BLANDY-LES-TOURS, un château de la Guerre de cent ans.

publié le 17 nov. 2020, 07:43 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 21 nov. 2020, 08:20 ]

    Le château de Blandy, Seine & Marne, est intéressant à deux titres majeurs. D’une part, c’est un témoin de la Guerre de cent ans, d’autre part, il a permis de connaître, avec précision, la vie quotidienne des Français à cette époque.

 

UN CHÂTEAU POUR LA GUERRE DE CENT ANS

 

         Blandy est, en réalité plus vieux, puisqu’il a été construit comme manoir – on ignore la date exacte – à l’époque de l’émiettement féodal quand le vicomte de Melun devait lutter contre les empiètements du Comte de Champagne. Lointaine époque des guerres picrocholines comme nous dit François Rabelais, des querelles campanilistes dit Michel Vovelle, c’est-à-dire plus simplement des querelles de clochers. Mais avec la guerre de Cent ans, on passe à l’international – si l’on met à part les Croisades – avec les débarquements anglais suivis des «chevauchées» soit la traversée du royaume de France par les troupes de l’envahisseur. Çà et là, ce dernier s’arrêtait devant quelque ville dont il faisait le siège, tout ce qui pouvait être rançonné tombait sous la loi du plus fort, les campagnes étaient saccagées et tout à l’avenant. Après les désastres de Crécy et de Poitiers, la très lourde rançon du roi Jean II, le traité de Brétigny, Charles d’abord dauphin, puis régent, enfin roi, le cinquième avec ce prénom, réagit avec ses moyens. C’est une guerre d’escarmouches voire une guérilla dans laquelle Du Guesclin excellera, mais c’est aussi le renforcement des moyens défensifs.

Jean Favier résume tout cela avec son brio habituel :

« Les Français n'avaient pu débarquer en Angleterre, les Anglais avaient perdu leur flotte de guerre[1]. Tout se jouait finalement sur terre, forteresse après forteresse. Le sort de la (guerre) n'allait tenir qu'aux «hommes d'armes et de trait» des compagnies et des garnisons. La stratégie des Français était simple, et elle tenait autant aux habitudes de Bertrand du Guesclin qu'au caractère même du roi. Charles V était ennemi des prouesses inutiles et porté à soupeser - dans le secret de son cabinet ou des délibérations du Conseil - le coût politique et financier de chaque opération. Pas de grandes chevauchées, donc, à travers le pays à conquérir[2], et encore moins de ces batailles en règle où le sort du pays se jouait entre l'heure de Prime et celle des Complies (c’est-à-dire en moins d’une journée comme à Crécy, Poitiers…, JPR). (…). La reconquête, ce sont donc dix années d'une lente progression d'un véritable front d'occupation du sol. Ce sont des dizaines de places fortes patiemment enlevées et systématiquement occupées ou démantelées. Ce n'est pas la percée fulgurante des raids sans lendemain, mais l'avance méthodique et obstinée de pions qui sont des garnisons, sur un échiquier fait de courtines crénelées, de ponts fortifiés et de carrefours gardés. La guerre est à la mesure du possible, c'est-à-dire des talents et des finances. Les arrières sont assurés, l'armée est approvisionnée - on se souvient de Tournehem[3] - et la solde est payée en son temps (voir la séquence de la remise de la solde dans le film Du Guesclin, JPR). La sagesse préside à la tactique comme à la logistique. On ne garde une enceinte que si l'on est en état de la défendre, et si elle peut servir à tenir le pays alentour. Sinon, la pioche du démolisseur la met hors d'atteinte de l'ennemi. Aux grandes chevauchées de Knolles, de Lancastre et de Buckingham[4], Charles V et ses capitaines répliquent par la garde et par le guet. On n'affronte pas la chevauchée ennemie, on la harcèle sur ses flancs. Tout cela est moins brillant que la «bataille», mais c'est plus sûr » fin de citation.[5]

A Paris, Charles V réaménage le château du Louvre, fait construire l’enceinte de rive droite, qui portera son nom, avec la forteresse de la Bastille qui garde Paris sur le flanc est. Dans cette même optique, Charles fait renforcer les enceintes des villes et des châteaux. Et c’est là que se place l’essor de Blandy qui, de manoir, devient château-fort. Blandy est situé sur le vicomté de Melun, il est aux avant-postes de la défense de Paris.

Au XIVe siècle, pendant la guerre de Cent Ans et grâce à des mandements du roi Charles V dont l’effort sera prolongé au début de son règne par Charles VI, les comtes de Tancarville Jean II et Guillaume IV – alliés aux vicomtes de Melun - réalisent les aménagements du château-fort. Le château est fortement modifié avec de nouvelles fortifications et structures de défense : les murailles du vieux manoir sont érigées en «courtines crénelées», le fossé est agrandi (à fond plat, 8m de large, 3 à 4m de profondeur), une nouvelle tour-porte avec pont-levis à flèche est percée dans le mur d’enceinte, trois tours sont édifiées avec des murs particulièrement épais : la tour des Gardes, le nouveau Donjon, la tour des Archives, un chemin de ronde est construit en haut des courtines. Le fossé ennoyé est une douve alimentée par les eaux de la région qui n’en manque pas (c’est la Brie des lacs et des châteaux). La platitude de la Brie explique cet aménagement sinon le manoir aurait été construit sur une motte.

         Le château à la fin du Moyen-âge se présente tel que le plan suivant nous l’indique. Ce plan est extrait d’une étude scientifique extrêmement complète dont le libellé est : « Mode de vie et alimentation à la fin du Moyen Age au château de Blandy-les-Tours. Approche pluridisciplinaire des latrines de la salle de l'Auditoire »[6] On trouvera toute une collection de photographies du château de Blandy, pris sous toutes les coutures, avec le lien suivant [7] : https://commons.wikimedia.org/wiki/Category:Ch%C3%A2teau_de_Blandy-les-Tours?uselang=fr.

Plan du château à la fin du XV° siècle

 

        

Le donjon montre vraiment la vocation militaire allouée à Blandy. On y accède par un escalier qui part de la cour intérieure avec porte et herse. Au niveau du 3° étage, on accède à une sorte de passerelle qui ouvre sur la courtine en direction de la tour des gardes (photo ci-contre). Son plus haut niveau correspond au chemin de ronde ceinturé d’un parapet sur mâchicoulis. Du haut de ses 38 mètres, il domine une grande part de la plate plaine briarde. Appelé à être le dernier recours en cas de siège, le donjon offre une forme de «confort» : les chambres des premiers étages sont dotées de cheminées, de latrines séparées – une tour-latrine flanque le donjon – et des bancs de pierre appelés «coussièges» sont engagés au droit des fenêtres. La tour des archives (à l'est, non visible sur la photo) est, elle aussi, à la fois tour de défense et de résidence. Elle dispose de cheminées, coussièges, d’une tourelle de latrines et larges fenêtres.

Les investissements consacrés à Blandy sont une illustration concrète de la stratégie défensive de Charles V face à l’ennemi qui n’a pas désarmé, stratégie adaptée aux moyens du moment.






UN PARADIS POUR LES CHERCHEURS EN SCIENCES HUMAINES

 

Dans le château de Blandy-les-Tours, la fouille de deux fosses de latrines a permis d'aborder des domaines non pris en compte par les travaux archéologiques précédents qui s'étaient essentiellement attachés à comprendre le monument. Ces deux fosses recelaient en effet un mobilier diversifié de céramique, verre, métal, monnaies et des matériaux de construction en quantité importante, jusqu'alors inconnue dans le château. Les sédiments ont été prélevés, tamisés et traités afin d'y rechercher parasites, graines et pollens, écailles de poissons et os d'oiseaux qui ont apporté des renseignements très intéressants et nouveaux sur le château : l'alimentation végétale et animale, l'hygiène, les occupations des habitants et surtout leur statut social ont pu être mis en évidence par la consommation d'aliments rares, la possession d'objets prestigieux (un flacon bleu de type Murano), etc. Bien que certains apports soient encore à l'état d'hypothèses, l'architecture et le fonctionnement de deux fosses de latrines médiévales ont été étudiés et la micromorphologie[8], alliée à la palynologie[9], en a précisé l'utilisation. Perçue par les chercheurs comme fondamentale, la démarche pluridisciplinaire ainsi entreprise devait aboutir à cette monographie[10].

Les chercheurs se sont alors livrés à une analyse des latrines palynologique, carpologique[11], parasitologique[12] et archéozoologique[13]. Puis à l’étude du « mobilier » : céramique, matériaux de construction, mobilier métallique et non-métallique, verre, monnaies…Voici quelques extraits des conclusions apportées par les chercheurs.

Alimentation végétale d’après l’étude palynologique (Page 41 du rapport) :
    les apports de matières fécales ont permis de déceler que le régime alimentaire des utilisateurs des latrines comportait une consommation relativement importante de céréales, dont le blé et le seigle. D'autres indices polliniques ont permis d'envisager la consommation du raisin ou du vin, du pourpier, l'utilisation du myrte et du genévrier et de supposer un emploi de plantes aromatiques (lamiacées et ombellifères), de plantes sauvages en tant que légumes (orties, crucifères, composées) et de fruits (type prunier). L'étude palynologique permet d'envisager l'emploi de jonchées sur les sols domestiques. Aux graminées dominantes, s'ajoutaient des plantes fortement odorantes.

Hygiène

La parasitologie permet d'apprécier l'état d'hygiène des habitants par la présence d'œufs de vers, trichocéphales ou ascaris, qui sont retrouvés dans les excréments. Il n'y a pas de vers dans la couche 025, mais celle-ci n'a peut-être pas une origine excrémentielle, elle semble provenir du pressurage des grains de raisins et la couleur violette caractéristique (sédiments brun-rouge de la colonne micro-morphologique E7).

La présence d'œufs de parasites indique une mauvaise hygiène personnelle : pas de lavage des mains ; mais également alimentaire : mauvais lavage des fruits et légumes (infestés souvent par épandage du fumier animal sur les lieux de culture) et cuisson de la viande. Cette parasitose n'est pas exceptionnelle non plus, tous les prélèvements effectués dans les latrines anciennes révèlent la présence de parasites humains ou animaux. Les habitants de Blandy n'ont pas de ténia ni de grande ou petite douve : l'absence de ténia signifie que la viande était bien cuite et l'absence de grande ou petite douve du foie signifie la non consommation de foie animal et d'abats. La présence quasi exclusive des deux vers (Ascaris et Trichocéphales) indique une origine humaine (…). Au Louvre, des œufs de parasites de porcs, de chiens et de volailles avaient été trouvés, suggérant des excréments d'animaux élevés non loin. Ce n'est pas le cas ici.

L'apport du mobilier à la connaissance du château

Les vitrages décorés du XIVe s. dénotent une architecture luxueuse dans le château de Blandy, mais ne présagent rien sur l'ensemble du vitrage des fenêtres du château et du niveau de confort des logis, car ils peuvent appartenir à un édifice à vocation religieuse et non pas à l'habitat (P.146).

Quelques pièces du mobilier archéologique permettent d'apprécier la décoration et le niveau de confort du château : un chapiteau montre que les intérieurs étaient raffinés ; des vitrages colorés et décorés de motifs végétaux ou géométriques fermaient les fenêtres ; la présence d'un flacon de verre bleu foncé pouvant provenir de Murano, d'un élément de poêle en céramique, indiquent un certain niveau de confort (p.151).

Le niveau social des habitants est suggéré par la forte proportion de vaisselle de table. L'absence de vaisselle de luxe, grès à décor au cobalt, céramique très décorée francilienne, faïence d'importation, pourrait être due au hasard des rejets. En effet, en ce qui concerne la faïence espagnole, elle n'est pas absente du château comme l'indique la découverte dans la cour, d'un fragment d'albarelle de la fin du XVe s. Rappelons qu'à ce jour, aucun site castral contemporain, pas même le château du Louvre ou le château de Vincennes n'en a livré (p.152).

 

 

 Visite complémentaire indispensable : https://www.chateau-blandy.fr



[1] Après leur défaite devant La Rochelle en 1372.

[2] Sans doute peut-on penser qu’il eût mieux fallu dire « le pays à reconquérir » ? J’invite le lecteur à regarder la carte de France après le traité de Brétigny lequel sanctionne le désastre de Poitiers…

[3] Fin août 1369, après un débarquement anglais à Calais, Philippe de Bourgogne avait reçu ordre de Charles V de refouler l’envahisseur. Après trois semaines de face à face et le ravitaillement venant à manquer, Bourgogne fit demi-tour, « leva le camp, laissant les Anglais libres d’aller où bon leur semblait ». 

[4] Autant de grands capitaines du roi d’Angleterre Édouard III,

[5] Jean FAVIER, la Guerre de cent ans, Fayard, page 338.

[7] Cet édifice est classé au titre des Monuments historiques. Il est répertorié dans la base Mérimée, base de données sur le patrimoine architectural français du ministère de la Culture, sous la référence PA00086817.

[8] Étude de l’organisation microscopique des sédiments meubles et de leur contenu anthropique (os, dents, charbons…).

[9] Étude des pollens et des spores actuels et fossiles.

[10] Extrait de l’ouvrage cité plus haut.

[11] De carpos = fruit ; étude des paléosemences, carporestes conservés et découverts en contexte archéologique.

[12] Étude des parasites pathogènes de l’homme.

[13] Étude des restes des animaux pour comprendre les relations hommes/métazoaires dans les passé (domestication, diffusion des animaux…).

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