II. KISS-IN, THEOPHILE ET VINCENT

publié le 3 juil. 2011 à 03:07 par Jean-Pierre Rissoan
  17/05/2010  

A l’occasion de la journée mondiale contre l’homophobie, une organisation lyonnaise a décidé de convier les intéressé(e)s à un kiss-in géant. Rien de méchant, sauf que le lieu choisi fait problème à certains homophobes puisqu’il s’agit de la place de la cathédrale Saint-Jean-Baptiste à Lyon…Immédiatement, les « jeunes » d’un parti traditionaliste ont appelé à une contre-manifestation où les baisers risquent de se transformer en coups de boule…

Je en suis pas spécialiste de l’histoire de la sexualité, ni même de l’histoire des rapports entre l’Eglise et la sexualité. Mais durant l’écriture de mon livre j’ai bien évidemment rencontré une foultitude de témoignages sur ce thème.

Pour les traditionalistes, l'ordre providentiel, c’est-à-dire l'ordre divin, s’observe et se respecte sur deux plans : celui de l'ordre de la Création, et c'est l'ordre social ; celui de la religion et de l'amour de Dieu, et c'est l'ordre moral[1]. L’homosexualité, c’est le désordre, on a bien compris. Une des victimes les plus célèbres de l’homophobie après le Concile de Trente est le poète Théophile de Viau[2]

1.      Théophile de Viau

En 1623, était publiée, sans nom d'auteur -censure oblige-, l'Histoire comique de Francion, de Charles Sorel, alors qu'en 1625, s'achevait le procès de Théophile de Viau, "le prince des Libertins", "idole de la jeunesse dorée autour de 1620, qui a chanté tout ce que haïssait ses inquisiteurs : l'amour, le plaisir, la liberté "[3]. Sorel et De Viau n'étaient pas seuls, le libertinage est un fait de société d'autant plus important qu'il correspond à un besoin de défoulement, de vie tout simplement, après les dures années de guerres civiles et les censures puritaines venues tant des Ultras catholiques que des protestants. Surtout, le libertinage préoccupe le parti dévot parce que ce n'est pas seulement une affaire de mœurs mais également une idéologie. Etymologiquement, libertinage est de la famille de liberté ! "Le Libertin n'est pas nécessairement un viveur, mais c'est assurément quelqu'un qui ne se soumet pas inconditionnellement aux dogmes de l'Eglise, qui place la raison et l'analyse au centre de sa notion d'éthique, qui revendique hautement son indépendance de pensée"[4]. En ce sens, les Libertins reprennent à leur compte l'héritage des Humanistes adeptes du libre examen mais aussi du plaisir.

Le spectacle de la guerre, de la famine et de la peste était alors chose courante. De 1618 à 1648, la guerre de Trente Ans dévaste l'Europe centrale. Cette période du "petit âge glaciaire" est très mauvaise pour les récoltes, alors que la pression fiscale est aggravée du fait des guerres. La mort est omniprésente. "L'omniprésence du tombeau rappelant à chacun que la chair est mortelle et que l'homme n'est que poussière, tout cela se traduisait paradoxalement par un appétit extraordinaire de vivre et de jouir de la vie".[5] écrit Peter Skrine. C'est ce qu'exprime parfaitement ce texte de Théophile de Viau :

"J'aime un beau jour, Des fontaines claires, l'aspect des montagnes,

L'étendue d'une grande plaine, de belles forêts,

L'océan, ses vagues, son calme, ses rivages.

J'aime tout ce qui touche les sens, la musique, les fleurs, les beaux habits,

La chasse, les beaux chevaux, les bonnes odeurs, la bonne chère".

L'auteur de Francion sait que l'amour va nécessairement de pair avec l'inconstance, qu'il ne souffre pas de contrainte, que l'homme n'y trouve son plein épanouissement qu'en s'abandonnant à la mobilité de son instinct : "il ne luit pas au ciel tant d'étoiles que de beaux yeux m'ont éclairé"[6].

Les dévots s'étouffent, comme ce curé Guérin qui hurle du haut de sa chaire à l'encontre de Théophile de Viau : "maudit sois-tu Théophile! Malheureux ceux qui t'ont jamais conçu ! C'est toy qui est cause que la peste est dans Paris. Je dirais que tu es un veau. Que dis-je un veau ? D'un veau, la chair est bonne, rôtie ; mais la tienne, méchant, n'est bonne qu'à être grillée. Aussi le seras-tu demain"[7]. Et le bon prêtre, "fort ami des Jésuites", continue dans sa charité chrétienne : "tu t'es moqué des moines ? Les moines se moqueront de toi". Mais cela ne peut empêcher le développement du libertinage dans les profondeurs de la société.

Les confrères n'étaient pas seuls, soyons justes. Il y eut aussi les Jésuites. Maurice Lever  dresse un portrait impitoyable mais argumenté des pères Garasse et Voisin, "deux noirs rapaces acharnés après leur proie". La proie ? Il s'agit de Théophile de Viau qui mérite certainement cet excès d'honneur et cette indignité. "Ils mettront près de dix ans avant de refermer leurs serres sur l'insouciant poète". Voilà du temps consacré à une œuvre utile. "Nos deux hommes mènent une véritable enquête policière sur les faits et gestes de leur victime, recueillant le moindre ragot qui pourra être retenu contre lui". Théophile est suspecté de publications obscènes, de pamphlets contre la Compagnie de Jésus, de débauche et, summum, d'homosexualité. "Voisin va même jusqu'à le faire espionner (c'était donc le mal du siècle) par un petit truand, moitié gigolo, moitié maquereau, dénommé Sageot". Mais on retrouve, outre l'espionnage des mœurs, un autre comportement, l'hypocrisie, je veux dire la tartufferie. "Que dire lorsque l'on apprend que Voisin était lié audit Sageot par une "affection particulière", quoiqu'il fût "d'une réputation très honteuse", et que ce même Sageot, ayant demandé à entrer dans la Compagnie, s'en était vu chasser parce qu'il enseignait certaines pratiques aux jeunes élèves ? (…) Que dire encore lorsque l'on sait que (le père Voisin) avait fait des avances au beau Des Barreaux (l'ami de Théophile, J.-P. R.) du temps où il était son élève au collège de La Flèche?".[8] On nage dans la félicité. Molière en s'attaquant aux tartuffes du siècle visait bien juste. Finalement, les rapaces auront la peau de Théophile, coupable de vivre.

2.      Vincent de Paul

La Compagnie exerce alors, tous azimuts, une vraie police des mœurs. Elle dénonce la pornographie et fait interdire des "tableaux, almanachs, livres déshonnêtes et abominables" allant jusqu'à dénoncer les colporteurs de chansons obscènes. Elle combattit avec la dernière énergie la prostitution, faisant engager des poursuites contre "les maquerelles qui perdent les filles et les sollicitent au libertinage". La Compagnie fit interdire les rendez-vous de galanteries dans les églises, condamna les "nudités de gorge" et fit censurer les femmes qui se présentaient à la communion "la gorge découverte". Couvrez ce sein que je ne saurais voir ! Charles Démia, prêtre et confrère, se hérisse contre la mixité dans les écoles primaires lyonnaises, mixité où il voit la source de tous les vices. Le refoulement sexuel conduit à des comportements étonnants. Un de ses prêtres demande à Vincent de Paul, s'il peut toucher le pouls d'une femme fort malade, afin de savoir s'il faut ou non lui donner le dernier sacrement : "gardez-vous en ! Le malin esprit peut se servir de ce prétexte pour tenter le vivant et la mourante même, et le diable en ce passage fait flèche de tout bois pour attraper les âmes". Où est la santé morale ici ?

Il est vrai que Vincent de Paul traduit ici un comportement général. Dans son livre "La peur en Occident", J. Delumeau écrit : "Pour l'Eglise catholique d'alors, le prêtre est un être constamment en danger et son grand ennemi est la femme. A cet égard, on ne le surveille –et il ne se surveille- jamais assez" (p423).

3.      « Tu seras un homme »…

Je fais un bond dans l’histoire. Je passe au XX° siècle et au livre du colonel Argoud, militant OAS bien connu.

Voilà un homme, un vrai. D'une détermination totale. Psycho-rigide. A l'écriture impressionnante par son aspect robotique, que l'on croirait sortie d'une imprimante d'ordinateur. Ce militaire droit dans ses bottes écrit pourtant ceci : en changeant d'avis et/ou en se désintéressant de l'avenir de l'Algérie, le Français est devenu un "peuple femelle" (p116), il n'a pas "témoigné la même virilité que les Israéliens ou les juifs de Varsovie" (p290), une unité mal tenue, indisciplinée est "un bataillon de femmes" (p131), si personne ne s'était élevé contre l'infamie gaulliste "cela aurait signifié que la France avait perdu toute espèce de virilité" (p283), après le putsch des généraux, "l'armée est émasculée de tous les éléments résolus" (p285), etc.… etc.… Difficile de ne pas voir dans tous ces propos sans cesse réitérés, et qui ne sont pas propres à Argoud d'ailleurs, une obsession caractéristique de l'extrême-droite (et Argoud était idéologiquement un traditionaliste). J'ai esquissé cet aspect des choses dans le chapitre "La terre ne ment pas" avec l'analyse du film de Pagnol où la nécessité d'une présence mâle –machiste diraient certain(e)s- est lourdement mise en avant par le réalisateur. Le thème de la virilité est repris sans arrêt chez Déroulède, comme il l'était chez le comte Joseph de Maistre qui dénigrait les femmelettes, etc.[9]… J'avais envisagé d'y consacrer un chapitre spécial. Mais je dois faire court…. La raison de cette obsession sexuée me semble assez simple. Les traditionalistes prônent le maintien des "communautés naturelles" parmi lesquelles la famille, la corporation professionnelle, la commune, la patrie, etc.… L'homme doit assumer sa destinée : il doit être père, patron, édile, soldat… la Virilité est la condition sine qua non du maintien de l'Ordre de la Création. Avec l'extrême-droite, il y a ceux qui en ont et ceux qui n'en n'ont pas.



[1]             Chapitre X, vol. I, « au nom du Sacré-Cœur ».

[2]             Chapitre III, vol. I, « la Compagnie du saint-Sacrement ».

[3]             M. LEVER, page 55. L'expression "jeunesse dorée" peut prêter à confusion. Il ne s'agit pas de la même "jeunesse" qui prendra une part active à la réaction thermidorienne et à la Terreur blanche" de 1795, mais plutôt, dans ce cas, d'une jeunesse "contestataire" de l'ordre établi.

[4]             M. LEVER, "L'aventure des libertins", L'HISTOIRE, n°38, octobre 1981, pp. 52-62 , page 53.

[5]             Peter SKRINE, professeur à l'université de Manchester, spécialiste de la poésie et du théâtre du XVI° siècle, "l'âge baroque : l'exubérance et l'angoisse", courrier de l'UNESCO, septembre 1987, pp. 4-10, page 7-8.

[6]             Cité par M. LEVER, page 60.

[7]             Ibidem, page 57.

[8]             M. LEVER, pages 54-55.

[9]             "Homme de votre peuple, combattant de votre armée, je suis dans la vie un responsable, chef d'entreprise, père de famille, dirigeant politique" écrira J.-M. Le Pen dans la péroraison d'une de ses professions de foi… 

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