenché ainsi un 9 Thermidor salutaire »[4]. 

Il est bien vrai que les Founding Fathers, à l’image de Belknap déjà cité, manifestèrent un esprit parfaitement conservateur. Durant les débats, Charles Pinckney (PF) proposa que seul un citoyen détenteur d’une fortune de 100.000 $ minimum[5] puisse devenir Président des Etats-Unis ; Hamilton (PF) demanda que l’on fasse échec « à l’impudence de la démocratie » et suggéra que la constitution instituât un Président et un Sénat élus à vie. Morris, autre PF, persifla : « la foule commence à penser et à raisonner. Pauvres reptiles ! Ils se chauffent au soleil, un instant après ils mordront ! La gentry commence à les redouter ». Mason (PF) hésite : « nous avons été trop démocratiques, craignons d’aller trop loin dans l’autre extrême ». Il est vrai que ces vues sont partagées par nombre d’Américains de l’élite. Ainsi, pour Peggy Hutchinson, fille de gouverneur, la foule est « the dirty mob », la foule sale et malpropre.


Au final, la constitution américaine ne fut pas ratifiée par le suffrage universel. Dans chacun des nouveaux 13 Etats fédérés, ce fut une assemblée restreinte ou un suffrage censitaire qui procéda à la ratification. En France, la constitution de l’an VIII fut appliquée avant que l’on connaisse les résultats du referendum-plébiscite concocté par l’auteur du coup d’Etat du 18 brumaire.

 

Des deux côtés de l’Atlantique, nous aurons donc deux révolutions bourgeoises parfaitement abouties.

 



[1] « Rousseau et le discours de la Révolution, Au piège des mots, Les physiocrates, Sieyès, Les idéologues », de Reinhard Bach. Éditions Inclinaison, 2011, 175 pages, €15.

[2] Linguiste, professeur de philologie à l’université de Greifswald. Ce compte-rendu ,e lecture est publié dans l’Humanité du 28 septembre 2011.

[3] Tiré de F. BRAUDEL, Les grandes civilisations, A. Colin, 1963.

[4] On observe que Chaunu, historien, n’hésite pas à prendre parti.

[5] Somme astronomique supérieure à plus de 4 millions de dollars actuels.

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