II. NOZEROY et le parti conservateur-catholique

publié le 18 oct. 2020 à 04:34 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 19 oct. 2020 à 15:38 ]

Le Jura est « marqué d’une tradition vigoureusement catholique » (Annie GAY). C’est le cas d’ailleurs de toute la Franche-Comté et sur la carte du chanoine BOULARD Chanoine BOULARD : la religion, variable politique majeure (atlas) cela apparaît nettement même si le département du Jura est un peu plus mécréant vers l’ouest, vers les plaines de la Saône. Mais les cantons du Haut-Jura – dont Nozeroy – sont très christianisés.

 Cet article est la suite de I. Nozeroy... la belle inconnue

La ville de Nozeroy, capitale des Chalon créée ex-nihilo, se dote assez rapidement d’établissements religieux ou dirigés par des religieux.

Dès le XIII°, le prieuré de Mièges installe une chapelle à Nozeroy, première église.

1362 : premier hôpital avec deux chapelains

1411 : l’église est constituée en collégiale dédiée à saint-Antoine, avec, au départ, un doyen et six chanoines.

1422 : à l’église collégiale de Nozeroy sont annexés le prieuré et la cure de Mièges avec toutes les églises des divers écarts (Mignovillard, Fraroz,...)

1461 : couvent de Cordeliers.

1479-1490 : Louise de Savoie, châtelaine de Nozeroy, bienheureuse.

XV° : petite école pour l’instruction des garçons.

XVI° siècle : Gilbert Cousin, chanoine du chapitre saint-Antoine, fait de l’école un grand collège pour les garçons des classes dominantes de la Comté.

1618 : Couvent des Annonciades célestes (ordre contre-réformé). Le couvent abrite une cinquantaine de religieuses plus leurs domestiques.   

1647 : Couvent des Ursulines et école pour l’instruction des jeunes filles.

1700 : naissance à Billecul de C.-F. du Tronchet, en religion Jean-Baptiste de Bourgogne, vénérable.

1723 : la direction de l’hôpital sainte-Barbe est confiée à des sœurs hospitalières de la congrégation de Beaune.

 

La Franche-Comté réfractaire à la Réforme...

 Lucien Febvre nous dit que le pays se prêtait mal à une œuvre méthodique de prédication et de propagande : «la montagne, pendant six mois inaccessible, avec ses villages rares, ses habitations dispersées, ses populations disséminées l'été par les forêts et les pâtures, séquestrées l'hiver sous d'épaisses couches de neige, n'était point, sans doute, d'un abord facile. Dans le plat pays, comment animer, éveiller à de nouvelles conceptions la masse amorphe des paysans ? Il aurait fallu, dans des villes converties et gagnées, installer des foyers de propagande d'où auraient rayonné les idées de Réforme : mais les villes étaient médiocres, peu ou pas industrielles ; l'étranger y était vite remarqué, noté, surveillé; toutes les familles se connaissaient entre elles et s'épiaient jalousement; et qu'en masse, elles vinssent aux idées nouvelles, il n'y fallait compter : à défaut d'autres liens, l'intérêt suffisait à tenir la bourgeoisie attachée à l'Église ». Gilbert Cousin (1506-1572), humaniste, ami d’Erasme, témoin de premier plan, nous dit que la population de Nozeroy est «  de mœurs douces et pratique la vraie piété ». La « fausse » était née en 1517 avec Luther. Mais on nous dit aussi que la Comté, si elle fut « très peu touchée par le protestantisme, espagnole elle fut aussi l’une des bases de la contre-réforme catholique ». Il faut mettre à part le Pays de Montbéliard qui appartenait au duc de Wurtemberg lequel avait adopté la religion luthérienne et, en vertu du principe « tel prince, telle religion », les habitants furent protestants. (Voir sur ce site-même, la série d’articles sur le département du Doubs, le Doubs : 1946 - 1984, survol électoral, 2012, 2017, la présidentielle dans le Doubs).

Ajoutons qu’après cette phase habsbourgeoise, l’annexion par la France de Louis XIV n’a en rien facilité la vie des réformés, bien au contraire.

   ...mais amie de la Contre-réforme…

Après le Concile de Trente, l’Église romaine fourbit ses armes pour la reconquête. Voici un exemple de l’expansion du culte contre-réformé, avec ses étendards baroque et rococo, dans le pays de Nozeroy, le Val de Mièges. L’ermitage de Mièges a été construit pour servir d’écrin à une statuette de la vierge de Montaigu apportée par l’ermite François Carlier qui s’installa à l’ermitage en 1613 et fut à l’origine d’un pèlerinage.

L'histoire de l'ermitage de Notre-Dame de Mièges remonte au culte de Notre-Dame de Montaigu[1] et à sa propagation dans le comté de Bourgogne au début du XVIIe siècle. Le développement de ce culte est à l’origine de la diffusion en Franche-Comté, dans la première moitié du XVII° siècle, d'images de la Vierge de Montaigu, honorée à Montaigu, entre Louvain et Diest (aujourd’hui Brabant flamand). La naissance de ce culte eut un formidable retentissement dans les pays catholiques en particulier ceux que gouvernaient les archiducs Albert et Isabelle (Habsbourg d’Autriche), fervents dévots de la Vierge de Montaigu. Ces princes officialisèrent le pèlerinage autour de la basilique (du plus pur style baroque) de Scherpenheuvel et donnèrent une impulsion considérable à la dévotion en diffusant des effigies taillées dans le chêne dans lequel on avait découvert une statue de la Vierge.

Les images de la Vierge de Montaigu furent vénérées en Franche-Comté dans les couvents et les abbayes, les églises paroissiales, les ermitages, les collèges jésuites, les chapelles de confréries, les hôpitaux et chez les particuliers. Au XVII°siècle, on trouvait ainsi des statuettes de la Vierge de Montaigu, dont certaines sont d'ailleurs conservées, à Besançon, Dole, Arbois, Nozeroy, Salins, Baume-les-Dames, Faverney, Château-Chalon, Bellefontaine, Lons-le-Saunier, Mièges, Vesoul et Gray.

Au total, à l’intérieur du territoire de l’ancien canton de Nozeroy, on a dénombré 27 oratoires, 18 calvaires et croix[2]. L’ermitage de Mièges compte toujours parmi les hauts lieux du culte marial dans le Jura. Des ex-voto ont été ajoutés aux côtés de la statuette et ce, dès les XVII° et XVIII° siècles. Le soutien populaire à la religion catholique est patent.

Nozeroy durant la Révolution

 Les habitants de Nozeroy et alentours n’ont pas été à l’avant-garde de la Révolution.

Deux citations montrent la spécificité des villages du Haut-Jura : « On émigra en plus grand nombre dans le bas Jura que dans le haut ; dans les régions pauvres de la haute montagne, il n'y avait pas les grandes propriétés nobiliaires de la région de Dole ou les riches domaines de la Côte (Arbois, Salins, Lons) et donc moins d'aristocrates effarouchés par le cours qu'avait pris la Révolution»[3]. Mais en revanche : « Les cantons montagnards du département du Jura ont manifesté dès l’origine une réelle hostilité au service militaire obligatoire »[4]. Et, donc, « La Franche-Comté a elle aussi connu sa «Petite Vendée». On la localise essentiellement dans les cantons suivants : Le Russey et Maîche et les communes de Sancey, Vercel, et Orchamps ». Mais cela concerne le département du Doubs. Cependant la similitude de l’éco-système – dont le « tradition vigoureusement catholique » - laisse penser que ces insurgés ont bénéficié à tout le moins de sympathie dans le Jura voisin.  

« Survient la Révolution française, bien accueillie au début (car le souvenir de l'annexion est encore vivace). Puis la population devient hostile aux mesures contre le clergé. Les chanoines de la collégiale, les cordeliers et les annonciades refusent de prêter serment à la Constitution civile du clergé. Sans protestation apparente, le chapitre de la collégiale est dissous, les religieux expulsés, les couvents mis en adjudication et convertis en bâtiments publics ou privés[5]. Trois chanoines du ci-devant chapitre demeurent à Nozeroy et, assez facilement semble-t-il, continuent à exercer leur ministère dans des maisons particulières en ville et dans les environs. Les vases liturgiques sont mis à l'abri, les objets et meubles religieux des couvents et du château sont recueillis et transportés à la collégiale devenue église paroissiale ou dans les églises des environs. Plénise récupère des piliers de l'église des Annonciades, Gillois des confessionnaux. Le retable des Annonciades rejoint l'église de Fraroz. Le trésor de l'église renferme de nombreux objets sacrés provenant de Nozeroy, comme les prestigieuses broderies de paille du XVIIe siècle et le fameux ciboire au pélican en argent doré de 1769, mais aussi des objets des églises voisines »[6].

Après le décret de déportation contre les prêtres n'ayant pas prêté le serment, tous ceux qui avaient refusé, tous ceux qui s'étaient rétractés, durent s'exiler : la plupart trouvèrent asile en Suisse et aussi en Savoie mais un certain nombre d'entre eux restèrent et se cachèrent dans les forêts, les chalets, les grottes où ils pratiquaient le culte clandestinement. "Pour officier clandestinement, il suffisait d'une simple table, on y déposait l'ardoise consacrée que les prêtres portaient sur eux pour remplacer le marbre des églises. On tirait d'une armoire secrète un calice, un missel, un crucifix et on allumait un cierge. Dans des maisons, des appartements privés, se tenaient des réunions pour l'exercice du culte clandestin (confession, baptême, bénédiction de mariage) ; Les fermes solitaires étaient aussi des lieux recherchés, puis les grottes, ainsi celles de la roche d'Enfer près d'Arsures dans le canton de Nozeroy (…)".[7]

Les révolutionnaires avaient à cœur de n’oublier aucun canton. Voici comment s’est passé un contrôle de la municipalité de Nozeroy par un envoyé du représentant Lejeune : le ci- devant administrateur d'Arbois Jean Vuillet.[8]

« Le soir du 3 juillet 1794, le sieur Vuillet, accompagné du citoyen Petit, commis de l'administration, arrive à Nozeroy et annonce qu'il réunira le lendemain matin à 8 heures tous les citoyens de la commune dans l'église, appelée pour l'occasion "temple dédié à l'Etre suprême". Au petit matin, les habitants du bourg arrivent lentement, ce qui irrite particulièrement nos deux "inspecteurs" qui ne peuvent commencer leur réunion qu'après les 9 heures. Devant toute la communauté, deux groupes sont formés : les 7 officiers municipaux dont le Maire, et les 12 membres du comité révolutionnaire, tous gens élus (?)(le point d’interrogation est de D. Jeandot). L'examen commence ; Vuillet interroge chacune de ces personnes sur le thème "la conduite civique et les opinions relatives au grand intérêt de la République naissante". A l'issue de l'interrogatoire, deux nouvelles listes sont dressées. Le Maire, Jean Claude Renault est destitué ; aucun citoyen ne s'est plaint de son action mais il était, 8 ans plus tôt, "employé de la ci-devant Lauragais". Il est remplacé sur le champ par Joseph Chapeau. Les autres éliminations concernent "des vieillards infirmes ou des gens froids et sans énergie révolutionnaire". En une journée, toute la communauté de Nozeroy avait été "épurée" (…).».

La ci-devant Lauragais n’est autre que l’héritière du château de Nozeroy, propriété jusqu’à la moitié du XVI° siècle de la maison des Chalon-Arlay. Immensément riche, elle est arrêtée à Arras comme « émigrée rentrée en France » et exécutée.

 L’entretien de la piété populaire : la cérémonie du 11 juin 1965

 J’ai cité dans la brève chronologie de départ, le nom de Louise de Savoie (1462-1503), châtelaine de Nozeroy, Bienheureuse. « Savoie » parce qu’elle est fille de la Maison de Savoie, famille régnante du trône d’Italie ultérieurement, et Châtelaine parce qu’elle épousa Hugues de Chalon-Arlay. Par sa mère, elle est petite-fille du roi de France Charles VII. Veuve précocement (1490), elle finit ses jours dans un couvent suisse. Sa vie lui vaut d’être béatifiée, en 1839, par un des papes les plus vivement contre-révolutionnaires du XIX°siècle : Grégoire XVI[9]. Les restes de Louise de Savoie passèrent de Suisse en France puis de France en Suisse. Puis :

« A la demande de M. l'Abbé Déthé, curé doyen de Nozeroy et de M. l'Abbé Weibel curé d'Orbe (Suisse, JPR), et grâce à l'appui de la duchesse de Savoie-Gênes, cousine de l'ex-roi Humbert II, ce dernier accepta de confier aux paroisses d'Orbe et de Nozeroy, une partie des reliques authentifiées. C'est le dimanche 11 juin 1965, en l'église de Nozeroy, dans la chapelle de la Bienheureuse que furent déposées les reliques de Louise de Savoie, au cours d'une imposante cérémonie présidée par Monseigneur Flusin évêque de Saint-Claude, en présence du représentant du roi Humbert Il et de la duchesse de Gènes-Savoie. Étaient présents également, la princesse d'Arenberg et la comtesse Balbino de la Maison de Savoie, le comte et la comtesse de la Guiche, le préfet du Jura, le député Jacques Duhamel et de nombreuses autres personnalités ».[10]

Ces personnalités couronnées témoignent de la prestigieuse histoire de Nozeroy. Rien à dire. En revanche, on peut s’interroger sur la présence de Mr le préfet ? du député Jacques Duhamel, élu au second tour en 1962 contre le candidat gaulliste mais grâce au désistement du parti communiste[11] . Quid de la séparation de l’Église et de l’État ?

J’aurais pu citer également le rôle d’André Pidoux de La Maduère (1878-1955), dont la famille est originaire de Mièges, Archiviste paléographe, docteur en droit, juge au tribunal de Pontarlier, membre de l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Besançon et de Franche-Comté. A ce dernier titre il a écrit quelque ouvrage sur Nozeroy, prononcé des conférences. Il fut aussi camérier d'honneur du pape Pie X. Pie X ? no comment La FRATERNITE SACERDOTALE SAINT-PIE X a encore frappé…(l'Eglise catholique au début du XX° siècle)

 Mais tout cela montre la place de la pratique religieuse traditionnelle à Nozeroy.  

 L’analyse des scrutins aux XIX° et XX° siècles permet de cerner le « tempérament politique » des habitants du canton de Nozeroy.

 à suivre :

 III. NOZEROY au gré des élections 


[1] Lire la page Wikipaédia de la basilique Notre-Dame de Montaigu (Brabant flamand en Belgique).

[2] Dans « Nozeroy, Censeau, Mièges, Terre des Chalon », publication du Centre jurassien du patrimoine, achevé d’imprimer le 18 novembre 2005, jour de la Sainte-Aude (sic), 64 pages plus les couvertures illustrées.l'image de N.D. de Montaigu est extraite du même numéro.

[3] Annie GAY, « La Révolution dans le Jura », co-écrit avec M. Péronnet, HORVATH, 1988, page 123.

[4] Daniel JANDOT, « Le Jura dans la Révolution », éditions de l’Aleï, Dijon, 1989, page 177.

[5] «Le couvent des Cordeliers est déclaré bien national en 1792 et vendu à ce titre à la commune. Les bâtiments sont conservés, morcelés et aménagés en logements », publication du Centre jurassien du patrimoine, 2005.

[6] « Nozeroy, cité des Chalon », fascicule exposé et vendu en l’église de Nozeroy, texte de l’abbé R. Dethe, curé de Nozeroy (1950-1972). Gillois et Fraroz sont visibles sur l’extrait de la carte Berlitz que j’ai publié au début.

[7] D’après Annie GAY, page 126.

[8] Le texte qui suit est de D. Jeandot qui, outre sa fonction de professeur à l’E.N.I. de Lons-le-Saunier, était responsable du service éducatif des Archives Départementales du Jura.

[9] Voir mon livre, sur ce site, chapitre VIII, « Silence aux pauvres ! », pages 190-191.

[10] Extrait du petit fascicule écrit par Noël GRAND, page 11, disponible en l’église de Nozeroy sous réserve d’un versement dans le tronc de l’église.

[11] … et qui ralliera théâtralement Georges Pompidou en 1969. Ce qui lui vaudra une place de ministre dans le premier gouvernement Chaban-Delmas.

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