I. Nozeroy... la belle inconnue

publié le 14 oct. 2020 à 02:48 par Jean-Pierre Rissoan

Cette page sur Nozeroy, chef-lieu de canton du Jura (jusqu’à la réforme de 2015), trouve la justification de sa présence dans mes lointains souvenirs. Avant mai-68, j’étais instituteur-surveillant à l’E.N.I. de Lons-le-Saunier, préfecture. Comme (presque) tout le monde j’étais travaillé par l’esprit de révolution et je militais dans les bas du département. Nous avions un camarade permanent de Champagnole. Mais Nozeroy ? Jamais. Cette bourgade était pour nous l’objet de rires sarcastiques : c’était l’Extrême-Orient, limitrophe croyait-on de la Suisse, un bout du monde. Le Général y faisait des scores de 90%... Le parti n’y était pas « organisé » comme nous disions, à quoi bon aller tracter là-bas ? Nozeroy c’était un mythe, une abstraction, un fantasme. Comment peut-on habiter Nozeroy ? Et puis, presque un demi-siècle plus tard, le hasard faisant bien les choses, nous nous sommes rendus à l’invitation d’amis montagnards, habitants du Doubs, qui vivent à la limite de la « frontière » du Jura, à quelques kilomètres seulement  de … Nozeroy !



Nozeroy existait donc bel et bien et je n’ai eu de cesse, pendant mon court séjour, de demander à mes hôtes d’aller visiter cette Terra nullius, cette terre inconnue et vide qui était annoncée pourtant par de vrais panneaux de la signalisation routière. Et là… un charmant village, transpirant la prospérité, un château dont il ne reste hélas plus grand-chose si ce n’est un souvenir étincelant. « Quand on voit aujourd'hui les quelques ruines qui subsistent on a peine à croire que là s'élevait un manoir qui passait pour un des plus magnifiques du Comté de Bourgogne »[1]. « Entouré de fossés et de solides murailles, il était défendu par huit grosses tours, dont celle de l'horloge qui seule est encore debout, et la gigantesque Tour de Plomb ainsi nommée à cause de sa couverture métallique. En avant du bâtiment principal contenant la chapelle, s'étendait une vaste cour entourée de communs, et, par un pont enjambant le fossé, on accédait à une autre cour intérieure au centre de laquelle se trouvait une fontaine. Le rez-de-chaussée était occupé par la grande «Salle» pour les festins d'apparat, et les étages par de nombreuses «chambres».

« En 1478, il y avait au château (de Nozeroy) sept pièces de tapisseries de Chypre tissées d'or et de soie ; cinq tapisseries de chasses de laine ornaient la «chambre de chasse». Huit splendides pièces de haute lice avaient valu à une autre le nom de «chambre d'or». A la «chambre rouge» sept pièces de haute lice représentaient «des jeux et esbattements»; sept autres pièces décoraient la «chambre d'Arras». La «chambre blanche», où la dame «gisait» c'est-à-dire réservée aux naissances princières, s'ornait de tapisseries représentant Notre Seigneur «en majesté» et les quatre évangélistes. Ici ou là, relevons encore un dais en damas rouge, vert et pers, des carreaux de drap d'or et de velours cramoisi, des selles dont une ornée de satin bleu, des garnitures de chevaux en velours noir… etc... Le trésor si riche en vaisselles et pierreries, que l'on réputait fabuleux et qui avait engendré le dicton «Riches de Chalon» reposait dans des caveaux, sous la Tour de Plomb»[2] (P.A. Pidoux de la Maduère).

            Relevons qu’en 1478, l’art de la tapisserie tend vers son apogée, c’est un art coûteux et la ville d’Arras en est un des foyers principaux[3]. Au demeurant, on vient de lire que le château de Nozeroy possédait une «chambre d’Arras». Le château était donc parfaitement branché sur les réseaux aristocratiques de cette fin du Moyen-âge … Mais quel était son propriétaire ? le texte du baron de la Maduère nous met sur la voie : Chalon…

 Les Chalon et «l’or blanc»

 La souche est celle de Jean Ier de Chalon le Sage ou l'Antique (1190-1267), comte de Chalon et d'Auxonne au départ, mais le fait décisif est l’échange qu’il effectue en 1237 avec le duc de Bourgogne de ces/ses possessions contre plusieurs seigneuries dont Salins, base de la fortune ultérieure de la maison et le Val de Mièges -chef-lieu Nozeroy- lisible sur la carte. Jean l’Antique est comte régent de Bourgogne[4] en 1248 et seigneur d'Arlay (tenu de son père). D’où le nom de maison de Chalon-Arlay. Cet ancêtre eut l’intelligence d’acheter le péage de Jougne créé dès le XIII° siècle.

« Jean de Chalon, sire de Salins, achetait aux seigneurs locaux en 1266 le bourg de Jougne, son château et son péage, lequel ne sera supprimé qu'en 1780. La seigneurie se composait de Jougne, des Hôpitaux-Vieux, de Métabief et des Longevilles (autant de localités visibles sur la carte). En 1282, Jean Ier de Chalon-Arlay voulait fonder un hôpital dans la localité, pour ce faire le comte de Bourgogne lui donnait des terres et c'est ainsi qu'était créé le village des Hôpitaux-Vieux. Le bourg de Jougne était sous la protection de trois forts, (…), c'était également là qu'était rendue la justice au nom des sires de Chalon. Le château, construit par les comtes de Chalon, et aujourd'hui complètement disparu, se situait au nord-est de l'enceinte fortifiée qui défendait le village. Deux portes donnaient accès, l'une au nord en direction de Pontarlier, l'autre au sud en direction de Vallorbe et de la Suisse. Les XIVème et XVème siècles voyaient les Chalon-Arlay recevoir des empereurs germaniques le droit de battre monnaie à Jougne même.».[5]

Le péage de Jougne était un maillon essentiel du « chemin saunot » comme écrit Lucien Febvre, qui allait de Salins en Suisse. On lira avec intérêt l’article qui lui fut consacré naguère dans la Revue de géographie de Lyon et dont j’extrais ce qui suit :

« Les dépouillements d'archives patiemment poursuivies en Suisse par quelques observateurs scrupuleux des réalités économiques du passé permettent de connaitre avec une précision toujours plus grande le rôle historique et l’importance des péages routiers. En Franche-Comté, il n'est pas de doute que c'est une politique routière (cf. infra le texte de L. Febvre, JPR) qui explique le succès des entreprises de Jean de Chalon l'Antique et de ses successeurs. A deux reprises, sous Jean I de Chalon-Arlay (1258-1315), (puis) au début du XIV° siècle sous Louis de Chalon (1390-1463), à l'époque des fastes renaissants de la Cour de Nozeroy, Jougne a été le pivot de la politique de la Maison de Chalon-Arlay se haussant alors jusqu'aux grands rôles de la politique internationale. Pour s'en convaincre, il faut consulter les archive du château d’Arlay ainsi que les documents des archives savoyardes de Turin qui les complètent. Le trafic du péage a été presque toujours considérable, importations et exportations, sur les grands marchés internationaux : Florence, Venise, Milan en Italie ; Bruges, Anvers et ports normands sur les rivages des mers du Nord. Avec des intermittences ou des variations de volumes dues à l'ouverture de routes transjuranes concurrentes, le trafic international jusqu'à la fin du XVIII' siècle n’a jamais déserté le passage de Jougne. On comprend les raisons qu’avaient les seigneurs d'Arlay à tenir fermement cette position-clé et à ne pas laisser à d’autres le rôle de «portier» de Bourgogne[6] ».

Quant à L. Febvre, il écrit :

« Tout un faisceau de routes délimitait au sud cette contrée mal drainée : route de Pontarlier à Besançon, survivance précaire d'une voie romaine jadis établie par Ètray, Fallerans, l'Hôpital-du-Gros-Bois, détournée maintenant vers le sud et utilisant (…) le couloir de la Loue ; grand chemin de Salins à Pontarlier (…) piste traditionnelle des marchands lombards vers les foires de Champagne ; traverse de Pontarlier à Lons par Frasne, Champagnole, Mirebel : elle desservait les villages heureux du val de Mièges et leur capitale Nozeroy - un des gros marchés de bétail de la région, célèbre par son château où longtemps les Chalon, princes d'Orange, avaient tenu leur cour.(c’est moi qui souligne JPR) »[7].

Lucien Febvre nous montre l’étendue géographique de la puissance des Chalon-Arlay à la mort, en 1544, de René Nassau-Breda, dit « de Chalon », prince d'Orange, comte de Nassau, seigneur de Breda, d’Arlay et de Nozeroy[8] :

« En 1544, le titulaire de la maison de Chalon-Arlay était le plus riche seigneur de toute la Comté. Il y possédait plus de trente seigneuries, toutes admirablement groupées. Le long du Doubs, les châteaux se serraient : avec Vaire, Montfaucon, démantelé sous Louis XI; Arguel, solide encore et menaçant ; Abbans, les Chalon surveillaient les accès, les abords de Besançon. Autre groupe sur la Loue et le Lison, aux avenues de Salins, (…),  sur la route d’Ornans, Montmahoux et l'imprenable Sainte-Anne ; sur celles de Champagnole et de Pontarlier, toutes les routes transversales entre plat-pays et Haut-Jura passaient en partie sur les terres des Chalon. Par Arbois, Sellières, Bletterans, Arlay, Lons le Saunier, Montaigu, Saint-Laurent-de-la-Roche, les ancêtres avisés de Philibert s'en étaient assuré tous les points de départ. Avec Valempoulières, Montroi Mirebel, Châtillon-sous-Curtine, ils avaient occupé les cols de la ride montagneuse qui marque la limite des premiers plateaux. La Rivière, Dammartin, Houtat Lièvremont leur livraient les abords de Pontarlier dont ils tenaient, à Jougne, la clef principale. Montrevel, Monnet, Nozeroy, Chatelneuf, les faisaient maîtres des routes de l'Ain ; Rochejean et Chatelblanc, du haut Doubs ; Réaumont les campait près du Val de Morteau : Orgelet, Montfleur, Chavannes sur les routes de Lyon. Ainsi s'étendait ce vaste domaine, admirablement composé jadis, avec un sens stratégique et topographique indéniable. ».


Certes, l'avantage d'une distribution si ingénieuse des terres était moindre au XVI° siècle. Le temps n'était plus des barons indépendants derrière les murs de leurs châteaux. Mais la valeur économique du domaine subsistait, considérable : dans les greniers des châteaux s'entassaient les grains de la Bresse et des premiers plateaux ; dans les caves les vins de Rougemont, d'Arguel, de Salins, d'Arbois et de Lons. Les forêts du Jura - les énormes joux qu'aux Chalon les moines avaient inféodées - donnaient le bois de charpente et de construction. Des péages subsistaient à Chalamont, à Jougne ; surtout, à Salins, à la grande Sannerie, les héritiers de Jean de Chalon continuaient de détenir, vers 1545, un tiers et un sixième des parts contre un tiers seulement qu'y possédait le Comte : chaque année, en moyenne, la recette s'en montait à 10.000 livres. En 1567, la recette totale s'élève à près de 50.000 livres.

Le domaine de Chalon assurait à son possesseur une influence énorme en Comté. Sur ce petit État, tout un peuple vivait : receveurs, juges, baillis, greffiers, procureurs, sergents, forestiers - tous à la nomination du prince. Au-dessus des officiers locaux, les généraux : un receveur, centralisant tous les revenus ; des auditeurs des Comptes, siégeant régulièrement à Châtelguyon ; un superintendant remplaçant le maître absent et chargé du contrôle ; pour la justice, en plus d'un président d'Orange, un grand bailli avec un lieutenant et un procureur général tenant les assises dans les seigneuries ; à Dole, un procureur pour suivre les procès ; dans les châteaux, enfin, des capitaines, commandant soudards et morte-paies car les murs, les tours, les donjons d'Arguel, de Sainte-Anne, de Saint-Laurent, de Jougne restaient debout et garnis d'hommes, de vivres et d'artillerie. Au dispensateur de tant d'offices, au maître de si grands biens, quelle influence dès lors était réservée… on le devine.

Tout ce petit monde et le plus grand se retrouvaient au château de Nozeroy.

        

LA VIE DE CHÂTEAU

           Avec le fruit des péages liés à l’or blanc, le château a rapidement pris de l‘ampleur. Les étapes ont été les suivantes (source du dessin : Wikipaedia) :

    D’abord la fondation par Jean l’Antique d’un castrum qui générera à ses alentours une ville nouvelle. Gilbert Cousin, l’enfant du pays, secrétaire d’Érasme, écrit en 1552, donc bien plus tard : «Nozeroy est posée sur une colline élevée et aérienne (…) toute son enceinte forme un plateau ; le reste s'abaisse en vallée de tous les côtés. Elle n'est pas bien grande mais elle est telle cependant qu'avec son territoire resserré elle l’emporte sur les plus grandes villes de la Bourgogne»[9]. La ville s'élève sur un éperon rocheux grossièrement triangulaire de 780 mètres d'altitude, orienté Sud-Ouest/Nord-Est. Le site est isolé au centre du val de Mièges, entouré des forêts de Joux, de la Haute-Joux et de la Fresse.

Jean III de Chalon-Arlay (1363-1418) seigneur d'Arlay, Arguel et Cuiseaux ; vicomte de Besançon et prince d'Orange (neveu de Hugues II qui fut le dernier de la branche ainée) élargit considérablement l’aire d’influence de la maison. Il épousa la princesse Marie des Baux, et, par-là, acquit la principauté d'Orange et l'immédiateté impériale (il est immédiatement sous l’autorité de l’empereur du Saint empire romain donc souverain de fait). Cela explique l’intervention ultérieure de la famille royale des Pays-Bas dans l’héritage. Cela explique aussi la notoriété des Chalon en Occident.

Louis, fils du précédent, donne un nouvel élan à la ville et au château. Il aime le faste et transforme complètement sa capitale. La forteresse initiale est rasée – sauf la Tour de Plomb – et en lieu et place est édifié un véritable château de la Renaissance qui sera surnommé « la perle du Jura ». La ville s’étoffe, les établissements et logements religieux se multiplient. C’est Louis qui reçoit à Nozeroy le Duc de Bourgogne Philippe le Bon, puis le Dauphin de France, futur Louis XI…

Ce n’est pas Philibert qui assombrit la vie du château, au contraire, «ses séjours à Nozeroy sont une fête continuelle» et, dit-on, « on se souvient encore du tournoi » qu’il organisa du 26 décembre 1519 au 2 janvier 1520, «l’un des derniers grands tournois de chevalerie en Europe, donné pour fêter son entrée dans l’ordre de la Toison d’Or». Malheureusement, pour Nozeroy, Philibert meurt précocement pour fait de guerre en Italie[10] et, sans héritier, ses biens et ceux des Chalon passent à la famille des Orange-Nassau. Les Nassau sont calvinistes et, à tous égards, fort éloignés de la très catholique Comté.

    Le château va alors passer de mains en mains. La « guerre de dix ans » (1634-1644) est cruelle pour la région, c’est une guerre de religions en Comté, partie de la Guerre de Trente ans européenne, qui voit l’arrivée des Suédois luthériens jusqu’au plateau du Jura. Le château et la ville sont pillés plusieurs fois. En 1677, la Franche-Comté devient française et la « route du sel » est gérée par l’administration de Louis XIV. Les seigneurs de Nozeroy se replient sur leur résidence d’Arlay[11], le château est abandonné au point de servir de carrière pour les habitants de la ville qui veulent soit agrandir, soit rebâtir leur maison. 

    à suivre : II. Nozeroy et le parti conservateur-catholique



[1] Texte de Noël GRAND, « Louise de Savoie, châtelaine de Nozeroy, 1462-1503 », achetée dans l’église de Nozeroy.

[2] Citation par Noël GRAND d’un texte du baron Pierre André Pidoux de la Maduère (1878-1955).

[3] Lire l’entrée « Tapisserie » de l’encyclopédie Wikipaédia.

[4] Evidemment, on ne confond pas le Duché de Bourgogne (Dijon) avec le Comté de Bourgogne (Besançon Franche-Comté).

[5] Extrait de « Racines comtoises, Patrimoine et photocopies de Franche-Comté, Histoire de Jougne ». En ligne.

[6] D’après Ebersolt J.-G., « Jougne, porte du Jura central », In : Revue de géographie de Lyon, vol. 27, n°1, 1952. pp. 47-49. En ligne. DOI : www.persee.fr/doc/geoca_0035-113x_1952_num_27_1_1057.

[7] Lucien FEBVRE, « Philippe II et la Franche-Comté », Flammarion, collection science de l’histoire, publié avec le concours du CNRS, 540 p., 1970. Page 25.

[8] Ouvrage cité, pp. 245-247. C’est moi qui souligne. En rouge, le nom des forteresses éminemment stratégiques détruites par les Français au XVII° siècle sauf Sainte-Anne à Besançon.


9] «Description de la Haute-Bourgogne ou Franche Comté», 1552

[11] Arlay est une commune viticole, située à 12 km au nord de Lons-le-Saunier.




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