AZINCOURT, sang et larmes de la chevalerie française...

publié le 15 avr. 2020, 06:46 par Jean-Pierre Rissoan   [ mis à jour : 8 oct. 2020, 02:24 ]


Après Crécy La bataille de Crécy (26 août 1346) , voici une page sur AZINCOURT, autre mot immortel de la liste de nos désastres nationaux. Vous avez toute latitude de vous renseigner sur Wikipaédia ou ailleurs. J’ai choisi pour ma part de vous donner un extrait de la chronique de Jean Lefèvre (1395-1468) (sera roi d'armes à la cour de Bourgogne), témoin de la bataille « assis à cheval au milieu du charroi », c’est-à-dire des bagages de l’armée anglaise. C’est la base sur laquelle s’appuient tous les historiens.

Voici un extrait de la liste des morts illustres – côté français – fournie par Wikipaédia :

Charles Ier d'Albret, (1370-1415), connétable de France, comte de Dreux.

Jean IV d'Alençon, (1385-1415), duc d'Alençon et comte du Perche, prince du sang de France.

Antoine de Bourgogne, (1384-1415), duc de Brabant et duc de Limbourg, prince du sang de France.

Philippe de Bourgogne, (1389-1415), comte de Nevers, comte de Rethel, prince du sang de France.

Louis de Bourbon, (v.1389-1415), seigneur de Préaux, prince du sang de France.

Édouard III de Bar, (v.1377-1415), duc de Bar.

Robert de Bar, (1390-1415), comte de Marle et de Soissons.

Guillaume IV de Melun, (1350-1415), vicomte de Melun, comte de Tancarville. Etc…

« Prince du sang » signifie membre de la famille royale : on a donc affaire à du lourd, du très lourd. C’est le top de la chevalerie qui était présent à la bataille avec des milliers d’autres nobles : la responsabilité du désastre est clairement attribuée. Beaucoup relèvent de la génération 1385 – ils ont trente ans – et n’ont guère connu que le royaume avec un roi fou, la guerre civile, la gabegie… La génération des années 1370 a connu Charles V, règne un peu plus glorieux, mais elle a pu entendre parler – moins cependant que les chevaliers nés en 1350 – des désastres de Crécy et de Poitiers. Quels enseignements en ont été tirés ? Aucun.

D’après la chronique de Jean Lefèvre, citée dans l’ouvrage de Philippe Contamine ainsi que d’après Henrici V regis Angliae gesta, Philippe Contamine nous précise ce qui suit : «Quelle que soit leur langue originale -dialectes français de langue d'oïl ou de langue d'oc, français utilisé à la cour d'Angleterre, anglais ou latin-, tous les documents (de cet ouvrage) ont été transcrits en français moderne. Cependant, on s'est efforcé, en respectant la construction de la phrase et en conservant un minimum de termes d'époque (…) de conserver à ces textes leur caractère archaïque ; effort indispensable, surtout quand les sources ont, comme c'est le cas pour Froissart, une véritable valeur littéraire ». Concernant le texte de Jean Lefèvre, il faut savoir que l’auteur, quoique Bourguignon, est, lors de la bataille d’ Azincourt, aux côtés du roi d’Angleterre, Henri V. Il adopte donc le point de vue anglais.

"Le lendemain, vendredi, fête des saints Crépin et Crépinien, 25° jour d'octobre, les Français à l'aube ordonnèrent leurs batailles et prirent position devant nous dans la plaine d'Agincourt par où passait notre route vers Calais. Leur nombre était impressionnant. (Henrici V regis Angliae gesta).

Vérité est que les Français avaient ordonné leurs batailles entre deux petits bois, l'un touchant à Agincourt, l'autre à Tramecourt. La place était étroite et très avantageuse pour les Anglais, et au contraire pour les Français ; car les Français avaient été toute la nuit à cheval, et si pleuvait. Jean FAVIER indique : "Pis encore, la pluie avait condamné les hommes d’armes à demeurer toute la nuit à cheval, engoncés dans leurs armures. Au matin, hommes et bêtes étaient fourbus. A deux portées de flèche ; les Anglais avaient passé la nuit dans leurs tentes, assurés que les Français ne chargeraient pas dans la boue" [1].

ci-dessous : tableau (wiki) d'un peintre anglais célèbre Sir John Gilbert (1884) qui montre remarquablement l'état de la chevalerie française le matin de la bataille, après une nuit de pluie. l'artiste n'a pas oublié le vol noir des corbeaux... 


   Pages et valets et plusieurs, en promenant leurs chevaux, avaient tout dérompu la place qui était molle et effondrée des chevaux, à telle manière qu'à grand peine se pouvait ravoir hors de la terre, tant était molle. Or d’autre part les Français étaient si chargés de harnois qu’ils ne pouvaient avancer. Premièrement étaient armés de cottes d'acier longues, passant les genous et moult pesantes. Et par-dessous harnois de jambes ; et par-dessus blancs harnois ; et de plus bassinets de camail. Et tant pesamment étaient armés, avec la terre qui était molle, comme dit est, à grand peine pouvaient-ils lever leurs bâtons. A merveilles y avait-il de bannières et tant qu'il fut ordonné entre les Français que plusieurs seraient ôtées et ployées. Il fut aussi ordonné que chacun raccourcit sa lance, afin qu’elles fussent plus roides quand ce viendrait à combattre. Assez avaient archers et arbalétriers ; mais ils ne voulurent point les laisser tirer ; et la cause était pour la place qui était si étroite qu'il y avait place fors pour les hommes d'armes. (Chronique de Jean Lefèvre).

Pendant ce temps notre roi (Henri V, JPR), ayant écouté la messe et rendu louange à Dieu, fit son ordonnance sur la plaine, non loin de son logis, et forma une seule bataille, faisant de son avant-garde, commandée par le duc d’York, une aile sur sa droite, et de son arrière-garde, à la tête de laquelle se trouvait le seigneur de Camois, une autre aile sur sa gauche. Les groupes d'archers furent mêlés à chaque corps. On leur fit planter des pieux devant eux, comme cela avait été prévu, afin de briser la charge des chevaux. Apprenant cela par des éclaireurs, pour cette raison ou je ne sais quelle ruse, l'ennemi se tint en face de nous, sans s'approcher.

Un long moment du jour se passa en ces préparatifs et les deux armées se tenaient de part et d’autre sans bouger. Voyant que la multitude en face refusait la charge qu'il attendait, le roi se décida à avancer. Auparavant, il avait placé le charroi derrière la bataille, de peur qu'il ne devînt une proie pour l'ennemi ; des prêtres devaient y officier et prier avec ferveur pour lui et ses hommes, dans le village et les vergers de la veille, avec l'ordre d'y attendre la fin du combat ; car les pillards français qui avaient aperçu le charroi, se préparaient à s’en emparer aussitôt la rencontre commencée. De fait, ils s'y précipitèrent par la suite, profitant de la négligence de l'entourage royal, dérobant entre autres, le précieux trésor royal, l'épée et la couronne.

Aussitôt que le roi put penser que le bagage se trouvait en sûreté derrière lui, (…) il s'avança vers les ennemis, qui faisaient de même. (Henrici V regis Angliae gesta).

 Les Français, voyant venir les Anglais vers eux, se mirent en ordonnance, chacun dessous sa bannière, ayant le bassinet en la tête. Le connétable, le maréchal et les princes admonestaient fort leurs gens à bien combattre, et hardiment, les Anglais. Quand ce vint à l'approcher, leurs trompettes et clairons menèrent grand bruit. Les Français commencèrent à incliner le chef, surtout ceux qui n'avaient point de pavois, pour le trait des Anglais ; lesquels tiraient si hardiment qu'il n'était nul qui osât les approcher, et ne s'osaient les Français découvrir, et ainsi allèrent un petit à l'encontre d'eux et les firent un petit reculer. Mais avant qu'ils pussent aborder ensemble, il y eut moult de Français blessés et navrés par le trait des Anglais. Et quand ils furent venus jusqu'à eux, ils étaient si près serrés l'un de l'autre qu'ils ne pouvaient lever leurs bras pour férir sur leurs ennemis, sinon aucuns qui étaient au front devant, lesquels les boutaient de leurs lances qu'ils avaient coupées par le milieu pour être plus fortes et plus roides, et afin qu'ils pussent approcher de plus près leurs ennemis.

Les Français avaient fait une ordonnance de 1 000 à 1200 hommes d'armes, dont la moitié devait aller par la côte d'Agincourt, et l'autre par devers Tramecourt afin de rompre les ailes des archers anglais. Mais quand ce vint à l'approcher, ils n'y trouvèrent que 160 hommes d'armes, lesquels retournèrent parmi l'avant-garde des Français auxquels ils firent de grands empêchements, et les dérompirent et ouvrirent en plusieurs lieux, et les firent reculer en terre nouvellement semée, car leurs chevaux étaient tellement navrés du trait qu'ils ne les pouvaient tenir ni gouverner. Et ainsi par eux, l'avant-garde fut désordonnée et commencèrent à choir hommes d'armes sans nombre. Et lors leurs chevaux se mirent à fuir arrière de leurs ennemis, à l'exemple desquels se partirent et mirent en fuite grande partie des Français.

Et tantôt après, les archers anglais, voyant cette rompture et division en l'avant-garde, tous ensemble issirent hors de leurs pieux, jettèrent jus arcs et flèches, en prenant leurs épées, haches et autres armures et bâtons. (cf Favier).  Si se boutèrent par les lieux où ils voyaient les romptures. Là abattaient et occisaient les Français, tant que finalement ruèrent jus l'avant- garde qui peu ou néant s'était combattue. Et tant allaient frappant Anglais à dextre et à senestre qu'ils vinrent à la seconde bataille qui était derrière l'avant- garde. Lors se férirent dedans et le roi d'Angleterre en personne avec ses gens d'armes. Lors commença la bataille et occision moult grande sur les Français qui petitement se défendirent ; car, à la cause des gens de cheval, la bataille des Français fut rompue. Lors les Anglais pressèrent de plus en plus les Français en dérompant les deux premières batailles, et en plusieurs lieux abattant et occisant cruellement sans merci. Entre temps, les aucuns se relevèrent par l'aide de leurs valets qui les menèrent hors de la bataille ; car les Anglais étaient moult occupés à combattre, occire et prendre prisonniers. Pourquoi ils ne chassaient ni poursuivaient nullui. Et lors toute l'arrière- garde, étant encore à cheval, voyant que les deux premières batailles avaient le dessous, se mirent à fuir, excepté aucuns de ses chefs et conducteurs.

Lors derechef en poursuivant sa victoire et voyant ses ennemis déconfits et qu'ils ne pouvaient plus résister contre lui, ils commencèrent à prendre prisonniers de tous côtés, dont ils crurent être tous riches, et à la vérité ils l'étaient, car tous étaient grands seigneurs qui étaient à la bataille. Et quand les Français furent pris, ceux qui les avaient prisonniers les désarmaient de la tête. Lors leur survint une moult grande fortune; car une grande assemblée de l'arrière-garde, en laquelle il y avait plusieurs Français, Bretons, Gascons, Poitevins et autres qui s'étaient mis en fuite, avaient avec eux grande foison d'étendards et enseignes, eux montrant signes de vouloir combattre ; et de fait marchèrent en ordonnance. Quand les Anglais les aperçurent ensemble en telle manière, il fut ordonné de par le roi d'Angleterre que chacun tuât son prisonnier. Mais ceux qui les avaient pris ne voulurent pas les tuer, car ils en attendaient grande finance. Lors, quand le roi fut averti que nul ne voulait tuer son prisonnier, il ordonna un gentilhomme avec 200 archers et lui commanda que tous prisonniers fussent tués. Si accomplit cet écuyer le commandement du roi, qui fut moult pitoyable chose. Car, de sang-froid, toute cette noblesse française fut là tuée, et découpés têtes et visages, qui était une merveilleuse chose à voir. Cette maudite compagnie de Français, qui ainsi firent meurdrir cette noble chevalerie, quand ils virent que les Anglais étaient prêts de les recevoir et de les combattre, tous se mirent soudain à fuir et à se sauver, sauve qui peut. La plupart se sauvèrent étant à cheval mais parmi ceux qui étaient à pied, plusieurs moururent.

    Quand le roi d'Angleterre vit et aperçut clairement qu'il avait obtenu la victoire contre ses adversaires, il remercia Notre Seigneur de bon cœur; et bien y avait cause car de ses gens ne furent morts sur la place qu'environ 1.600 hommes de tous états, entre lesquels y mourut le duc d'York, son grand-oncle, et le comte d'Oxford. Ensuite le roi, se voyant demeuré victorieux sur le champ, et tous les Français départis, sinon ceux qui étaient demeurés prisonniers ou morts sur la place, appela avec lui aucuns princes au champ où la bataille avait été. Quand il eut regardé la place, il demanda comment avait nom le château qu'il voyait assez près de lui; on lui répondit qu'il avait nom Agincourt. Alors le roi d'Angleterre dit : « Pour autant que toutes batailles doivent porter le nom de la prochaine forteresse où elles sont faites, celle-ci, maintenant et perdurablement aura nom: la bataille d'Agincourt ». Puis quand le roi et les princes eurent été là un espace et que nuls Français ne se montraient pour lui porter dommage et quand il vit que sur le champ il avait été bien quatre heures, et aussi voyait qu'il pleuvait et que vèpre approchait, il se tira en son logis de Maisoncelles. Et là, archers ne firent depuis la déconfiture, que déchausser gens morts et désarmer, sous lesquels trouvèrent plusieurs prisonniers en vie, entre lesquels le duc d'Orléans. Les archers portèrent les harnois des morts en leurs logis par chevalées, et aussi emportèrent les Anglais morts en la bataille.

Quand ce vint au soir, le roi d'Angleterre fut averti et sut que tant de harnois on avait apporté à son logis. Il fit crier en son ost que nul ne se chargeât de plus qu'il n'en fallait pour son corps et qu'on n'était point encore hors des dangers du roi de France. On fit bouillir le corps du duc d'York et celui du comte d'Oxford, afin d'emporter leurs os au royaume d'Angleterre. Lors le roi commanda que tout le harnois qui serait outre et par-dessus ce que ses gens emporteraient, avec les corps d'aucuns Anglais qui étaient morts en la bataille, fussent boutés en une maison ou grange, et là qu'on fit tout ardoir (brûler, jpr). Ainsi fut fait. Lendemain, qui fut samedi, les Anglais se délogèrent très matin de Maisoncelles, et avec leurs prisonniers, derechef ils avaient sur le champ où avait été la bataille, et ce qu'ils trouvèrent de Français encore en vie, les firent prisonniers ou occire. Le roi s'arrêta sur le champ en regardant les morts, et là était pitoyable chose à voir la grande noblesse qui avait été occise pour leur souverain seigneur, le roi de France. Lesquels étaient déjà tous nus, comme ceux qui naissent de mère. (…)." (Chronique de Jean Lefèvre).



[1] La guerre de Cent ans, Fayard, page 441.

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